Sharon sauvé de la menace de la paix
Thème : Sharon : quelles intentions, quelle politique ?
Ha’aretz , mis en ligne le 5 septembre 2003par
"On avait coutume de dire d’Yitzhak Shamir qu’il voulait voir le matin au réveil à la une des journaux : ’La menace de la paix est levée’. Tout montre aujourd’hui qu’Ariel Sharon est en train d’obtenir ce dont rêvait l’ancien dirigeant du Likoud"
On avait coutume de dire d’Yitzhak Shamir qu’il voulait voir le matin au reveil a la une des journaux : "La menace de la paix est levee". Tout montre aujourd’hui qu’Ariel Sharon est en train d’aboutir a ce dont l’ancien dirigeant du Likoud avait reve. La "fenetre d’opportunite" pour reprende le processus de paix, ouverte apres la guerre en Irak, s’est violemment refermee. Les efforts pour aboutir a un accord politique ont une nouvelle fois laisse leur place a un traitement routinier du conflit, avec Israel qui controle les territoires, et toutes les colonies toujours en place.
George Bush, de retour a la Maison Blanche apres ses vacances au Texas, est un dirigeant tres affaibli qui se bat pour sauver son job. La victoire foudroyante en Irak s’est embourbee dans l’occupation, le chaos institutionnel et les attentats terroristes. La campagne electorale de 2004, qui jusqu’a recemment promettait d’etre une formalite, ressemble aujourd’hui a un combat pour la survie. Des sondages internes commandes par les Republicains montrent que Bush peut etre battu par le candidat democrate.
Pour tenter d’eviter le sort de son pere, non reelu au terme de son premier mandat, Bush doit se battre et gagner sur deux fronts. Sur le front de la politique exterieure, il doit montrer des succes en Irak et meme en Afghanistan, pour justifier sa "guerre mondiale contre le terrorisme". A l’interieur, il doit conserver sa base electorale. Les deux partis politiques americains ont deja decide que leur strategie va etre de preserver leur electorat traditionnel, et non de courir apres les electeurs flottants.
Pour gagner les elections, Bush a besoin de l’argent, des energies et des capacites d’organisation de ses amis de la droite chretienne et de la communaute juive, bastions du soutien a Israel. Et pour gagner en Irak, il a besoin de l’aide de ses amis arabes. Seuls les Etats arabes peuvent fournir au regime fantoche qui va etre mis en place a Bagdad la legitimite et l’aide economique dont il aura besoin. Le grand gagnant sera probablement le president syrien Bashar Assad, qui beneficiera d’une "grace presidentielle" pour son soutien au terrorisme palestinien et au Hezbollah, en echange de son aide a restaurer le commerce avec l’Irak. Les espoirs de l’establishment militaire israelien, selon lesquels les canons americains en Irak se tourneraient contre la Syrie, le Hezbollah et l’Iran, etaient tres optimistes.
Pour ce qui concerne l’administration americaine, le resultat de ce bilan sera de garder une distance de securite face a la crise israelo-palestinienne, et de mettre de facto au placard la feuille de route, meme si elle n’en fera pas etat publiquement. Il sera difficile pour un Bush affaibli de mettre la pression sur les Juifs et les Arabes, dont le soutien lui est necessaire. Il aura egalement la prudence de ne pas prendre le risque d’une entreprise politique qui ne lui a apporte jusqu’a present qu’echecs et deceptions.
Un vent de prudence souffle desormais depuis la Maison Blanche. Le nombre de voyages d’officiels dans la region a chute, et on ne percoit aucun signe d’une urgence a vouloir traiter l’effondrement de la hudna. La capacite de Washington a "faire pression sur les Palestiniens pour qu’ils combattent le terrorisme" est assez limitee. Apres toutes les histoires de "messages agressifs" et de "menaces contre Dahlan", l’administration a du changer de direction et tenter de sauver le gouvernement d’Abbas pour que celui-ci conserve au moins son titre creux. Il est difficile de croire que qui que ce soit s’attend a ce que "les infrastructures terroristes soient demantelees". L’administration se contentera de demander aux deux parties de ne pas exagerer dans leur escalade, pour ne pas gener les efforts des Americains en Irak.
En ce qui concerne Sharon, on ne pouvait rever de meilleures nouvelles. S’il a parle d’Etat palestinien et de fin de l’occupation, ses propositions aux Palestiniens ont ete comme une tentative d’acheter une villa luxueuse au prix d’un HLM, avec en plus l’exigence de renover la villa avant meme le debut des negociations (position qui d’ailleurs n’a meme pas la majorite au sein du comite central du Likoud). En pratique, Sharon a tout fait pour faire echouer le dialogue politique, en durcissant continuellement ses conditions a la reprise des pourparlers, tout en renforcant le controle d’Israel sur les territoires. Tout comme Shamir, mais avec une grosse difference. Sharon a compris qu’il ne pouvait pas aller au clash avec les Americains, et qu’un "non" poli valait mieux qu’un "non" determine. Et voila comment il s’y est pris pour repousser "la menace de la paix", tout en gagnant meme les eloges des Americains.



