Qui a peur de l’arabe ?

Thème : Culture, langue et conflit

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 11 avril 2007
par Yaron London

Les langues ne sont pas seulement des ponts. Elles sont aussi le lieu de luttes politiques. Contre la solution de l’affrontement linguistique, Yaron London propose celle de l’apaisement. Que nos lecteurs suisses, italiens ou paraguayens (il y en a !) s’en prennent à l’auteur plutôt qu’à nous s’il a déformé la situation linguistique dans leur pays. De toute façon, là n’est pas l’essentiel.

Yediot Aharonot, 10 avril 2007

http://www.ynetnews.com/articles/0,...

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Les guerriers de Galaad reconnaissaient leurs ennemis à leur accent. Ils ordonnaient à ceux qu’ils soupçonnaient d’appartenir à la tribu d’Ephraïm de prononcer le mot "shibolet" (épi de blé). Ceux qui prononçaient "sibolet" étaient massacrés sur les rives du Jourdain.

Le personnel de sécurité de l’aéroport a adopté la tactique "shibolet". Les passagers qui prononcent "Baris" et non "Paris" doivent subir des vérifications de sécurité épuisantes. Aussi bien aux temps bibliques qu’aujourd’hui, la langue sert à marquer une identité et semer la haine entre voisins. Elle n’allume pas des incendies, mais un conflit peut être alimenté par une querelle linguistique.

Sans le conflit entre Juifs et Arabes, il est fort probable que les citoyens arabes d’Israël auraient parlé arabe chez eux et hébreu à l’extérieur, sans que la question de la langue ne suscite d’émotions. Mais, du fait d’une querelle ancienne et oubliée, le débat linguistique mijotait, et il a aujourd’hui éclaté.

La population arabe cherche à renforcer le statut de sa langue, et cela effraie la majorité juive car cette aspiration est liée à une série d’exigences qui menacent l’identité d’Israël en tant qu’Etat juif [1].

Cette querelle ne disparaîtra pas, même si nous nous bouchons les oreilles, et nous ferions bien d’en discuter, en étudiant les expériences chez les autres. Les deux situations au niveau linguistique, apaisement et affrontement, se retrouvent dans plusieurs parties du monde. Par exemple, la majorité des Paraguayens parlent le guarani indigène, alors que la langue officielle et écrite est l’espagnol (langue des conquérants), parlé également par la plupart des habitants. Les deux langues coexistent harmonieusement.

Des millions d’Indiens parlent en même temps l’anglais, qui est pratiquement leur langue maternelle, et l’un au moins des nombreux dialectes locaux. La Suisse est un Etat uni, bien que 70% de sa population soit germanophone, le reste parlant le français, l’italien ou le romanche.

En revanche, la Yougoslavie s’est divisée dans le sang et le feu bien que le serbe et le croate soient des langues soeurs, qui ne se distinguent que par leur alphabet (le serbe s’écrit en cyrillique, le croate en caractères latins).

Le tyran Franco avait interdit le catalan. Après sa mort, les Catalans ont obtenu une très large autonomie et se sont mis à renforcer leur langue, utilisée aujourd’hui par la moitié de la population. Les Catalans l’ont fait dans l’affrontement, mais à leur crédit, il faut souligner qu’ils se sont souciés du sort d’une toute petite minorité : quelque 10.000 Gascons du nord de la Catalogne sont soutenus dans leurs efforts de préservation de leur héritage linguistique particulier.

Un curieux exemple des relations complexes entre langue et politique s’est manifesté il y a 15 jours au parlement italien, qui a statué que langue officielle était l’italien. A première vue, cette décision équivalait à reconnaître que le soleil se lève à l’est, et pourtant, un cinquième des parlementaires a voté contre, ce qui montre que ce n’était pas si étrange. L’Italie n’est pas occupée, et l’Etat est uni depuis 137 ans. Parce qu’une langue commune constitue ce qui transforme des communautés en nation, les Italiens se sont efforcés d’imposer une seule langue : celle de la Toscane. Cet effort n’a pas encore abouti, et à ce jour, des millions d’Italiens utilisent plusieurs langues hors l’italien, ainsi que de nombreux argots.

Une situation particulière prévaut en Israël. Qui, mieux que les Juifs, peuvent comprendre la volonté des citoyens arabes de se défendre contre l’effacement de leur identité à travers l’atrophie de leur langue ? Après tout, ce fut le sionisme qui a réclamé une langue écrite et parlée pour contribuer à définir la nation. Et, peut-être à cause de cette expérience réussie, les Juifs craignent-ils aujourd’hui que le renforcement de la langue arabe renforcerait en même temps les sentiments nationalistes arabes.

Pour ma part, je propose le contraire : la générosité à l’égard de l’arabe renforcerait l’identification des citoyens arabes à leurs pays.