Qu’est-ce qui surviendra d’abord : une alerte, l’invasion de Gaza ou mon premier petit-enfant ?

par Ami Levinson

Traduction Tal Aronzon

Photo AP. Patients et leurs familles dans un abri du centre médical Barzilaï.

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Ha’Aretz, le 18 juillet 2014

« À la naissance de mes enfants je me laissai aller à croire que, d’ici qu’ils aient grandi, tous les combats seraient terminés », écrit Amy Levinson, qui attend d’une minute à l’autre l’accouchement de sa fille, tandis que ses fils – respectivement officiers d’active et de réserve dans l’infanterie – sont mobilisés aux abords de Gaza.

Surréaliste. Il n’y a aucune autre façon de décrire ça.

J’attends dans le couloir de la maternité, près de la pièce où ma fille est sur le point de donner naissance au premier de nos petits-enfants. J’attends la plus heureuse, la meilleure de toutes les nouvelles possibles, tandis que le pays glisse irrésistiblement vers une intervention militaire dans la bande de Gaza qui menace de virer au chaos, paralysant nos vies, arrêtant nos cœurs, causant des dommages, des blessures et des morts indicibles.

Des cris à fendre le cœur. Des plaintes à tordre les boyaux. Des femmes donnent ici naissance, après tout. Il me vient à l’esprit, en un fugace instant de lucidité, que c’est là le seul endroit au monde où la douleur est naturelle et où les gémissements d’angoisse sont, eh bien, la norme.

Je suis les médecins et les sage-femmes qui s’affairent, les yeux fatigués et les paupières tombantes. Mon estomac gargouille.

Mes fils, les oncles de cet enfant encore à naître, sont tous deux des officiers de Tsahal. Ils ne sont pas avec nous dans cette salle d’attente, comme nous l’espérions. Ils ne partageront pas l’exquise euphorie que nous allons connaître dans les précieux instants qui suivent la naissance.

Tous deux, l’un dans les forces d’active, l’autre parmi les réservistes, ont été appelés au sud, avec les dizaines de milliers de leurs compagnons d’armes en préparation d’une possible incursion de l’armée de terre.

Étourdie par un mélange particulier d’anxiété et d’excitation, je ne peux m’empêcher d’être frappée par l’ironie [de la situation] : je suis assise ici dans la maternité du centre médical Sheba, à Tel-Hashomer. À un jet de pierre se trouve la plus grande base d’enrôlement de l’armée, l’endroit où chacun de mes trois enfants a été amené dès le premier jour de son service militaire. J’avais continué de plaisanter avec les garçons jusqu’à la toute dernière minute sur le fait qu’il n’était pas trop tard, qu’ils pouvaient encore demander á être affectés dans les bureaux.

Pour ma part, au fil des ans, je me suis consolée, ainsi que ma conscience libérale, avec la pensée que Tsahal resterait un endroit plus humain avec des officiers comme mes deux fils pour y servir. Mes appréhensions se diluaient dans la fierté. Maintenant, elles reviennent en force.

À ce carrefour particulièrement poignant, je me souviens aussi du mantra familier de longue date en Israël par lequel nous – comme tous les pères et mères du pays – nous berçan d’illusions, pensant et disant à la naissance de nos fils que d’ici qu’ils grandissent et atteignent leurs dix-huit ans la paix serait là, et qu’ils n’auraient plus besoin de se battre.

Américaine de naissance et israélienne par choix, moi qui me décrit comme partie prenante de ce qu’on appelle la gauche en la dénigrant parfois, j’ai toujours été particulièrement douée pour me faire des illusions. Je me suis toujours raccrochée à l’idée naïve qu’on peut résoudre les problèmes au moyen du dialogue et des compromis.

Et j’ai un autocollant de La Paix Maintenant sur ma voiture, à côté de l’emblème de l’unité d’infanterie de mes fils.

Á présent, au-dessus de moi sur l’écran du téléviseur muet de la salle d’attente, les derniers bandeaux titres et images défilent – des alertes résonnent simultanément dans quatre localités israéliennes ; un raid aérien sur Gaza sème la mort et la destruction. Ma gorge se serre. Les larmes montent. Où sont mes fils ?

Je capte l’image de quelques infirmières et médecins entrant et sortant de la chambre de ma fille. Pourquoi la délivrance prend-elle si longtemps, alors que nous pensions qu’elle allait accoucher il y a plus d’une heure ?

Un coup de téléphone de mon gendre nous convoque dans la salle d’accouchement. Nous nous précipitons, le cœur battant.

« Vous la voyez ? » demande ma fille, les yeux brillants. « Elle est parfaite. »