Pourquoi j’ai renoncé au titre de docteur “honoris causa”

par Sayed Kashua

Traduction, notes & Chapô, Tal Aronzon pour LPM

Illustration Amos Biderman

Ha’Aretz, le 9 juillet 2016

http://www.haaretz.co.il/magazine/s... : Lama vitharti âl toar doctor shel kavod shel universitat Ben-Gourion

http://www.haaretz.com/opinion/.pre... : Why Sayed Kashua rejected his Honorary Doctorate from Ben Gurion University)

Le Chapô de La Paix Maintenant

« La décision de la présidente de l’université Ben-Gourion d’annuler le prix décerné par l’un de ses départements à Shovrim Shtiqa / Brisons-le-Silence ne m’a pas laissé le choix : Même si je n’appuie en rien la “mise au ban” des universités israéliennes, je ne peux désormais me permettre d’accepter un doctorat honoris causa qui en émane » – cite la version électronique en anglais en exergue de cette fable.

Comme chacune des nouvelles douces-amères publiées par l’humoriste le vendredi dans les pages idées du Ha’Aretz, celle-ci fait nos délices et nourrit nos réflexions.

L’article de Sayed Kashua

C’est une décision difficile. Cela fait déjà quelques jours que je passe à consulter des amis proches en l’opinion de qui j’ai confiance – pour beaucoup, des membres de l’Université en Israël ; et, pour les autres, des Israéliens au sein des universités américaines. Il y a quelque six mois, on m’a informé que l’université Ben-Gourion du Néguev avait décidé de m’accorder le titre de docteur honoris causa. Au début, j’ai cru que c’était une blague, à tel point que j’ai répondu à la personne au bout du fil, qui se présentait comme la présidente de l’université : « Laissez tomber, mon honneur ne saurait plus être sauf. » Quand j’ai réalisé que c’était sérieux, et qu’en effet le sénat de l’université (Seigneur, c’est comme ça qu’ils l’appellent !) avait décidé de me décerner ce diplôme honorifique, j’en ai été très heureux. J’ai toujours voulu être docteur, sans jamais avoir rien fait pour, mais ça, c’est une autre histoire. Je me souviens même que lorsqu’on m’a demandé lors d’une interview – dans l’esprit du « Je suis resté à Haïfa » revendiqué pour épitaphe par l’écrivain Émile Habibi [1] – « Que voudriez-vous que l’on grave sur votre tombe ? », ma réponse fut : « Il rêvait d’être docteur. » Et peu importe de quelle sorte. J’aurais même accepté d’être dentiste.

Et voilà que survient le coup de fil rédempteur, démontrant que point n’est besoin d’investir de longues années d’un labeur dur et intensif en études et travaux de recherche, multiples, sérieux et de valeur, pour obtenir le titre suprême de docteur. Un honneur, il n’y a pas à dire, et quel honneur ! Après tout, le premier imbécile venu ayant vu Kasablan [2] ou appris une chose ou deux de nos éminents orientalistes sait qu’il n’est rien, pour un Arabe, qui compte plus que l’honneur. Docteur honoris causa ès-Philosophie – un titre qui me permettrait de faire jaillir de leurs orbites les yeux de l’ancien député Azmi Bishara [3], et ceux de ma belle-mère tout à la fois.

Je me voyais déjà en toge, entamai un régime sévère malgré l’effet amincissant du noir, empruntai à un ami sa toque de cérémonie pour m’assurer de mon meilleur profil et de l’inclinaison idéale du pompon au bout de son ruban. J’annulai les vacances d’été prévues en Israël et promis à ma mère et mes amis de venir les voir fin novembre. Je bâtissais des projets, tellement de projets... Outre les rencontres si impatiemment attendues avec la famille et les amis, je programmai de visiter enfin le musée de l’Armée de l’air, à cinq minutes à peine de Beersheva. L’université s’était engagée à couvrir les frais d’une nuit d’hôtel en ville, ainsi que mon billet d’avion. Je m’imaginais grisé par le coûteux champagne servi en classe affaires ; une aimable hôtesse me demandait, avec la courtoisie réservée à qui parcourt le monde en première : « Et qu’est-ce qui vous amène en Israël, Monsieur ? » – tout en emplissant encore un peu ma coupe, ajoutant ainsi à cette ivresse que l’on voit comme un péché en classe touristes et comme un succès dans celle des riches. « Oh... Je vais recevoir un doctorat honoris causa, Mademoiselle », répondrai-je d’un ton qui ne ferait que grandir mon prestige.

J’accueillis la nouvelle avec joie et commençai déjà à chercher des sentences élyséennes en ouverture de mon allocution – guère mon genre mais convenant, me semblait-il, au statut de récipiendaire du diplôme lors de la cérémonie qui allait se tenir le jour anniversaire de la mort de Ben-Gourion. J’ai pensé à des phrases d’ouverture telles que « Si Ben-Gourion vivait encore », sans trouver la suite ; j’essayai aussi de revenir à la Déclaration d’Indépendance [4] sur le mode de la gauche pondérée, de m’y rattacher en éludant les stances sur la judéité de l’État, et d’atteindre la lumière dans les promesses d’égalité entre ses ressortissants – mais cela non plus ne produisit pas de résultat probant. Je tâtonnais sur je ne sais quelle voie, après tout passer entre les gouttes était mon habitude jusqu’à ce qu’elles se muent en bombes et que l’onde de choc écrase les marges.

J’ai compris que je ne pouvais accepter ce doctorat dès que j’ai lu la décision de la présidente de l’université d’annuler le prix décerné par son département Moyen-Orient à Shovrim Shtiqa / Brisons-le-Silence [5]. L’hésitation ne portait pas sur la façon de procéder : me contenter d’une missive de pure forme à l’université, écrivant que des raisons familiales (mon épouse donne une conférence sur l’oppression des femmes arabes précisément le jour de la cérémonie), la phobie de l’avion ou le mal de l’air m’empêchent de recevoir le prix ; ou carrément proclamer qu’en refusant ce titre je m’insurge contre une ingérence brutale et dangereuse qui menace les poches de résistance encore vives de l’intégrité universitaire.

– « Si tu refuses ce titre sans que quiconque le sache », remarqua une amie de l’université de Jérusalem, « alors autant l’accepter. » – « Mais nous avions prévu d’aller boire ensemble », me dit un ami de l’université de Tel-Aviv, et il proposa : « Viens en Israël, nous irons prendre un verre, tu te rendras à la cérémonie et tu y diras que tu refuses, j’ai tellement envie de te voir enfin. » – « Ce que tu vas faire, me conseilla un linguiste de l’université de Chicago, c’est d’aller à cette cérémonie et d’y balancer le discours de ta vie, si bien qu’ils regretteront jusqu’à leur invitation. » – « Mais c’est du délire ! », lui dit ma femme. – « Pourquoi ? À qui crois-tu donc t’être mariée ? » rétorqua-t-il.

C’est dans la peur que s’originait mon vacillement, celle-là même du mantra voulant que les Arabes mordent la main qui les nourrit, la main qui les a faits, qui paye leur salaire... La main tendue de Ben-Gourion vers la paix – assortie d’un accord de reddition sans conditions dans un esprit de consensus.

Grâce à ces bons amis et à mes professeurs, je me démarque pour le moment du soutien à la mise au ban académique d’Israël [6] – mais l’alignement des universités du pays sur les diktats du discours nationaliste laisse peu d’arguments, et au demeurant faibles, contre l’exclusion d’Israël du monde universitaire.

Conscient des pressions qui émanent d’associations étudiantes influencées par le discours nationaliste et de celles exercées par des institutions gouvernementales, par des organismes de contrôle celant un harcèlement politique, par des donateurs à l’agenda sioniste, j’ai pensé qu’il fallait défendre la liberté universitaire en Israël. En particulier dans une situation où l’on voit des enseignants se heurter à des persécutions pour avoir exprimé une idée ; accueilli un conférencier qui n’était pas du goût des étudiants ou de la direction ; fait part de leur compassion à l’égard de victimes palestiniennes innocentes ; ou honoré une association dont le seul tort est de rappeler l’existence de l’occupation, et le fait qu’elle ne saurait être que repoussante et cruelle.

Tant que l’administration ne reviendra pas sur son annulation du prix décerné à Shovrim-Shtiqa / Brisons-le-Silence, je n’aurai d’autre choix que de suivre une voie ingrate. Cette semaine, je me suis inscrit en troisième cycle à l’Université ouverte [7]. Si tout marche comme il se doit, encore sept ans et c’est la quille.

Notes

[1] Écrivain arabe israélien né en 1922 à Haïfa, éditeur et journaliste, chrétien et communiste, Émile Habibi était décidé à ne rien lâcher de ses identités, de son peuple, et de son indéfectible attachement à la paix et la coexistence – pour lesquelles il milita sa vie durant en “peptimiste acharné” au sein du Parti, qu’il représenta pendant près de vingt ans à la Knesseth. Lui, qui regrettait sur le tard de n’avoir pu écrire autant qu’il l’eût souhaité, jouit à titre littéraire des plus hautes distinctions de l’OLP comme de l’État hébreu : en 1990, Yasser Arafat lui avait décerné le prix Al Qods ; et, en 1992, un gouvernement pourtant de droite le prix d’Israël, la plus haute distinction du pays qu’il fut le premier Arabe à obtenir. « Un double honneur qui, à l’époque, lui avait valu gloire et scandale, louanges et insultes », rappelle Pierre Haski dans Libération lors de son décès, le 3 mai 1996 http://next.liberation.fr/culture/1... [2] Kazablan est l’une des premières pièces en langue hébraïque (1954), qui donna lieu à une adaptation cinématographique (1964), puis à une comédie musicale à la scène et à l’écran (1966 et 1974). Le scénario met à l’honneur les valeurs des immigrants d’origine séfarade, personnifiées par le héros – né à Casablanca, d’où le titre – et fit la gloire fulgurante de son interprète, Yehoram Gaon.

[3] Intellectuel et homme politique palestinien d’Israël, Azmi Bishara, né en 1956 à Nazareth, a représenté le parti “arabe” Balad depuis sa fondation en 1996. Déchu en 2007 de son immunité parlementaire à la suite de voyages au Liban et en Syrie, il fuit le pays où on l’accuse de blanchiment d’argent et d’intelligence avec l’ennemi en temps de guerre. Installé depuis lors au Quatar, il y dirige entre autres le Centre arabe de recherche et d’études politiques ; est actif dans la sphère pan-arabe ; et a participé à la mise en place du groupe de presse écrite et télévisuelle New Arab. Écrivain et penseur du politique influencé par le marxisme et voué à l’émergence des Lumières dans le Mashrek, il a réédité en 2012 son célèbre On Civil Society (Dohar, en langue arabe).

[4] Rédigée par David Ben-Gourion, la Déclaration d’Indépendance tient lieu – avec les Lois fondamentales édictées ensuite – de constitution à un État auquel elle fait défaut.

[5] Dans cette tentative de casser toute opposition à l’occupation, Shovrim-Shtiqa /Brisons-le-Silence, qui dénonce sans désemparer les atteintes aux droits des Palestiniens et leurs effets sur les deux sociétés, est à l’heure actuelle dans la ligne de mire, sans préjudice de nombreuses autres associations.

[6] Entre le marteau et l’enclume, l’auteur fait ici allusion au boycott réclamé à grand bruit par BDS et autres cénacles de l’ultra-gauche parmi les militants, les étudiants et les intellectuels dans les mondes universitaire, du cinéma et des arts... Cette exclusion de tous les Israéliens, à l’intérieur de la Ligne verte comme dans les Territoires occupés – et quelles que soient leur situation et leurs positions, colons, opposants à l’occupation ou vulgum pecus – revient à militer pour la disparition d’Israël. Le vocable hébreu pour “boycott” (´hérem), appartient à la Tradition. Souvent traduit à tort par “excommunication”, le terme recouvre le banissement, fatal dans un univers structuré en communautés sociales et/ou religieuses. C’est le drame d’un Baruch Spinoza, alors que le monde ancien résiste encore à toute force contre l’avènement des Lumières.

[7] L’Université ouverte dispense un enseignement à distance du premier cycle au doctorat, assorti de diplômes validés par le Conseil israélien de l’éducation supérieure à l’égal de ceux des sept autres universités du pays – sans pour autant impliquer, pour s’y inscrire, quelque diplôme antérieur que ce soit. Tant pour la rigueur intellectuelle de son enseignement et des recherches qui y son menées que pour sa sourcilleuse autonomie, on peut penser en France au statut de l’École pratique des Hautes Études.