Stoppons la dérive d’Israël vers la théocratie

Thème : Nationalisme et religion

Ha’aretz
mis en ligne le 15 juillet 2011
par Shaul Ariéli

Ha’aretz, le 6 juillet 2011

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Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

À défaut de voir Israël prendre l’initiative, chaque jour plus urgente, de négocier une solution à deux États, l’actualité s’emballe tous azimuts sur le front intérieur : avant le tout récent vote par la Knesseth d’un projet de loi visant à asphyxier ceux, en Israël, qui refusent de donner des représentations dans les Territoires ou de subventionner les colonies via leurs produits, l’offensive se plaça sur le terrain religieux, suscitant de multiples réactions.

Nous avons choisi de renforcer cet appel à stopper la dérive vers la théocratie par la publication, sur notre site, d’un article de Na’hum Barnéa retraçant, par-delà les derniers et violents incidents de Jérusalem, le renforcement progressif du Goush Émounim et la passivité de l’État face à des rabbins encourageant les pires extrémités ; la traduction d’un article de Sefi Rachlevsky s’insurgeant contre l’invasion d’une idéologie raciste viendra sous peu s’y ajouter.

Car l’enjeu ici pointé par Shaul Arieli est vital : « Israël doit-il être une démocratie dans laquelle une minorité jouit de l’égalité des droits, ou bien une ethnocratie destinée à des Juifs convaincus que leur droit à la Terre d’Israël surpasse tout autre droit humain ? »

Ceux d’entre nous qui pensaient que le débat intérieur en Israël se focalisait encore sur les besoins de la défense ou le nombre de colonies à évacuer se sont vus démentis par les partisans du rabbin de Kyriat Arba [1], Dov Lior [2]. La véritable controverse porte sur l’image de la société israélienne et le mode de gouvernement du pays. Le conflit avec les Palestiniens n’est qu’un tremplin permettant de prendre position sur ces questions.

Quel pouvoir est supérieur à l’autre ? La puissance de la loi exercée par des institutions dotées de représentants démocratiquement élus, ou celle de rabbins édictant leurs décisions en fonction de la Torah ? Feu le grand rabbin Shlomo Goren [3] formula ainsi la position de ceux qui suivent la loi juive : « Il n’est pas de loi nationale qui puisse affecter nos idées et nos droits tels que la Torah les expose. »

Israël doit-il être une démocratie où une minorité jouit de l’égalité des droits, ou bien une ethnocratie destinée à des Juifs convaincus que leur droit à la Terre d’Israël est au-dessus de tout autre droit humain ? Le rabbin Zvi Yéhudah Kook [4] disait : « Ce pays est à nous, il n’y a pas ici de terres arabes (...) au sein des frontières bibliques dans leur intégralité, il tombe sous la férule d’Israël (...) telle est la décision politique divine, qu’aucune politique terrestre ne saurait surpasser. »

Au cours des délibérations devant la Cour suprême concernant une plainte contre la fondation d’Elon Moreh [5] en 1979, Mena’hem Felix, l’un des leaders du Goush Émounim, soutint que le sens de l’entreprise de colonisation était : « Chassez loin de vous tous les habitants du pays (...) et établissez-vous là. [6] » Les yeux des gens ne s’étaient alors pas dessillés quant à la nature de la vision du monde, différente du sionisme laïque de ’Haïm Weizmann et Zeev Jabotinsky, que ces versets recelaient. De la formulation de Felix, il ressort entre autres choses que la loi concernant les Juifs en Terre d’Israël diffère de celle qui concerne les Arabes.

La même année, Yitz’hak Rabin déclara : « Je vois le Goush Émounim comme un phénomène terrible, un cancer dans le corps de la démocratie israélienne. » Ses paroles tombèrent en oreilles de sourds. [7]

A la veille du désengagement de la Bande de Gaza, Hillel Weiss [8] reénonça le point de vue messianique du Goush Émounim : « La source de l’autorité dans l’État juif (...) n’est pas la Knesseth, ni la puissance de la loi, ni non plus le gouvernement d’Israël, mais l’Israël éternel. Aussi longtemps que la Knesseth et ses institutions représentent l’entité de l’Israël éternel (Dieu), elles sont légitimes. Si elles ne la représentent pas, elles sont illégitimes. »

Tous les colons ne soutiennent pas Weiss et ses idées. Zeev ‘Hever [9], le bulldozer de la colonisation sioniste religieuse, en vint « à la conclusion que, face à une situation d’extrême difficulté, il faut se retirer (...) mais sans jamais remettre en question le droit (à la terre). » En compagnie du Conseil de Yesha [10], ‘Hever contribua à la mise en œuvre du désengagement sans conflit domestique majeur, mais il en paya personnellement le prix, et fut viré du bercail.

Quelques années plus tard, en 2008, l’une des têtes de la faction, ‘Hanan Porat [11], déclara que le sionisme n’était rien d’autre que « la fondation d’un royaume de prêtres et une sainte nation, restaurant l’esprit divin de Sion, érigeant un royaume en la maison de David, et bâtissant le Temple ». Mais la communauté juive en Israël préférait regarder des télé réalités, comme Big Brother. Le public banda ses forces pour combattre sur Facebook, où il se mobilisa contre la hausse du prix du “cottage“ [fromage blanc dit “fermier“].

Il n’est pas inutile de nous souvenir de la philosophie de Théodore Herzl, qui consacra lui aussi quelques mots à ce sujet. Dans son livre L’État des Juifs, Herzl écrivait : « Aurons-nous une théocratie ? Non ! (...) Nous ne laisserons pas les tendances théocratiques de nos chefs religieux redresser la tête. Nous saurons comment les contenir dans leurs synagogues (...) Ils seront on ne peut plus respectés (...) mais ils ne devraient pas intervenir dans les affaires de l’État (...) sans quoi ils s’attireraient des problèmes à l’intérieur et à l’extérieur. »

Si nous ne faisons pas cas des propos d’Herzl et ne les mettons pas en pratique, les émeutiers de Jérusalem n’en resteront pas à la Cour suprême. Ils préféreront nous entraîner tous, une fois de plus, vers un [nouveau] Massada [12].


NOTES

[1] Colonie juive aux portes de Hévron, Kyriat Arba date de 1979, lorsque un groupe de militants y fut regroupé après une tentative d’emménagement au cœur de la ville : ce ne fut que partie remise. Le campement devint lui-même une petite ville, tandis que d’autres s’installaient, qui dans l’ancien quartier juif, qui aux abords du “tombeau des Patriarches“. Kyriat Arba est restée depuis lors l’un des hauts-lieux du Goush Émounim - l’épicentre du fanatisme sioniste religieux. Voir l’article de Sefi Rachlevsky en cours de traduction, « The racist entity... », auquel nous renvoyons momentanément en version anglaise :

http://www.haaretz.com/print-editio...).

[2] Dont l’arrestation à des fins d’interrogatoire, la semaine passée, a suscité des manifestations proches de l’émeute. Voir l’article de Na’hum Barnéa, « Du pain et des jeux », dont nous donnons la traduction sur ce site :

http://www.lapaixmaintenant.org/art....

[3] L’image du général et grand rabbin de l’armée, Shlomo Goren, sonnant du Shofar devant le mur des Lamentations sitôt celui-ci atteint par une colonne de parachutistes israéliens, le 7 juin 1967, a fait le tour du monde ; il fut de 1972 à 1983 un très médiatique grand rabbin ashkénaze d’Israël, aux décisions souvent très controversées par son alter ego, le grand rabbin sépharade Ovadia Yossef ; fervent partisan de la colonisation des Territoires, il ouvrit au terme de son mandat un collège rabbinque en Vieille Ville de Jérusalem, s’opposa aux “sataniques” accords d’Oslo, publia une décision halakhique incitant les soldats à l’insoumission aux ordres d’évacuation d’implantations et souleva un dernier tollé en octobre 1994, quelques mois avant son propre décès, en déclarant : « Il ne fait aucun doute que Yasser Arafat mérite la mort d’après les lois israélienne et internationale... Aussi est-ce un commandement que de tuer Arafat, sans qu’il soit pour cela besoin de le traduire devant un tribunal. »

[4] Fils d’Abraham Isaac Kook, premier grand rabbin ashkénaze de Palestine (encore sous mandat britannique), qui fonda à travers sa yeshivah à Jérusalem (nommée Mercaz ha-Rav Kook après son décès) une école de pensée dont se nourrit depuis le mouvement sioniste religieux.

À la tête du Mercaz ha-Rav à partir de 1951, Zvi Yéhudah Kook fit passer le sionisme religieux des positions à l’origine modérées du PNR, seul parti religieux à participer aux instances de l’État avant la guerre des Six Jours, à l’idéologie du Goush Émounim, entraînant des milliers de Juifs religieux à faire activement campagne contre tout compromis territorial et à multiplier les colonies (légales, illégales ou légalisées a posteriori) dans les Territoires.

[5] L’implantation au nord de la Cisjordanie d’un groupe de colons s’emparant du nom biblique d’Elon Moreh connut plusieurs rebondissements. Après huit tentatives avortées dans les années 70, Rabin alors Premier ministre s’y étant opposé, le groupe dirigé par Mena’hem Felix et Benny Katzover campa quelques années dans une base militaire des environs... avant que Mena’hem Begin arrivé au pouvoir ne les autorise en 1979 à fonder la première colonie de Cisjordanie.

La Cour suprême statua alors que l’armée ne pouvait user de biens arabes qu’à des fins militaires et des centaines de militants de Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) encerclèrent la colonie vingt-quatre heures durant, jusqu’à obtenir du ministre de la Défense Ezer Weizman, arrivé sur les lieux, l’assurance que les colons seraient expulsés. Mais ce ne fut reculer que pour mieux sauter, le groupe s’installant un an plus tard au flanc du mont Kabir sur des terres aussitôt déclarées “d’État” et donc ouvertes à l’installation de civils, en un processus cette fois validé par la Cour suprême.

[6] Nb 33, 52-53 : « ve-horashtem » que Chouraqui, fidèle à la littéralité de la racine yud-resh-shin, traduit par « déshéritez ». Mais la locution qui suit, « mi-pneikhem » (litt. “de vos faces“), infléchit considérablement ce terme - comme l’ont entendu l’équipe du rabbinat français sous la direction du G.R. Zadoc Kahn donnant « chassé devant vous », et Shaul Arieli dans la traduction (proche de celle du roi James) qu’il a retenue pour la version de son article en anglais : « And ye shall drive out the inhabitants of the land. »

[7] Le Goush Émounim (Bloc de la Foi), est apparu dans la foulée de la victoire de 67, la conquête de territoires où s’ancrait le récit biblique et, en particulier, la prise de la Vieille Ville de Jérusalem étant perçues dans les milieux religieux (jusque-là modérément sionistes, sinon pas du tout) comme une divine surprise. L’idéologie sioniste religieuse prit de là son essor pour se lancer dès les années 70 avec le Goush Émounim, Pentateuque en bandoulière, dans une politique armée de colonisation des territoires occupés.

[8] Autrefois l’un des fondateurs du mouvement religieux pour la paix, Hillel Weiss, par ailleurs professeur de littérature à l’université Bar-Ilan, se fait aujourd’hui l’avocat de la reconstruction du Temple et du Grand Israël. Il fut à l’origine de plusieurs controverses, dont une autour de la Gay Pride à Jérusalem en 2005, appelant « cette abomination à être expulsée de la Ville sainte par tous les moyens nécessaires » ; dépeignant la lecture critique du mythe de Massada comme une trahison culturelle ; accusant la gauche israélienne de mener un « jihad contre les Juifs », et voyant au final la vie juive comme une « interminable Shoah ».

[9] Zeev ’Hever, dit Zambish, « est la cheville ouvrière par excellence (mais dans l’ombre) de l’entreprise de colonisation, celui qui a toujours eu (...) porte ouverte dans les cabinets ministériels et les hautes sphères de l’armée », écrivait Gérard Eizenberg en note de l’une de ses traductions pour La Paix Maintenant. Voir sur ce site : http://www.lapaixmaintenant.org/art...).

[10] Acronyme de Yéhudah (la Judée), Shomron (la Samarie) et Âza (Gaza), Yesha, le conseil régional des territoires occupés regroupe aujourd’hui l’ensemble des implantations en Cisjordanie et défend les intérêts des colons. Le conseil régional a pris de facto le relais du Goush Émounim, dont les dirigeants siègent à son bureau, qu’ils soient maires de telle ou telle colonie ou administrateurs cooptés.

[11] Enfant en 48, lors du siège (suivi d’un massacre) du kibboutz religieux de Kfar Etzion où sa famille s’était installée, H’anan Porat n’aura de cesse après la guerre des Six Jours d’obtenir du Premier ministre Levi Eshkol l’autorisation de refonder des agglomérations sur le Goush Etzion, aux abords de Jérusalem ; des trois kibboutzim originels, dont deux religieux et un de l’Hashomer Hatzaïr, Revadim, seul ce dernier refusera de s’y réimplanter.

Formé au Mercaz ha-Rav et ordonné rabbin avant d’enseigner en yeshivah, ‘Hanan Porat participa en 67 à la prise du mont du Temple. Il ne quittera plus le giron du Goush Émounim, qu’il contribuera à fonder, et sera député à la Knesseth sur des listes diverses mais toujours à l’extrême droite de l’échiquier, s’opposant avec constance à toute politique de désengagement et toute tractation avec les Palestiniens.

[12] La chute de la forteresse de Massada, dernier bastion juif résistant aux Romains, en l’an 73 de notre ère, nous est connue par le seul témoignage de Flavius Josèphe, prêtre et descendant des rois fait prisonnier en Galilée où il assurait un commandement militaire. Passé aux Romains et désormais interprète, il se fit l’historien de cette dernière « guerre des Juifs » qui vit la fin du royaume antique.

La résistance désespérée et le suicide des combattants et de leurs familles ont tout à la fois nourri la quête de cohésion nationale de l’Israël moderne avec prestation de serment de certaines unités au sommet de la forteresse, et donné matière à controverses de l’Antiquité à nos jours. Voir Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs (précédé de la préface de Pierre Vidal-Naquet : « Du bon usage de la trahison »), éd. de Minuit, 1977.