Quelles perspectives après les élections israéliennes ?

par David Chemla

Caricature d’Amos Biderman pour Ha’aretz le 24/01/13.

“Chéri, les enfants ont rétréci !” dit Bibi à Lieberman, devant l’écran où s’affiche le sourire triomphant de Yaïr Lapid.

 

Plus d’une semaine après le déroulement des élections en Israël, il est possible d’en tirer un certain nombre d’enseignements qui nous permettent de tracer quelques perspectives pour l’avenir.

Tout d’abord, il faut noter qu’une fois de plus, les résultats ont déjoué toutes les prévisions, qui annonçaient une victoire probable des partis de droite et d’extrême droite, reflet de la droitisation de la société israélienne. Cette société échappe décidément à toutes les catégorisations réductrices dans lesquelles on veut trop souvent l’enfermer. La place centrale accordée ici au conflit n’est pas la seule fracture divisant la société israélienne et n’a pas été déterminante dans son choix électoral. Deux autres l’ont davantage mobilisée : celle de la fracture sociale grandissante, dont l’ampleur des manifestations de l’été 2011 a témoigné, et celle existante entre la frange de la population qui supporte l’essentiel de la charge de l’État et cette autre partie composée de juifs orthodoxes qui vit à ses dépens.

C’est sur cette question que le parti Yesh Atid (“Il y a un avenir”) créé par un ex-journaliste vedette de la télévision, Yaïr Lapid, a axé sa campagne et qu’il a réussi à mobiliser un électorat laïc et urbain qui, pour une partie, s’était éloigné des urnes ces dernières années. Le résultat est là : mathématiquement le « bloc de droite » fait presque jeu égal avec le « bloc de gauche » (61/59). Netanyahu, à la tête de la liste commune Likoud-Beteïnou, sort affaibli avec 31 députés. Il perd un quart des mandats précédents (42). Mais ce sera certainement lui qui sera appelé par le président Pérès à constituer le futur gouvernement. Il a, dès le soir des élections, annoncé qu’il s’engageait à constituer un gouvernement le plus large possible, le préférant à un gouvernement composé avec ses alliés naturels que sont les partis orthodoxes et le parti national-religieux Habayit Hayeoudi (“La Maison juive”).

Lapid, dont la liste centriste vient en second avec 19 députés, est le véritable vainqueur de ces élections. Il a déjà annoncé qu’il était prêt à entrer dans un gouvernement élargi au centre pour s’atteler aux réformes sociales sur lesquelles il avait fait campagne.

L’autre gagnant de la soirée est Naftali Bennett qui a réussi à multiplier par quatre le nombre de députés du parti Habayit Hayeoudi proche des colons (12 par rapport à 3).

Shelly Yachimovich, la présidente du parti travailliste, qui a fait toute sa campagne sur la fracture sociale, n’a pas atteint son objectif : mobiliser les centaines de milliers de mécontents du mouvement des Tentes de l’été 2011. Toutefois, en arrivant troisième avec 15 députés, elle a commencé à redonner une identité sociale démocrate à un parti qui, suite aux compromissions passées de Ehoud Barak, avait fini par ne plus avoir de ligne directrice. Mais son refus de s’exprimer clairement sur la question palestinienne, en restant sur des principes très généraux de peur de se couper d’une partie de son électorat, a certainement contribué à décrédibiliser sa candidature comme future Premier ministre.

Tzippi Livni n’a pas réussi son come back. Sa campagne, centrée sur l’urgence d’une reprise des négociations en vue d’un accord avec les Palestiniens, ne lui a permis d’obtenir que 6 mandats.

Le Meretz, quant à lui, a réussi à doubler le nombre de ses députés, passant de 3 à 6, et retrouvant une partie des électeurs qui l’avaient quitté pour voter “utile” aux précédentes élections. Il a vu ainsi récompenser sa fidélité à ses engagements, se revendiquant à la fois clairement comme un parti de gauche et en faveur de la création d’un État palestinien.

Enfin les “listes arabes” qui avaient 10 députés sur les 12 députés arabes de la Knesset sortante n’ont pas réussi à mobiliser plus que d’habitude l’électorat des Arabes israéliens. Avec un taux de participation de 57 %, ils obtiennent pour leurs trois listes 11 députés, alors qu’ils en auraient pu en avoir 18 si le secteur arabe avait voté autant que le secteur juif.

Les tractations vont aller bon train ces prochaines semaines en vue de constituer une coalition qui va devoir faire face à deux enjeux majeurs : le budget que le gouvernement précédent n’avait pas réussi à faire voter alors qu’Israël est confronté à un déficit record (7,8 milliards €, soit 4,2% du PIB), et que la crise économique qui l’avait épargné jusqu’à présent commence à se faire sentir ; la question palestinienne, où la position de statu quo du gouvernement sortant ne sera plus longtemps tenable.

Les listes conduites par “Bibi” Netanyahu et Yaïr Lapid ne réunissant que 50 députés, alors qu’il en faut plus de 60 pour avoir une majorité, le choix du troisième partenaire appelé à former la coalition nous éclairera sur la politique qui sera menée. Le tandem Bibi / Yaïr doit choisir entre, soit la liste de Bennett, soit celles des partis orthodoxes (le Shas avec 11 députés représentant les sépharades et Yahadout Hatorah avec 7 députés représentant les ashkénazes).

S’allier avec Bennett, un ancien homme d’affaires qui a fait fortune dans la Hi-Tech et qui prône l’annexion de 60 % de la Cisjordanie, signifierait que le futur gouvernement axerait sa politique sur une répartition plus équilibrée de la charge de l’État entre tous, obligeant notamment les orthodoxes à faire leur service militaire et à travailler. Sur cette question, les religieux nationalistes autour de Bennett partagent les mêmes analyses que Lapid. Ils ont toujours fait leur service militaire et l’on trouve de plus en plus de haut-gradés issus de leurs rangs dans l’armée. Un tel choix impliquerait que ce gouvernement ne pourrait prendre aucune initiative sur la question palestinienne, coincé entre la ligne annexionniste de Bennett et celle modérée de Lapid, qui a toujours affirmé son soutien à la solution à deux États.

S’allier avec les orthodoxes, plus modérés sur la question des Territoires (notamment le Shas), signifierait au contraire que le futur gouvernement privilégierait l’axe politique, se mettant ainsi en mesure de reprendre les négociations avec les Palestiniens. Un tel choix poserait des problèmes à Lapid, qui a fait toute sa campagne sur la mobilisation des orthodoxes à l’armée.

L’analyse du vote peut donner une indication des attentes du public. Le taux de participation a été de 2 points plus élevé qu’en 2009 (67,8 % par rapport à 65,2%). Cette augmentation s’est faite surtout dans les villes à majorité laïque, où Lapid a obtenu un bon score. On a assisté aussi à une chute du vote pour le Likoud même dans ses bastions traditionnels comme les villes de développement (33% contre 46,6 % en 2009). Il semble donc que la majorité de la population attende du futur gouvernement des initiatives sur ces questions sociétales qui ont un impact plus important sur leur quotidien que la question palestinienne, laquelle, pour beaucoup, semble insoluble dans l’immédiat. Un récent sondage * montre du reste que 57,5 % du corps électoral juif – y compris 52 % des électeurs du Likoud – se disent prêts à endosser un plan de paix selon les lignes de l’accord de Genève, le moment venu.

* Source : Peace Index, décembre 2012.