Sayed Kashua est-il allergique au latex ou à Naftali Bennett ?

par Sayed Kashua

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Illustration d’Amos Biderman pour Ha’aretz

Ha’aretz, le 27 décembre 2012

“Allergia leLatex ? Allergia leMavet - Allergie au latex ? Allergie à la mort” :

http://www.haaretz.co.il/magazine/s...

“Is Sayed Kashua allergic to latex or to Naftali Benett ?”

http://www.haaretz.com/weekend/saye...

Est-ce vraiment son nouveau lit qui donne des boutons à Sayed Kashua ? ou plutôt la mort omniprésente, en particulier celle des enfants n’importe où dans le monde, et l’actualité électorale dans son pays – à commencer par les propos de Naftali Benett.

Tombé en politique de la bulle informatique [1] et usant sans réserve des réseaux sociaux, celui-ci a fait en deux mois de l’avatar désuet du PNR, l’ultra-nationaliste “Bayit haYehudi-La Maison juive” militant pour le Grand Israël, un parti rompu au jeu des media – et en passe de conquérir la troisième place en nombre de sièges dans la prochaine Knesseth, où il pourrait faire bloc avec les plus radicaux des religieux nationalistes du Likoud, comme Moshe Feiglin.

« 50% des nouveaux conscrits n’ont jamais vu le Mur des Lamentations » a dit Bennett, et mes yeux ont commencé à brûler », écrit ici Sayed Kashua. « Naftali Bennett à la radio, des enfants qui meurent partout dans le monde, c’en est trop. Mais je n’ai nulle part où m’enfuir. »

J’écoutais Galei Tsahal [2] sur le chemin du dispensaire. Assis dans le studio, Naftali Bennett appuyait sur chacun des mots qu’il prononçait face à Yaël Dan. « C’est effarant », répétait-il à longueur de cette interview où l’étoile montante de la politique israélienne voulait parler de valeurs, de détermination et de force d’âme. « Effarant, dit-il, 50% des nouveaux conscrits n’ont jamais vu le Mur des Lamentations. » Et, une fois de plus, j’eus les yeux en feu, une crise de suffocation et un fourmillement d’épingles sur la peau.

« Je veux que chaque enfant en Israël, énonça-t-il en accentuant chaque mot avec énergie et détermination, que chaque enfant en Israël sache qui était Judah Maccabée [3], qui était le roi David [4], qui Meïr Har-Zion [5] et qui Tabenkin [6]... Après tout il n’y a pas de par le monde plus bel héritage que l’héritage juif et nous-mêmes ignorons tout cela. Effarant ! »

Les premiers symptômes étaient apparus la nuit d’avant. J’étais resté à la maison dans l’attente des livreurs qui avaient promis de monter le lit électrique – pour lequel j’avais patienté plusieurs longues semaines – entre quatre et sept. À cinq heures, je bondis, frémissant d’excitation, en entendant tinter la sonnette. Mais au lieu des monteurs, c’est l’aimable fils des voisins d’en face qui se tenait sur le seuil, demandant si je pouvais l’aider à faire son devoir d’arabe.

« Bien sûr », lui dis-je, trop heureux d’avoir quelque chose à faire pour me distraire de l’attente impatiente de ce lit à télécommande – qui allait changer ma vie et faire de la lecture du soir un moment de pur bonheur. Son devoir consistait à compléter des phrases en arabe en conjuguant les verbes proposés au temps approprié, puis à les traduire en hébreu. Il s’en sortit admirablement avec les verbes, les écrivant tous correctement de façon automatique, sans en comprendre le sens la plupart du temps. Le problème, c’était la traduction en hébreu. Nous avions réussi à traduire « Les deux terroristes infiltrés en provenance de la Bande de Gaza dans le but de s’en prendre à des Israéliens » et « Le H’amas a continué à lancer des roquettes sur des civils israéliens malgré les avertissements des Forces de Défense d’Israël », quand un nouveau coup de sonnette me propulsa vers la porte.

Deux livreurs arabes pénétrèrent dans l’appartement, portant des éléments du lit. Je les conduisis à la chambre, incapable d’effacer de mon visage un sourire béat. Ils entreprirent de monter le lit, et je retournai au devoir de mon voisin.

« Tsahal a mis H’assan Nasrallah en garde », commençais-je ; et je m’arrêtai aussitôt de crainte que les ouvriers arabes n’entendent les mots souffleurs [de haine] enseignés dans les lycées israéliens et, bouleversés, ne connectent les fils du mécanisme de telle sorte que je m’électrocute en me mettant au lit.

« Qu’en dis-tu », suggérai-je au fils des voisins qui me racontait avoir choisi l’arabe pour le bac afin de découvrir la culture et comprendre la langue des alentours, « il y a du bruit ici, si nous allions continuer dans mon bureau ? »

Les ouvriers finirent de monter le lit vite et bien. Je les remerciai et leur donnai même un pourboire. Je dis au revoir au fils des voisins, lui souhaitai de réussir et lui conseillai de laisser tomber l’arabe pour le français. « J’ai l’impression qu’il y a moins de kamikazes, là-bas », lui dis-je en fermant la porte, et je courus aussitôt à mon nouveau lit, m’emparai de la télécommande, le redressai et l’abaissai, cherchant la meilleure position pour lire le Buying Lenin de Miroslav Penkov [7].

« Qu’est-ce que vous croyez », poursuivait Bennett à la radio tandis que je garais la voiture près du dispensaire, « nous sommes dans un environnement difficile. Le monde arabo-musulman tout entier nous observe. Le champ de bataille avec nos ennemis, c’est avant tout celui des esprits. »

« Alors, comment allons-nous ? » demanda notre médecin traitant.

« Je ne sais pas, répondis-je. Ça va beaucoup mieux maintenant, mais toute la nuit ça me démangeait, mon nez coulait et mes yeux étaient tout simplement ...

– en feu, interrompit-elle. Voilà qui sonne comme une allergie. Rien de nouveau n’est entré dans la maison ? »

« Un lit, dis-je fièrement. Électrique, avec télécommande. » J’allais poursuivre, mais elle m’arrêta.

« Du latex, par hasard ? »

« Oui, il y en a », répondis-je.

« Bon, on dirait que vous êtes allergique au matelas », statua-t-elle d’un ton ferme.

« Mais j’ai tellement attendu ce matelas ... »

« J’en suis sûre, sourit-elle, mais il n’y a pas le choix. Je peux vous envoyer faire des tests, si vous voulez, mais d’après ce que vous m’avez décrit, cela sonne comme un cas classique d’allergie au latex. »

Dans la soirée le fils des voisins frappa à la porte et dit qu’il essayait de passer en classe de français ; il avait vérifié et le matériel était moins effrayant. « Ça pourrait m’être utile si j’allais à Paris un jour, non ? »

Vous avez raison, rétorquai-je, et je retournai voir les infos. Les élections, chacun s’égosillant « C’est moi le plus à droite ! » ; des enfants assassinés en Syrie, des enfants tués dans une école aux États-Unis. Une fois de plus mon nez se mit à couler, mes yeux à brûler, et ma gorge s’enroua.

« Tu sais quoi ? » dis-je à ma femme ? »

« Quoi ? » demanda-t-elle en éteignant la télé avec désespoir.

« Peut-être que le problème ce sont les différences dans la douleur des gens, le deuil des peuples. »

« Quoi ? s’étonna-t-elle, de quoi est-ce que tu parles, au juste ? »

« Rien, rien » rétorquai-je, songeant en mon for intérieur qu’en dépit de l’acuité de la peine dans tous les cas, les rites et les manifestations diffèrent quand un père syrien endeuillé porte le corps de son fils, comparé à l’Américain qui fait l’éloge funèbre du sien. Quelque chose d’autre, de différent – ce ne sont pas les vêtements, ce n’est pas le cercueil ouvert ou fermé, cela ne change rien que l’officiant soit un rabbin, un prêtre ou un cheikh, et peu importe qu’ils mettent l’enfant en terre, dans une grotte ou dans un caveau de famille. Je parle d’autre chose : les gestes des mains, les yeux frippés, les ruisseaux de larmes le long des joues. Est-ce cela qui définit les peuples ? La façon dont nous portons le deuil de nos petits ?

Ma femme alla dans la salle de bain et moi au lit, en position de lecture. J’allais me changer les idées avec les récits de l’auteur américano-bulgare.

Dans celui-ci, un des héros revient en visite chez lui, à Sofia, la capitale bulgare, et part en vacances dans une maison de campagne. Sa voiture heurte un garçonnet rom à bicyclette ; l’enfant va bien, il n’a rien, pas une égratignure. Il rentre à vélo à la maison, son père le frappe parce qu’il est retard, il ferme les yeux et ne se réveille plus jamais.

« Qu’est-ce que tu fais ? » questionna ma femme, voyant mes yeux en feu et ma peau écarlate. « Selon le docteur, tu es allergique au matelas, dit-elle. Ce n’est pas croyable ! »

« Oï, les parents, les parents, répliquai-je. Ce n’était qu’un petit garçon. »


NOTES

[1] Fortune faite grâce à une start-up, le quadra Naftali Bennett a dirigé le Conseil régional de Yesha qui regroupe l’ensemble des implantations (2010-2012), et pris cet automne la tête de l’ultra-nationaliste Bayit haYehudi-Maison juive, joignant la centralité du judaïsme à l’attachement au Grand Israël.

[2] La radio de l’armée, accusée de “gauchisme” du fait qu’elle donne la parole aux représentants des opinions les plus diverses, y compris celles de membres du H’amas – au risque de se voir muselée. Elle reste l’un des media les mieux informés et les plus écoutés du pays, assortissant ses débats et ses bulletins d’information d’une programmation musicale qui fait l’unanimité.

[3] À la tête de la révolte des Maccabées contre la domination syro-hellénistique des Séleucides (IIe siècle avant notre ère), qui aboutit à la restauration du Temple encore célébrée par la fête de H’anoucca, il est vu comme un héros du judaïsme.

[4] Vainqueur du géant Goliath qu’il abattit de sa fronde, mettant ainsi les Philistins en déroute, le jeune berger David (Xe siècle avant notre ère) reçut l’onction royale à la mort de Saül. Conquérant Jérusalem et enchaînant les victoires, il fédéra Judah et Israël en un unique royaume dont il étendit les frontières des marges de l’Égypte à celles de l’Euphrate. La Bible lui attribue également la rédaction des Psaumes.

[5] “Héros” des premières années de l’État d’Israël, Meïr Har-Tsion s’illustra par des incursions en territoire syrien ou jordanien, entraînant sa sœur Shoshana (treize ans) dans l’aventure. Membre fondateur en 1953 de l’Unité 101 de commandos au sein de l’armée, il y poursuivit ses activités. Les incursions en Cisjordanie suivies d’attaques de campements bédouns ou d’agglomérations arabes se succédèrent : un médecin libanais servant dans la Légion arabe tué sur la route de Bethléem à Hébron ; un commando de quatre hommes mené par lui aux abords de Hébron plaçant une bombe à l’extérieur d’une maison choisie au hasard (trois morts dont une femme enceinte)... Intégré en mai 1954 dans le 890e bataillon de parachutistes qu’Arik Sharon venait de former, Har-Tsion enchaîna sous son commandement des opérations d’envergure diverse, tuant en Cisjordanie tant des cibles militaires que tous ceux qui croisaient son chemin : un paysan fut ainsi égorgé par Har-Tsion lors de l’attaque d’un camp de la Légion arabe près de Qalqillyah ...

Après la mort de sa sœur Shoshanah tuée en février 1955 au cours d’une incursion clandestine en compagnie de son petit ami à Wadi al-Ghar, à 9 km de l’autre côté des lignes d’armistice, Har-Tsion quitta l’armée pour la venger : des Bédouins capturés au hasard au même endroit payèrent le prix du sang – après interrogatoire, quatre furent égorgés, un abattu, et le dernier renvoyé dans sa tribu pour relater ce qui s’était passé. Réintégré dans son unité après vingt jour aux arrêts, de graves blessures lors d’une attaque mirent un terme à sa “carrière” en septembre 1955. À la suite du raid de représailles à Wadi al-Ghar, perpétré avec le concours d’Arik Sharon et peut-être la complicité passive de Moshé Dayan, Moshe Sharett nota dans son journal : « Le sombre esprit de la Bible revit parmi les fils de Naharal et d’Ein Harod » ... où Meïr Har-Tsion était né.

[6] Membre fondateur du Poale Tsion (gauche sioniste) en Pologne, Yitzh’ak Tabenkin arriva en Palestine en 1921, où il devint l’une des figures du mouvement kibboutzique. Comptant parmi les pères de la social-démocratie israélienne, il s’opposa à tout compromis avec les sionistes-révisionistes (ancêtres du Likoud) ... mais aussi au retrait en 1956 de la Péninsule du Sinaï et, après la guerre des Six Jours, à toute concession territoriale.

[7] Né en 1982 en Bulgarie, Miroslav Penkov émigra en 2001 aux États-Unis où il est aujourd’hui assistant au département de Creative Writing de l’université du Texas du Nord, et le rédacteur en chef de l’American Literary Review. Récompensées par de nombreux prix, les nouvelles en langue anglaise de ce maître de l’absurde et de la nostalgie ont été réunies en 2012 en un recueil, East of the West publié chez Farrar, Straus & Giroux. Dans celle que mentionne ici Sayed Kashua, un petit-fils émigré aux États-Unis tente d’acheter sur EBay la dépouille de Lénine afin de l’offrir à son grand-père communiste resté en Bulgarie. Pour en savoir plus :

http://www.miroslavpenkov.com/stori...

 

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