Ron Arad : quand ses traces ont disparu

Thème : Renseignement, services secrets Liban, Hezbollah, etc.

Ha’aretz
mis en ligne le 17 juillet 2008
par Yossi Melman

L’échange entre cadavres et prisonniers a eu lieu entre le Hezbollah et Israël. Samir Kuntar a été accueilli au Liban en héros (inutile d’insister sur ce qui en a fait un "héros") et Israël est secoué. Scènes macabres d’un côté, démonstrations de joie de l’autre. Au lieu de céder aux émotions, nous préférerons évoquer les négociations secrètes qui ont suivi la disparition de Ron Arad, un autre soldat israélien disparu et très probablement mort. Révélations d’Uri Lubrani, chargé à l’époque des négociations secrètes avec l’organisation chiite Amal, avant même l’apparition du Hezbollah dans le paysage libanais

Ha’aretz, 17 juillet 2008

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Uri Lubrani ne peut pas oublier sa dernière rencontre avec Jamil Saïd. C’était au printemps de 1998, à Londres. Lubrani était le représentant du gouvernement israélien dans les négociations secrètes pour la libération de Ron Arad, navigateur de l’armée de l’air israélienne fait prisonnier. Jamil Saïd était un homme d’affaire libanais chiite proche de Nabih Berri (aujourd’hui président du Parlement libanais).

Ce devait être la rencontre où Israël répondrait aux exigences d’Amal, qui détenait Ron Arad. Mais, au lieu de réponses israéliennes, il y eut des marmonnements embarrassés de la part de Saïd. Il avait du mal à expliquer comment il se faisait qu’Amal avait perdu la trace d’Arad, et promettait que l’organisation tâcherait de le retrouver.

En octobre 1986, un avion Phantom avait été endommagé lors d’une mission de routine au-dessus du Liban, non par des tirs ennemis mais par un dysfonctionnement technique. Le pilote fut sauvé au cours d’une audacieuse opération aéroportée. Le navigateur Arad atterrit sain et sauf en parachute et fut fait prisonnier par Amal. Quelques minutes plus tard, les services israéliens de renseignement tentaient par l’intermédiaire de leurs différents agents, contacts et collaborateurs, d’établir un canal de dialogue avec Amal, à l’époque l’organisation dominante au sein de la communauté chiite au Liban.

Ce canal a fini par être ouvert par l’intermédiaire de l’homme d’affaires Shabtai Kalmanovich qui, peu après, a été condamné pour espionnage au profit de l’URSS. Kalmanovich travaillait alors en Sierra Leone, où vivent de nombreux émigrés libanais, souvent dans le diamant. L’un d’eux, Jamil Saïd, était un ami du président de la Sierra Leone et de Nabih Berri, avec lequel il était semble-t-il en affaires et qui s’est révélé un contact fort lucratif.

Kalmanovich a emmené Saïd à Londres où il a rencontré Uri Lubrani, vieux routier de la diplomatie et du renseignement et longtemps conseiller auprès de plusieurs ministres de la défense. Depuis 1982, il coordonnait les activités d’Israël au Liban.

Pendant un an et demi, jusqu’à la disparition de toute trace d’Arad en mai 1988, Lubrani et Saïd se sont rencontrés une vingtaine de fois, dans des hôtels où au domicile d’amis de Saïd à Londres.

Lubrani s’était donné une règle : ne jamais avoir de contact avec la famille d’Arad, pour éviter que son jugement ne soit influencé par des rencontres émotionnellement difficiles. La tâche d’informer la famille revenait à des représentants de l’armée. Il n’invitait pas non plus dans ses rencontres d’officiers du renseignement. L’idée de créer au Mossad et au renseignement militaire une unité spécialisée dans les prisonniers et les personnes disparues était encore dans les limbes. Lubrani n’avait dans ses rencontres qu’un seul assistant, chargé de prendre des notes et de transcrire les conversations. Le but de ces rencontres était de négocier la libération de Ron Arad.

Saïd écoutait Lubrani lui faire part des demandes d’Israël, se rendait à Beyrouth ou en Europe pour rencontrer Berri ou d’autres représentants d’Amal, puis revenait avec des réponses. Lubrani arrivait à obtenir des signes de vie d’Arad, lettres et photos.

Or, il est apparu qu’Amal exigeait une rançon de 3 millions de $ ainsi que la libération de plusieurs centaines de terroristes palestiniens, dont beaucoup avaient « du sang sur les mains ».

Comme l’a raconté cette semaine Eitan Haber, collaborateur de Rabin, Itzhak Shamir, alors premier ministre, et surtout Rabin lui-même, ministre de la défense, ont été horrifiés par les exigences de l’organisation chiite. Ils étaient prêts à payer la rançon, mais craignaient la réaction de l’opinion publique au cas où ils accepteraient de libérer des centaines de terroristes. Les deux hommes, et en particulier Rabin, étaient attaqués par les médias pour avoir cédé quelque temps auparavant, en 1985, à la pression des familles et accepté ce qui a été connu sous le nom d’accord Jibril. En échange de 3 soldats israéliens détenus par l’organisation pro-syrienne d’Ahmed Jibril, Israël avait accepté de libérer plus de 1 100 terroristes qui étaient rentrés chez eux, en Cisjordanie et à Gaza. (...)

Pour Rabin et Shamir, le temps ne jouait pas en défaveur d’Israël et ils n’imaginaient pas qu’Arad serait pris, enlevé, transféré ou vendu par Amal aux Pasdaran (gardiens de la révolution) iraniens, qui avaient pris pied dans la vallée de la Bekaa et à Beyrouth. Ils pensaient qu’il était possible de faire baisser le prix exigé par Amal.

Lubrani refuse pour l’instant de s’exprimer sur le sujet. Mais, il y a un an et demi, lors d’une interview à Ha’aretz, il avait évoqué son rôle dans cette douloureuse affaire :

/...

- A votre avis, qu’est-il arrivé à Ron Arad ?

- Je ne peux qu’émettre des hypothèses. Il y a trois possibilités. L’une est qu’il est tombé malade et mort en captivité. La deuxième est qu’il a été tué en tentant de s’enfuir. La troisième est que les Iraniens l’ont tué des années après avoir démenti avoir une quelconque information sur son sort, pour ne pas laisser de trace de leur mensonge. Je vis avec le sentiment que ce serait un miracle s’il était encore en vie. Je vis avec cette histoire tous les jours. Tous les matins, je me regarde dans le miroir et je vois le visage de Ron Arad. Je l’ai sur la conscience, bien que je sache que je n’étais pas celui qui pouvait le faire libérer. Ce n’était pas entre mes mains.