Rencontre avec Sari Nusseibeh

Thème : Ayalon-Nusseibeh Abbas pour partenaire ?

Jerusalem Post
mis en ligne le 14 mai 2007
par Ruthie Blum, Sari Nusseibeh

Interview décapante, pour le moins...

Jerusalem Post, 26 avril 2007

sur le site du Jerusalem Post

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Durant les 15 minutes en voiture qui séparent Jérusalem Ouest de l’université Al-Qods à Beit Hanina, le changement de paysage est si spectaculaire que cette distance paraît aussi grande que le fossé culturel qui les sépare.

Fossé que Sari Nusseibeh, professeur de philosophie et président d’Al-Qods tente de combler et est acclamé pour cela, surtout par le camp de la paix en Israël. De fait, cet homme de 58 ans, né à Damas dans une famille musulmane riche et influente de la Palestine mandataire, est très connu des Israéliens pour avoir joint ses forces à celles d’Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet et actuel candidat aux primaires du Parti travailliste, pour créer "la Voix des Peuples", initiative de la société civile en faveur de la coexistence [1]

Avec le recul qu’il est possible d’avoir aujourd’hui, avec la guerre civile et l’anarchie qui règnent à Gaza, cet objectif pourrait sembler aussi incongru que les moutons qui broutent l’herbe du campus d’Al-Qods, oublieux des étudiants qui se rendent à leurs classes. Et la foi de Sari Nusseibeh en la possibilité de trouver un accord qui soit "totalement acceptable et bénéfique pour nous deux" pourrait paraître, au mieux, une chimère. En particulier quand on pense que cet intellectuel formé à Oxford et Harvard, devenu militant [2], a été l’un des proches conseillers d’Arafat et a occupé le poste de représentant officiel de Jérusalem de l’OLP en 2001-2002.

Néanmoins, il insiste : "Ce qu’Arafat a fait - signer les accords d’Oslo, a été un acte historique... Le fait qu’il ait été capable, sur le plan idéologique, de réunir tout le monde derrière lui pour être prêt à faire la paix avec Israël a été très très important."

Nusseibeh, qui aime à se dépeindre comme quelqu’un qui aime les mythes et les contes de fées, prend-il ses désires pour des réalités, ou bien est-ce le résultat de cette capacité d’espérance instillée en lui par son père, qui avait coutume de lui dire que "les gravats sont souvent le meilleur matériau de construction" ?

Nusseibeh parle de ces questions, et d’autres qui leur sont liées, dans sa biographie récemment publiée, Once upon a Country : a Palestinian Life (ed. Strauss and Giroux, New York).

Dans l’interview qui suit, pour discuter du livre et de ses idées qui l’ont formé, Nusseibeh est aussi sympathique d’approche que son apparence est sans affectation. En jeans et polo, il ressemble davantage à u étudiant américain qu’à un éducateur arabe qui a sous sa responsabilité plus de 5.000 étudiants. La seule concession à ses origines est le chapelet qu’il caressera pendant tout notre entretien. Qu’il serve à atténuer son malaise lorsqu’il est forcé d’énoncer des positions subtiles dans un laps de temps trop court, ou bien que ce soit dû au fait qu’il a arrêté de fumer, je ne sais pas. Peut-être une combinaison des deux. Ou peut-être cette incapacité de ma part à comprendre ses actes est-elle précisément un exemple de ce que Nusseibeh considère comme la source du conflit israélo-palestinien : les interprétations erronées.

Q : L’impression qu’on retire de la lecture de votre livre est que vous considérez le conflit israélo-palestinien comme une sorte de tragédie grecque, où deux protagonistes ont une difficulté profondément ancrée en eux de développer de l’empathie pour l’autre, ce qui est à la source de leur incapacité respective à partager cette terre de manière pacifique. Est-ce votre interprétation de la situation ?

Sari Nusseibeh : Presque. L’un des éléments constitutifs d’une tragédie est que le héros est une personne ordinaire. Si un héros apparaît comme trop loin de l’autre, il y a des chances que le public ne s’identifiera pas à lui.
Les Israéliens - le peuple juif - ne sont pas des gens ordinaires. Et les Palestiniens, à travers le conflit, sont eux aussi devenus des gens peu ordinaires.
En gros, les deux peuples (pas leurs dirigeants, car on ne peut jamais savoir ce que les dirigeants vont faire), ne voient pas les choses de la même façon, car ils interprètent mal les intentions de l’autre.
Dans ce conflit, bien des choses découlent d’nterprétations erronées et de fantasmes sur les intentions et l’histoire de l’autre. Autre aspect d’une tragédie : un conflit fondé sur des interprétations erronées.
Les violences qui ont éclaté après la visite de Sharon au Mont du temple fournit un bon exemple de cette tragédie. Il est venu en visite. Il a certes voulu créer une controverse, mais non provoquer ce qui s’est passé après - et il y a eu réaction. Les Palestiniens se sont dit : "Qu’est-ce qu’il veut ? Allons-y et défendons nous".
Mais au début, ils n’y sont pas allés, malgré les appels de la radio et de la télévision palestiniennes à la manifestation, la plupart ne l’ont pas fait. Donc, vous avez là, quoi ? 30 à 40 musulmans, Sharon et la police.
Maintenant, imaginez que vous soyez au Yémen, au Maroc ou en Malaisie, et que vous suiviez les infos. Soudain, vous vous dites : "Mon Dieu, c’est vrai, les Israéliens défient l’islam !"
Entre-temps, ici, vous avez des gens ordinaires qui se sentent coupables parce que très peu d’entre eux sont allés manifester. Ils ne sont venus ni mercredi ni jeudi, alors ils se sont préparés à y aller vendredi, quand de toute façon ils vont à la prière. Alors, bien entendu, la police israélienne s’est inquiétée, parce qu’elle aussi fonctionne sur le même genre de longueur d’onde.
Ce jour-là, on pouvait sentir physiquement l’électricité dans l’air de Jérusalem. Et quand l’électricité est dans l’air, la moindre chose allume le feu.

Q. deux arguments en réponse peuvent être opposés à votre version des faits. Le premier est que Sharon a reçu l’autorisation de la part de Jibril Rajoub (alors chef du service de la sécurité préventive de l’Autorité palestinienne) de ce rendre ce jour-là su le Mont du Temple. Le second : selon une étude de Palestinian Media Watch, les dirigeants palestiniens planifiaient une deuxième Intifada depuis presque un an avant la visite de Sharon.
Que vous soyez d’accord ou non avec ces arguments, il semble qu’il y ait au moins un point dont vous ne tenez pas compte, quand vous décrivez le conflit comme le résultat d’une mauvaise interprétation mutuelle : après la visite de Sharon, les Palestiniens n’ont pas été les seuls à le condamner. L’élite israélienne, les médias, et même une bonne partie de l’opinion publique, ont accusé Sharon d’avoir provoqué les violences qui ont suivi. Est-ce si souvent que les Palestiniens critiquent leurs propres dirigeants ?

S.N. : Je suis en désaccord avec la première partie. Quant à la seconde, vos parlez de quelque chose de différent. A la base, je dis que, quelles qu’aient été les intentions des gens au pouvoir, au niveau des gens ordinaires, en gros, les événements qui se sont déroulés n’ont pas été le résultat d’un complot, mais d’une série d’interprétations erronées, ce qui est le fondement d’une tragédie.

Q. Mais maintenant, vous me dites : "Regardez, nous les Israéliens sommes différents de vous, les Palestiniens."

S.N. : C’est vrai. Personne ne le nie. L’une des caractéristiques des juifs, ou de la population israélienne, est d’être capables de jugements un tout petit peu auto-critiques. Ils ne tombent pas nécessairement dans le piège du stéréotype de l’autre. Ils sont capables de prendre du recul et de juger. Le fait qu’ils aient un grand mouvement comme La Paix Maintenant, le fait qu’ils puissent être critiques de leur gouvernement, illustre bien cela. Il en semble pas que les Palestiniens en soient capables.

Q : Pourquoi ?

S.N. : L’une des raisons, peut-être, est que vous, les Israéliens, êtes beaucoup plus évolués, en termes de système politique intérieur, de productivité économique et d’expérience. Vous avez des concerts, des artistes, et vous avez des homosexuels qui font leur coming out et manifestent pour leurs droits. Nous n’avons pas cela.

Q : Y a-t-il quelque chose, dans la différence que vous évoquez, qui découle du religieux ? Le discours talmudique est fondé sur la controverse, on y défie les rabbins, et même Dieu. L’islam est-il, de façon inhérente, plus porté à la soumission à Allah et à ses dirigeants religieux que le judaïsme ?

S.N. : Je ne suis pas un érudit du judaïsme ni de l’islam, mais cela dépend de quel état d’esprit l’on part. Si l’on a déjà un état d’esprit porté à la soumission, on va prendre ce qui vient de sa religieon pour le renforcer. Mais si l’on a déjà développé la capacité à l’autocritique et à la liberté d’esprit, on s’adressera aux autres religions et à la sienne de la même façon.
Cela a aussi à voir avec différents facteurs politiques, dont le fait que les Palestiniens sont sous occupation. Je ne dis pas que c’est la raison pour laquelle il semble que nous soyons moins autocritiques et démocratiques que les Israéliens. Mais il est évident que cela joue un rôle. L’inquiétude. La peur. Le soupçon. Quand quelqu’un se sent pris sous le feu, une partie de sa peur provoque le soupçon envers ce que les autres disent.

Q : Vous dites que les Israéliens "ont des concerts, des artistes, et des homosexuels qui font leur coming out et manifestent pour leurs droits." N’est-ce pas là le fruit d’une construction d’un Etat démocratique ?

S.N. : Et du temps.

Q : Le sionisme a entamé le processus de construction d’institutions avant même la création de l’Etat d’Israël en 1948. Les Arabes de Palestine auraient-ils bâti le même genre d’institutions si l’Etat juif n’avait pas été créé ?

S.N. : Votre question est-elle de savoir si nous, par nous-mêmes, aurions développé la notion d’identité palestinienne, et donc poursuivi le but de créer un Etat où nous aurions pu exprimer cette identité, de la même manière que les Juifs l’ont fait ?
Nous, en tant que peuple, ne sommes pas nés avec une identité. La plupart des peuples (les Juifs sont une exception, mettons-les donc de côté un moment) développent leur identité nationale, puis commencent à se considérer comme une nation qui doit s’incarner sous la forme d’un Etat. Nous, les Palestiniens, n’échappons pas à la règle. L’une des choses qui nous a aidés à nous forger une identité en tant que nation a été le fait que les Juifs - le peuple auquel nous nous sommes affrontés à la fin du 19ème siècle et début du 20ème, étaient une communauté, ou un groupe, qui souhaitait avoir un Etat avec sa propre identité.
Vous savez, j’ai un arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière- grand-père enterré dans un mausolée à Mamilla (quartier de Jérusalem). Si vous lui aviez demandé : "Etes-vous palestinien ?", il vous aurait probablement répondu : "Que voulez-vous dire par palestinien ? Non, j’appartiens à la nation musulmane."
Mais, voyez-vous, ce que je pense que vous feriez, vous les Israéliens, en posant cette question, c’est de tirer la conclusion - fausse, à mon avis - que, parce que nous ne sommes pas nés il y a 1000 ou 5000 ou 6000 ans avec cette identité, nous n’avons pas d’identité, ni même de droits.

Q : Au contraire. Supposons que ce qui donne aux Palestiniens le sentiment d’identité nationale soit sans importance, ni la date à laquelle ils l’ont acquise. Disons que c’est parfaitement légitime. Puis, supposons que nous ôtions l’obstacle proclamé - à savoir "l’occupation" - qui empêche la création d’un Etat palestinien indépendant. La question est : les Palestiniens seraient-ils en train de construire des autoroutes, des salles de concert et des galeries d’art ?

S.N. : En tant qu’Etat ? Je suppose que oui. Mais supposons, par exemple, que nous aurions notre Etat à nous, et supposons que cet Etat aurait été créé au même moment que l’Etat d’Israël...

Q : Si les Arabes avaient accepté la partition, est-ce cela que vous voulez dire ?

S.N. : Oui. Et supposons que nous et Israël n’aurions eu rien à faire l’un avec l’autre. Nous nous serions probablement développés exactement comme le reste du monde arabe. Nous aurions probablement été aussi en retard que les autres Etats arabes. Nous aurions donné naissance à un Etat qui aurait connu tous les problèmes des Etats arabes.
Mais tout, semble-t-il, a un côté positif et négatif. Notre interaction avec Israël a eu sur nous un impact très négatif, bien entendu. Mais ce dont les Palestiniens ne se rendent pas compte, c’est du côté positif de l’impact. Bien que nous ayons souffert de cette interaction avec les Israéliens et le peuple juif, nous avons beaucoup appris. Nous avons beaucoup appris de vous, sur vous, et à travers vous, sur le reste du monde. Et c’est très important. C’est une grande force, pour ce qui nous concerne.
En d’autres termes, voir Israël, non comme il est dépeint en général - c’est-à-dire comme un poignard enfoncé dans le coeur du monde arabe - mais comme un pont vers le reste du monde, c’est quelque chose dont les Palestiniens et le reste du monde arabe ont besoin. Nous avons besoin de ce pont entre nous et le reste du monde. C’est quelque chose dont il faut être conscient si l’on considère l’avenir.

Q : Le monde arabe a-t-il agi envers les peuple palestinien avec justice ?

S.N. : Il y a les gouvernements et il y a les peuples. Le peuple arabe en général a beaucoup soutenu les Palestiniens, et s’est identifié à eux. Les gouvernements, non.

Q : Et les individus ? En prenant pour référence le sionisme, on constate que beaucoup de Juifs à l’étranger donnent beaucoup d’argent pour venir en aide à Israël. Et l’on ne voit pas ce phénomène dans le monde arabe, n’est-ce pas ?

S.N. : Il s’agit d’une question quasiment rhétorique. Tout le monde sait que, concernant le monde arabo-musulman, la tradition et la culture de gens comme Irwin Moskowitz (homme d’affaires américain connu pour avoir acheté des biens à Jérusalem Est pour les colons) n’a pas son pendant dans la tradition musulmane ou arabe. Vous avez, ici ou là, des organisations de charité, mais pas cette sorte de ferveur ni de prise en compte des besoins qu’ont les gens ici.

Q : En tant que président d’université, êtes-vous d’accord avec cette affirmation qu’on entend souvent, selon laquelle les Palestiniens sont la population la plus instruite du monde arabe ?

S.N. : Je l’ai entendu dire, mais j’en doute, en regardant autour de moi. Il est tout à fait possible que, statistiquement, les Palestiniens aient davantage de diplômes, que davantage d’entre eux finissent leurs études secondaires, et qu’il y ait davantage de filles scolarisées. Mais l’éducation, c’est bien plus profond que cela. Cela a à voir avec ce qu’on apprend et comment on l’enseigne, et pas simplement avec le degré de scolarisation. Et là, je pense que nous sommes en retard sur d’autres pays arabes sur bien des plans.
Alors, bien que nous nous vantions beaucoup du niveau de l’éducation palestinienne, je suis conscient du fait que nous nous vantons beaucoup (rires). Il est extrêmement déprimant, compte tenu de toute cette vantardise, des espoirs que nous avons d’être capables de bâtir notre propre nation, et compte tenu du fait que nous sommes allés dans le Golfe et aidé d’autres à bâtir leurs Etats, de constater que concernant nous-mêmes, nous nous sommes révélés des ânes absolus.

Q : Dans l’introduction de votre livre, vous dites que l’une des raisons pour lesquelles vous avez écrit ces mémoires avait un rapport avec votre père, qui portait éternellement un espoir. Vous le citez disant : "Les gravats sont souvent le meilleur matériau de construction".

S.N. : Il y a une différence entre l’espoir et la foi. L’espoir est quelque chose que les Palestiniens ne peuvent pas se permettre d’avoir, parce que l’espoir est souvent un reflet de la raison : vous savez, vous considérez les choses objectivement, vous listez les pour et les contre, et vous parvenez à une sorte de conclusion rationnelle.
La foi, c’est différent. C’est avec la foi qu’on peut "construire à partir de gravats", que vous pouvez faire de la magie. Transformer. Prendre le contrôle de votre terre et de votre environnement. En ce sens, j’ai la foi que, tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre (je ne sais pas exactement comment), les Juifs et les Arabes trouveront une voie pour vivre ensemble qui soit acceptable et bénéfique pour les deux. Et ce faisant, nous pouvons aussi avoir un impact sur la région qui nous entoure, et plus loin, sur le monde entier.

Q : Si vous et Ami Ayalon, avec qui vous avez lancé la campagne de paix "La Voix des Peuples", ou vous et Amos Oz, dont vous dites dans votre livre qu’il a grandi à quelque mètres de chez vous, mais que nous n’avez vraiment connu que des dizaines d’années plus tard, lors de manifestations pour la paix, pouviez créer ici une région idéale, à quoi ressemblerait-elle ?

S.N. : Je ne sais pas vraiment comment répondre à cette question. Mais le plus important, pour les deux côtés, c’est le respect total pour la dignité et l’espace de l’autre. Si l’on commence de là, on peut opérer des miracles, que la structure politique finisse par être deux Etats, ou un Etat, ou une confédération, ou un conglomérat de villes, ou je ne sais quoi. Mais il faut ...

Q : Une acceptation ?

S.N. : Pas une acceptation au sens : "OK, nous vous acceptons parce que nous y sommes obligés". Cela, ce n’est pas une acceptation, ne pensez-vous pas ? Il faut une acceptation au sens le plus profond du terme.
Dans ma vie, j’ai rencontré beaucoup de gens, palestiniens, israéliens, américains ou autres, avec qui, quand on s’assoit avec eux et qu’on entame une discussion, on ressent le respect mutuel. Et puis il y en a d’autres avec qui on sent bien que ce respect mutuel n’existe pas. Je sais, par expérience, qu’avec ces derniers, on ne peut pas aboutir au genre d’accord politique dont nous avons besoin.
Revenons aux négociations palestino-israéliennes : nous avons des gens, de notre côté, qui sont très intelligents, et des gens du côté israélien qui sont très intelligents, mais dont il se peut que, assis autour d’une table, ils ne parviennent pas à un accord par manque de cet élément pré-requis. Elément qui n’est pas forcément requis lors d’une transaction commerciale. Mais dont a besoin quand on négocie la paix, parce que ce qu’on crée là est fait d’êtres humains. Et l’élément humain doit être pris en compte dans chaque mesure prise sur ce chemin.

Q : Comment jugez-vous Ehoud Barak dans ce contexte ? Chez les Israéliens, il y a deux écoles sur son comportement à Camp David. Selon la première, il a sincèrement tenté de conclure un accord avec Yasser Arafat. Selon la seconde, il a essayé de montrer qu’Arafat bluffait. Quelle est votre opinion ?

S.N. : Je ne peux pas vous répondre sur cette controverse, mais je n’écarterais pas la possibilité que Barak ait réellement souhaité un accord. Je ne supposerais pas nécessairement qu’il s’agissait d’un stratagème. Mais il ne suffit pas souhaiter parvenir à un accord. Encore faut-il avoir la bonne attitude psychologique envers celui avec lequel vous négociez : comment vous le traitez, l’écoutez et lui faites sentir votre respect pour lui. Là-dessus, je pense que Barak n’a pas été bon.

Q : Et Arafat ? N’a-t-il pas fait en sorte que personne ne lui fasse confiance ?

S.N. : Mon sentiment personnel sur Arafat est qu’il a réellement souhaité faire la paix avec Israël, mais qu’il n’a pas su comment s’y prendre.
Ce qu’il a fait avec la signature des accords d’Oslo a été historique. Et que personne n’en minimise l’importance. Le fait d’avoir pu réunir tout le monde derrière lui, idéologiquement, pour se préparer à faire la paix avec Israël est très très important. Malheureusement, aucun des deux côtés ne s’est comporté comme il l’aurait fallu. J’ai souvent comparé Oslo à un bébé dont les deux parties ont accouché. Mais après l’accouchement, aucun des deux côtés ne s’en est occupé, et on l’a laissé mourir. Et pourtant, le fait qu’ils lui aient donné naissance est d’une importance historique.

Q : La guerre mondiale entre l’islam radical et l’Occident, qui a éclaté (ou est devenue apparente) après le 11 septembre, est-elle un reflet de ce qui se passe entre Israël et les Palestiniens, ou le résultat de cela ? Pensez-vous que la lutte des Palestiniens soit la racine du problème, ou est-ce le contraire ?

S.N. : Il y a deux écoles. Espérons que l’une des sources majeures des problèmes au niveau mondial soit le conflit israélo-palestinien.

Q : Pourquoi devons-nous l’espérer ?

S.N. : Parce qu’il s’agit d’un conflit très circonscrit et que nous pouvons le résoudre. Si cela résout par la suite le conflit au niveau mondial, nous en serons tous très heureux. Mais si nous supposons qu’il faille d’abord résoudre le conflit au niveau mondial, alors, il faudra que nous attendions longtemps (rires).
Mais, à dire vrai, je ne suis pas sûr ques les choses fonctionnent ainsi. Comme je ne suis pas sûr qu’il y ait une réponse qui ait du sens. Mais, quelle que soit la bonne réponse, nous devons nous concentrer sur nos propres problèmes, cultiver notre jardin.
Nous avons un jardin commun, et nous pouvons le cultiver ensemble. Ce n’est pas impossible. Nous l’avons presque fait à Oslo, et nous pouvons le refaire. Si, par ricochet, cela a une influence positive sur le monde, tant mieux. Mais nous ne devons pas y penser. Nous, Israéliens et Palestiniens, devons penser à notre jardin. Nous vivons dans le même quartier, pour ainsi dire, et il est de notre responsabilité, de notre devoir et de notre intérêt d’essayer d’en faire un quartier vivable pour les deux peuples.

Q : Votre livre va-t-il être publié en hébreu et en arabe ?

S.N. : J’espère que mon éditeur trouvera un éditeur arabe pour s’en occuper. Je crois qu’ils ont trouvé quelqu’un pour l’édition en hébreu. Il y avait un éditeur israélien qui a publié mon premier livre en hébreu (No Trumpets, No Drums : A Two-State Solution of the Israeli-Palestinian Conflict ; ed. Hill & Wand, 1991). Mais j’avais écrit ce livre avec Mark Heller (de l’institut d’études stratégiques Jaffee de Tel-Aviv). A cet époque, les éditeurs arabes ont pensé qu’il n’était pas bien d’avoir un auteur israélien en couverture. C’était en 1990-91. Je crois qu’aujourd’hui, on va pouvoir trouver un éditeur arabe.

Q : Vous avez été encensé par la presse américaine. Il ne fait pas de doute que la presse israélienne sera tout aussi positive. Au cas où ce livre paraîtrait en arabe, à quel genre de critique vous attendez-vous dans Al-Hayat al-Jedida (quotidien officiel de l’Autorité palestinienne ?

S.N. : En gros, les gens de ma communauté ont été ouvertement critiques dans le passé. Cela quand ils exprimaient de l’enthousiasme intellectuel. S’ils voulaient être généreux, ils gardaient en général le silence. De temps en temps, on trouvera un article positif étrange dans les journaux comme celui que vous avez mentionné. Mais je ne pense pas que les gens viendront vers moi en disant : "Wow, super !" Je pense que, pour la plupart, ils se tairont, mais je n’en suis pas sûr.

Q : Ainsi, un livre comme le vôtre est accueilli avec chaleur en Occident, mais le mieux que vous puissiez espérer de votre peuple est le silence ? Cela dit-il quelque chose sur les chances qu’a votre message de réconciliation de s’enraciner dans votre communauté ? Et pourquoi, alors, créer une sore de parti entre les deux peuples ?

S.N. : J’ai commencé en disant qu’il n’y a pas de parti. Nous sommes deux sociétés différentes, avec des valeurs différentes, des soucis différents et des traditions culturelles différentes. Mais, voyez-vous, dans ma société à moi, et sans rapport avec le genre de critiques que je reçois, je sais qu’on m’aime et qu’on me respecte, chez mes étudiants, par exemple, ce qui est beaucoup plus important. Les réticences se trouvent au niveau des critiques et des intellectuels.

Q : Les Palestiniens et les Arabes israéliens font-ils partie du même peuple ?

S.N. : Eh bien, oui et non. D’un côté, les Arabes israéliens sont des Palestiniens, mais de l’autre, ils sont très israéliens. Ils se considèrent comme Israéliens, comme faisant partie d’Israël, ce qui est très particulier. Par exemple, si vous dites à un Arabe israélien (musulman ou chrétien) : "Tu vois, dans le cadre d’un futur accord entre Israéliens et Palestiniens, nous allons pouvoir inclure ton lieu d’habitation dans l’Etat palestinien", il dirait probablement : "Non merci !. (rires)
Et si on lui demande pourquoi, il dirait : "Israël est mon pays. Mon Etat. J’ai grandi ici. J’aime vivre ici. Et je vous regarde, là-bas, et je n’aime pas ce que je vois."
Et, vous savez, je ne les blâme pas. Nous Palestiniens n’avons pas réussi à créer quelque chose dont nous pourrions être fiers, ou qui puisse être attirant. Alors, pourquoi quelqu’un souhaiterait-il venir vivre ici ?
Un Arabe israélien (quels que soient ses autres sentiments) sent qu’en Israël, la loi le protège. Qu’il a des droits en tant qu’individu. Avec tous ses défauts, c’est un système, un Etat. Il a des élections, une démocratie, et il protège les femmes.
De notre côté, nous n’avons pas su créer quoi que ce soit de semblable. Pensez-y. Si on me demandait pourquoi j’ai besoin d’un Etat, je répondrais : avant tout pour voir défendus les besoins et les droits des individus. Je n’ai pas combattu pour un Etat palestinien pour une autre raison. Si un Etat palestinien ne m’offre pas cela, je n’en veux pas. C’est peut-être l’une des différences fondamentales entre moi et les Juifs, qui pourraient vouloir un Etat pour d’autres raisons. Je veux un Etat qui me respecte, qui reconnaisse ma dignité, me fasse sentir égal aux autres, qui me permette de me développer et de sentir que je peux pratiquer et développer mes capacités.

Q : Etes-vous en train de dire que ce n’est pas la raison pour laquelle les Juifs ont créé leur Etat ?

S.N. : Ils avaient beaucoup de raisons de créer un Etat, dont celle-ci. Mais ils en avaient d’autres : le problème de l’antisémitisme et ce à quoi il a mené en Europe. Il y a aussi certaines composantes religieuses.
Moi, en tant que palestinien, n’ai pas tout ce que j’ai mentionné, ce qui est la raison pour laquelle je ne me qualifie pas moi-même de nationaliste fervent.

Q : Se peut-il que derrière l’incapacité des Palestiniens à créer un Etat du genre que vous décrivez, il y ait une insistance sur la position de victime plutôt que sur la responsabilité personnelle dans l’amélioration de nos vies ?

S.N. : Je suis d’accord, nous nous plaignons beaucoup, et nous n’exerçons pas vraiment de contrôle sur nos vies de manière rationnelle. Mais je pense que nous avons atteint un point où nous pouvons traduire le problème dont nous nous plaignons en quelque chose qui soit soluble, avancer et le résoudre de nos propres mains.

Q : Voyez-vous une quelconque solution à la guerre civile entre le Fatah et le Hamas ?

S.N. : Difficile à dire. La question est : que veut le Hamas ? Et que veut le Fatah ? En d’autres termes, ils pourraient finir par se mettre d’accord sur les aspects les plus radicaux de leurs idéologies.

Q : Existe-t-il une option pour qu’émerge une troisième organisation qui les remplace tous les deux ?

S.N. : C’est comme la poule et l’oeuf. Supposons que le gouvernement israélien se tourne vers les Palestiniens et leur fasse une offre. Et que cette offre soit l’accord Ayalon-Nusseibeh [3]. Mais Israël ne signera pas pareil accord juste comme ça. Il a besoin de savoir que les Palestiniens le veulent aussi. Auquel cas, ils doivent avoir un gouvernement ou un parti représentatifs qui veuille le faire.
Alors, dans ce contexte, je pense qu’un parti palestinien peut naître, prêt à représenter le peuple pour cet accord précisément, et prêt à se présenter aux élections sur ce programme. Je pense même que ce parti pourrait gagner les élections.

Q : Croyez-vous réellement qu’un parti palestinien qui se présenterait sur un programme de paix avec Israël sans droit au retour pourrait gagner les élections ?

S.N. : Oui, s’il y a une offre israélienne. L’ennui, pour l’instant, est que le Fatah n’a jamais été clair, ce qui n’a été bon ni pour les Palestiniens ni pour les Israéliens.

Q : Et croyez-vous réellement que dans ce cas, le terrorisme et la guerre pourraient être mis en échec ?

S.N. : Absolument.

Q : Alors, vous ne pensez pas que le problème, en ce qui concerne les Palestiniens, soit l’existence même d’Israël ?

S.N. : Non.