Réponse de Sari Nusseibeh à la campagne de désinformation menée par MEMRI

Thème : Réfugiés, droit au retour Médias, Internet

Engage
mis en ligne le 5 janvier 2008
par Sari Nusseibeh

« Si Israël en a tant, il n’a pas besoin de se créer des ennemis imaginaires, à moins, bien sûr, qu’un Palestinien sincèrement engagé pour une solution de compromis ne soit, en vertu de ce positionnement, un ennemi de l’Etat d’Israël ?? »

Engage, 2 janvier 2008

http://www.engageonline.org.uk/blog...

Traduction et notes : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Note sur les sources

Ce qui suit est en réalité extrait d’une lettre envoyée par Sari Nusseibeh à Ami Isseroff, responsable du blog http://www.zionism-israel.com/ et ami de Nusseibeh. M. Isseroff, pour une raison connue de lui seul, nous ayant refusé la reproduction de cette lettre, nous reproduisons cet extrait à partir du site d’Engage, mais nous vous renvoyons malgré tout à la source.
Par ailleurs, précisons que MEMRI n’a pas souhaité réagir. Il faudra un jour revenir sur le positionnement de MEMRI et sur ses techniques de désinformation. Malheureusement, MEMRI n’est pas seul à pratiquer la désinformation au Proche-Orient, dans un camp comme dans l’autre.
Signalons pour finir que nous avons eu recours, à deux ou trois reprises, à des traductions de MEMRI. Bien que ses traductions, de l’arabe ou de l’iranien, ne soient pas réellement en cause (malheureusement), et compte tenu de la personne de Sari Nusseibeh, connu pour son intégrité, nous nous abstiendrons dorénavant d’utiliser cette source. Sur le fond de cette histoire, voir notre article précédent :

La lettre de Sari Nusseibeh

1. Ce n’est pas la première fois que MEMRI mène contre moi une campagne de désinformation. La technique qui consiste à citer des propos hors de leur contexte, ou à ne pas présenter à ses lecteurs/spectateurs le contexte dans sa totalité, a également caractérisé leur couverture de ma position contre les attentats suicides telle qu’elle avait été rapportée par Al Jazira, il y a trois ans. Pour faire court : dans son sujet, MEMRI m’a présenté comme quelqu’un frayant dans la même pièce avec Mesh’al (dirigeant du Hamas, basé à Damas) et exprimant sa sympathie à l’égard de la mère d’un kamikaze de Gaza. Ce que MEMRI n’a pas jugé bon de préciser à l’époque, c’était que : a) je venais de réunir plus de 50 signatures de personnalités palestiniennes qui avaient signé une pétition sans précédent contre les attentats suicides, pétition publiée dans la presse arabe ; b) il s’agissait de la première prise de position publique contre les attentats suicides dans le monde arabo-musulman ; c) cela intervenait à une époque où les attentats suicides faisaient rage, et était donc totalement à contre-courant des opinions en vogue ; d) c’était donc la raison pour laquelle Al Jazira m’avait invité pour une interview (pour la première fois de ma vie) ; e) et que, au lieu d’être seul participant au débat, je me suis retrouvé, sans qu’on m’en ait informé préalablement (quoique seul dans un studio de Jérusalem-Ouest), entraîné dans un débat pro-suicide très émotif mené par Mesh’al, devant défendre des positions qualifiées de « relevant de la trahison. » Néanmoins, j’ai fait de mon mieux, dans cette émission, pour présenter au public notre pétition contre les attentats suicides, aussi clairement et fortement que possible.
MEMRI a choisi de ne pas tenir compte de tout cela. En revanche, ils ont insisté lourdement sur une déclaration que j’ai effectivement faite, où j‘exprimais mon respect pour les mères de combattants qui meurent dans les guerres (déclaration faite en partie pour contrer les scènes d’une mère en pleurs filmée juste après la mort de son fils, tué par des soldats israéliens, que le producteur de l’émission a voulu utiliser juste avant mon apparition à l’écran, après Mesh’al).

2. Dans le second cas qui nous occupe aujourd’hui, celui d’une interview donnée à Al Jazira, MEMRI, une fois de plus, a choisi de mener une campagne de désinformation. Je m’explique :

a) Cette fois, le journaliste avait choisi Tibi (Ahmed Tibi, Arabe israélien, député à la Knesset, du parti Ra’am Ta’al, ndt) et moi-même pour débattre de la question de savoir si le fait de demander aux Palestiniens de reconnaître Israël comme Etat juif avait un sens ou non. Pour Tibi, les termes « juif et démocratique » sont contradictoires, et par conséquent, il faut refuser cette exigence. Pour moi, en accord avec le document Ayalon-Nusseibeh [1] ce que j’ai expliqué dans l’interview, (1) nous avons déjà reconnu Israël en tant qu’Etat juif en reconnaissant la résolution 181 des Nations unies, et (2) qu’Israël soit juif (ou martien) n’est ou ne devrait pas être pour nous une question pertinente. En revanche, ce qui compte ou devrait compter (pour nous) est que les droits (culturels et individuels) de la minorité arabe soient garantis dans l’Etat qu’on nous demande de reconnaître officiellement.

b) Tibi se plaignant de la discrimination à l’égard des Arabes israéliens (situation qui, selon lui, s’aggraverait encore si Israël était reconnu en tant qu’Etat juif), le journaliste lui demanda s’il ne serait pas préférable pour lui (et pour Taybeh, sa ville de résidence) de faire partie d’un futur Etat palestinien (dans le cadre d’un accord de paix durable). Là, bien entendu, Tibi s’opposa véhémentement à cette idée, insistant sur le fait qu’il était et demeurerait citoyen israélien. Encore une fois, mon intervention fut anticonformiste (du point de vue du discours palestinien) : j’émis l’idée que la question méritait d’être débattue. Quel serait le mal d’un point de vue nationaliste, dis-je, , à rattacher certaines parties de ce qui constitue aujourd’hui Israël (comme Taybeh) à un futur Etat palestinien ? En plaisantant, le journaliste me demanda : « Et pourquoi pas Akko ? » Et je répondis, sur le même ton de la plaisanterie, que pourquoi pas, en effet. Je voulais dire par là qu’il ne devrait pas être tabou, pour les deux parties, de discuter de tout arrangement mutuellement acceptable pour parvenir à une solution à deux Etats, y compris celui d’un rattachement de zones à majorité arabe au futur Etat palestinien. (J’aurais pu d’ailleurs ajouter que le problème du « retour », en particulier pour les réfugiés palestiniens vivant aujourd’hui au Liban, pourrait être partiellement résolu pareillement par une révision des cartes, étant donné la situation géographique des foyers d’origine de ces réfugiés).

c) Tout ce débat, bien entendu, tournait en réalité autour du problème sous-jacent du droit au retour. Ma position (encore une fois, le journaliste le rappela aux téléspectateurs) a déjà été exprimée dans le document Ayalon-Nusseibeh. Il me demanda de m’étendre un peu sur cette question. J’expliquai que, dans le cadre d’un accord global, mon opinion était que le retour devait s’effectuer uniquement dans l’Etat palestinien (en sus d’indemnités, etc.). J’ajoutai toutefois qu’il y avait une contrepartie : les Juifs n’auraient aucun droit de revendiquer un « retour » dans les frontières de l’Etat palestinien, et que leur « droit au retour » devrait s’exercer à l’intérieur de l’Etat d’Israël (ce qui signifiait que leur revendication au droit de s’installer partout « en Judée, Samarie, etc. » ne s’appliquerait pas). Il est clair que je n’ai pas voulu par là exclure l’idée que des Juifs puissent vivre dans un Etat arabe, ou vice-versa.
A ce moment du débat, la question de savoir si les Palestiniens peuvent accepter de restreindre leur retour dans les frontières de la Palestine arriva sur le tapis, et je déclarai que cela devait être accepté si les Palestiniens souhaitent réellement une solution à deux Etats. Mais dans tous les cas, ajoutai-je, les dirigeants palestiniens doivent s’exprimer honnêtement sur cette question : exiger une solution à deux Etats entraîne, d’un point de vue pratique, de restreindre l’exercice du droit au retour. Le fait d’insister sur une application totale du droit au retour signifie que l’on recherche une solution à un seul Etat. Personnellement, je suis indifférent à la position que nous (Palestiniens) devrions défendre. Mais il est vrai, dis-je, que j’ai été le premier à réclamer une solution à deux Etats. Mais, ajoutai-je, si la stratégie de l’OLP ne va pas dans ce sens, il nous faut alors en reconnaître les implications.

Pour finir, j’ajouterai qu’il n’est pas difficile, pour quiconque s’intéresse à mes idées, de lire tout ce que j’ai écrit et déclaré depuis tant d’années. Bien sûr, je ne discuterai pas le fait qu’Israël a beaucoup d’ennemis dans le monde arabe. Mais si Israël en a tant, il n’a pas besoin de se créer des ennemis imaginaires, à moins, bien sûr, qu’un Palestinien sincèrement engagé pour une solution de compromis ne soit, en vertu de ce positionnement, un ennemi de l’Etat d’Israël ??