Réponse à Guidon Lévy : Pardon d’être un bon Arabe

Thème : Culture, langue et conflit Arabes israéliens

par Sayed Kashua

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Illus. Amos Biderman : Sayed Kashua et Norman Issa, les “bons Arabes”.

Ha’Aretz, le 18 juin 2015

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Le chapô de La Paix Maintenant

À la lumière des coupes budgétaires menaçant le théâtre de Norman Issa pour avoir refusé de participer à une représentation sur la scène d’une colonie, Guidon Lévy remettait en cause début juin dans sa tribune du Ha’Aretz le travail de l’acteur et celui de Kashua pour donner sens à la coexistence arabo-juive en Israël.

« Après que Guidon Lévy m’a traité de “bon Arabe”, je me demande si le seul moyen d’être un “mauvais Arabe” est de se laisser aller à des comportements poussant les Israéliens juifs à la haine », écrit Sayed Kashua, à juste titre piqué au vif en lisant les propos de cet autre auteur maison – polémiste de choc à la gauche de la gauche israélienne.

Et d’enfoncer le clou : « Comme Norman Issa, j’ai essayé. J’ai essayé d’écrire en hébreu, de collaborer à la deuxième chaîne, de m’intégrer à la société. Peut-être que j’ai eu tort, mais ce n’est pas à toi d’en décider. » [T.A.]

La chronique de Sayed Kashua

La vérité est que je ne sais pas vraiment par où commencer – par les soldats à Jalazun [1], par le rapport israélien justifiant la campagne meurtrière à Gaza l’été dernier, ou par le cabinet ministériel et l’état de la culture [2]. Vu d’ici, ça évoque pour le moins une shedim-tanz, une danse des démons [3]. Je me demande parfois ce je ressentirais si j’étais en Israël, au cœur des événements [4]. Est-ce que je distinguerais ce qui, de loin, semble être les derniers spasmes d’un pays rendant l’âme ? Ou n’ai-je pas vu la forêt derrière l’arbre ? En étions-nous au stade terminal depuis toujours, même du temps où je vivais à Jérusalem, ou doit-on quitter la maison pour voir que les fondations s’effritent et que les murs sont au bord de l’effondrement ? Non, cela ne me donne aucune joie mais une profonde douleur, et je m’accroche au lambeau d’espoir qu’une réanimation soit encore possible.

Est-ce que cet espoir, et la prière silencieuse que je murmure sans la moindre chance qu’elle soit entendue, font de moi un “bon Arabe” ? Depuis que j’ai lu la semaine dernière la tribune de Guidon Lévy, « Norman Issa, tu n’as pas ta place ici », je m’interroge sur la définition précise du bon Arabe selon cet article – et plus encore sur la façon dont un Arabe est censé se conduire pour s’élever au statut de mauvais Arabe.

L’épisode du théâtre Elmina et de l’acteur Norman Issa [5] est au centre de cette tribune, mais j’ai réussi à y figurer avec lui en second rôle de “bon Arabe”. Je m’imagine sur scène, souriant sans répit, lançant aux Israéliens « Ahlan wasahlan, ahlan wasahlan – Salut et salut, salut et salut », les aidant à se débarrasser de leurs uniformes et de leurs armes, leur servant du café turc à la cardamome ou, comme l’article le note, « du houmous, des frites et des crudités ».

Lévy écrit que « Norman Issa a quasiment tout fait pour être un bon Arabe. Il est né chrétien (et non musulman, comme tous les terroristes. Les Israéliens [juifs] aiment les Arabes chrétiens) ; il a étudié à Beith Zvi [6] ; épousé la Juive Guidona ; préparé du kefteh et ajouté des grenades à la collation [7] sur Master Chef VIP ; joué en hébreu ; et, sur la 2, interprété bien sûr Amjad le bon Arabe dans la série Avodah aravith (“Travail d’Arabe”) – écrite par un autre bon Arabe, Sayed Kashua, que les Israéliens aiment tant à aimer.

Laissons les chrétiens de côté pour le moment, il ne dépendait pas de Norman de choisir de naître d’une mère juive – mais cela voudrait-il dire qu’il s’est marié avec une Juive afin d’être un bon Arabe ? Un Arabe ne peut-il épouser une femme juive pour la simple raison qu’il l’aime ? Ou s’agit-il là des façons d’un Arabe guère regardant sur les moyens, et si des épousailles avec une Juive signifient un rôle au théâtre, alors yallah udrub (allons-y), marions-nous fût-ce avec une Juive ?

Norman a préféré étudier à Beith Zvi, quoiqu’il eût pu s’inscrire dans n’importe laquelle de ces écoles d’art dramatique en langue arabe qui parsèment le territoire de la Palestine historique. Au nom du combat identitaire et national, il était de son devoir de coller obstinément à sa langue maternelle, et de ne jamais interpréter d’autres rôles qu’en langue arabe – car ce n’est qu’ainsi qu’il lui serait loisible de lutter pour son identité nationale.

Un Arabe doit trouver des productions arabes, jouer dans des pièces arabes financées par des producteurs arabes et diffusées sur les chaînes de télévision arabes en Israël ou, au choix, participer à des dramatiques résolument sérieuses, programmées en heure de grande écoute sur les chaînes commerciales israéliennes, et consistant pour l’essentiel en discours contre l’occupation.

« Si seulement nous avions plus de Normans et de Sayeds comme eux », écrit Lévy – et si je ne connaissais pas ses idées, voyant même son travail comme saint, je l’accuserais de condescendance et de racisme pour de telles généralisations – « la paix serait déjà là à coup sûr. C’est comme cela que nous les aimons, les Arabes, quand ils nous font rire en hébreu. Houmous, frites, crudités et une palette de séries comiques ».

S’il en est ainsi, qu’un Arabe n’essaie même pas de fissurer le système – de servir des frites et des crudités pour mettre le feu aux tripes de l’habitué des troquets à houmous assis face à l’ėcran. Apparemment, seul un Juif cacher est habilité à comprendre les règles du jeu médiatique, à subvertir le système et à participer à des télé-réalités pour mieux critiquer l’apartheid.

Avodah aravith fut peut-être une erreur, mais il a fallu près de quatre années de travail, de correspondance et de marchandages avant la diffusion de la première saison. Personne n’a donné de médaille de bonne conduite à Avodah aravith ; d’une certaine manière, j’y ai toujours vu une série tragique plutôt qu’une comédie. Amjad, le bon Arabe du scénario, fait tout ce qu’il peut pour être accepté par l’Israël blanc – épisode après épisode cependant, on le repousse à nouveau, on l’éloigne, on lui claque la porte au nez.

Aurions-nous vraiment dû deviner dès le début qu’une création artistique sur le mode mineur n’avait pas sa place ? Aurions-nous dû renoncer tout de suite au désir de participer, et ignorer l’importance qu’il y a à toucher le public des locuteurs hébreux, lui aussi, afin d’impulser un certain changement ?

Qu’en est-il au reste de mes papiers ici même, en hébreu, dans le journal Ha’aretz ? Est-ce là encore une faute, valant à ses auteurs d’être considérés comme de bons Arabes ? C’est possible. Comment un Arabe doit-il écrire au juste pour que ses lecteurs israéliens choisissent de le haïr ? Si c’est de la haine que l’artiste veut obtenir de son public, quel sens cela a-t-il de monter sur scène ? Vaut-il mieux égaler ces rédacteurs de papiers sur commande dans la grande presse, dont les commanditaires ont pour but principal de démontrer : « Vous voyez ce que les Arabes pensent ? – Exactement ce que vous croyiez. » ?

Et si la critique formulée dans l’article de Lévy visait précisément ces lecteurs qui aiment tant à aimer les Arabes et s’achètent au prix de leur amour une conscience claire et une conduite juste, est-ce que la lecture de tribunes émanant de Juifs et dénonçant l’occupation – exactement comme celle de Lévy lui-même – ne peut de la même façon soulager leur conscience ?

« C’est la chronique d’une fin annoncée, conclut Lévy, nous sommes un État juif, sans place pour Issa ni pour Kashua. Ils auraient dû le savoir depuis le début. »

Il se peut que nous ayons commis des erreurs et qu’en êtres moralement et intellectuellement inférieurs nous n’ayons pu nous figurer cela dès le départ. Je présente mes excuses pour avoir essayé de parler la langue de la majorité, sans avoir jamais fait aucun compromis sur aucune de mes opinions. Peut-être suis-je un bon Arabe ignorant ce qui est bon pour lui mais, je vous en prie, faites-nous au moins le crédit de tirer nous-mêmes nos conclusions ; pour cela, je n’ai pas besoin des directives d’un Juif.

NOTES

[1] Mois après mois, des affrontements ont lieu autour du camp d’Al-Jalazun, près de Ramallah, faisant de nombreuses victimes palestiniennes : Début février par exemple, 16 blessés, neuf en mars, 12 en avril... [NdlT]

[2] Benny Ziffer, aussi provocateur dans un rôle politiquement incorrect que Guidon Lévy dans celui du contestatiare gauchiste, remarquait que “ministre” et “culture” forment un oxymoron - comme l’embarras face à Modiano de Flor Pellerin, trop occupée à gérer pour avoir le temps de lire, l’avait démontré en son temps. [NdlT]

[3] En yiddish dans le texte. Cette locution – formée des vocables hébraïque “shedim” et germanique “tanz” – constitue le titre originel d’un roman iconoclaste d’Esther Ḳreiṭman, la sœur aînée des frères Singer, qui se situe dans les milieux ’hassidiques de Pologne, juste avant leur disparition. Publié à Varsovie en 1936, il a été traduit depuis en de multiples langues, dont le français – par Maurice Carr dès 1954, puis par Carole Ksiazenicer et Louisette Kahane-Dajezer : La Danse des démons, éd. des Femmes, 1988. [NdlT]

[4] Rappelons que Kashua, qui avait à son programme en 2014-2015 une année sabbatique dans une université américaine, a précipité son départ l’été dernier, craignant pour ses enfants après l’enlèvement et le meurtre à titre de “représailles” d’un adolescent palestinien. Cette période achevée, il vient entre doutes et indécision d’emménager à Chicago. [NdlT]

[5] La ministre de la Culture et des Sports, Miri Reguev, envisageait à la mi-juin de couper les subventions attribuées au théâtre arabo-juif Elmina de Jaffa si son directeur artistique (et co-fondateur avec sa femme Guidona), l’acteur Norman Issa, ne revenait pas sur son refus de jouer dans les implantations. [NdlT]

[6] Fondée en 1950 à Ramat-Gan, au nord de Tel-Aviv, et accolée depuis à son propre théâtre, l’école Beith Zvi des Arts de la scène est l’une des meilleures recommandations possibles en Israël pour les acteurs qu’elle a formés. [NdlT]

[7] Les boulettes ou brochettes de viande hachée répandues des Balkans au Moyen-Orient, ici synonymes de cuisine syro-palestinienne ; et la grenade, symbole omniprésent et à interprétations multiples dans la tradition juive – l’une des plus répandues, avec la fertilité, étant l’unité du peuple. [NdlT]