Pourquoi est-il si difficile de parvenir à un cessez-le-feu ?

par Arieh Arnon

Traduction Marc Lefèvre pour LPM

Photo : Les membres du groupe d’Aix à Jérusalem

Ha’Aretz, le 2 août 2014

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À l’issue d’une analyse détaillée des “malentendus” consécutifs à l’ambiguïté des formulations retenues à l’issue de chaque conflit depuis l’évacuation unilatérale de Gaza par Israël, en 2005, Arieh Arnon observe : « S’il s’avère nécessaire d’affronter les opposants palestiniens à un compromis territorial et politique, ce combat sera d’autant plus efficace qu’il s’appuiera par ailleurs sur un accord politique. »

Et d’ajouter : « C’est l’option qui répondra au bout du compte aux craintes légitimes des habitants du sud d’Israël à propos des tunnels, comme à celles des habitants de l’ensemble du pays à propos des roquettes et des missiles. »

Le débat quant à la fin de l’opération Bordure protectrice enflamme les esprits en Israël, tandis les tergiversations sur les négociations de cessez-le-feu causent des pertes supplémentaires dans les deux camps. Les échecs répétés pour obtenir ne fût-ce qu’une accalmie temporaire – le dernier d’entre eux étant lié à la tentative d’enlèvement d’un officier de Tsahal – ne génèrent que des frustrations. Même les affirmations selon lesquelles les menaces tangibles contre Israël (tunnels et missiles) seront levées après la fin des combats laissent planer un doute. Il faut cependant évaluer cette éventuelle accalmie ponctuelle à la lumière d’un certain nombre d’événements politiques et militaires qui l’ont précédée.

Il est nécessaire de revenir à l’épisode de l’évacuation de Gaza durant l’été 2005. Celle-ci résulta d’une décision israélienne unilatérale qui avait recueilli l’approbation d’une majorité de la population, sans que rien fut coordonné ni que quiconque fut consulté du côté palestinien. Pas même Mahmoud Abbas, qui était déjà à la tête de l’Autorité palestinienne. En fait, le gouvernement Sharon s’était bien gardé de conduire des négociations sur la sortie de la bande de Gaza.

L’espoir alors exprimé par la population en Israël, et en particulier en son sein par la majorité du camp de la paix, était que cette évacuation marquerait à Gaza le début d’un processus positif de reconstruction menant à une accalmie et à la paix. Mais cet espoir était fondé sur une erreur d’interprétation concernant la façon dont cette initiative avait été comprise par la partie adverse. Les Palestiniens, en effet, ont interprété ce retrait israélien de toute autre manière : comme un triomphe de la stratégie de la lutte armée et une démonstration d’échec (supplémentaire) de la voie de la négociation.

Le Hamas, qui représente au sein de la population palestinienne le rejet de toute reconnaissance d’Israël et prône la lutte armée jusqu’à la victoire totale plutôt qu’un compromis, est sorti vainqueur des élections organisées en Cisjordanie et à Gaza début 2006. L’argument du Hamas contre le camp modéré, majoritaire jusque-là, était l’impossibilité d’obtenir quoi que ce soit par la voie de la négociation, comme l’ont prouvé les suites des accords d’Oslo.

Le rapport de forces entre ces tendances au sein de la population palestinienne dépendait bien sûr du déroulement du processus de négociation. Néanmoins, la victoire parlementaire du Hamas en surprit plus d’un. À la suite du choc produit par le résultat de ces élections, Israël et la communauté internationale adoptèrent une position commune et exigèrent du Hamas qu’il remplisse trois conditions :

– Reconnaissance de l’État d’Israël ;

– Rejet de l’usage de la violence ;

– Reconnaissance des accords antérieurs.

Face au refus du Hamas de se soumettre à ces conditions, des moyens de pression économiques et militaires furent mis en place, accompagnés d’une brève tentative du gouvernement Olmert de renforcer les Palestiniens modérés, à travers un processus de négociation sur les conditions d’un accord permanent.

À son arrivée au pouvoir en 2009, Benyamin Netanyahu changea d’orientation. Il décida d’abandonner toute recherche d’une solution alternative avec les Palestiniens, et ne fera dès lors plus confiance qu’aux moyens de pression. De nombreuses années durant, les principes directeurs de la politique de Netanyahou se sont abrités, de son point de vue avec succès, derrière les assertions du discours de Bar-Ilan ; mais en 2014, au moment où le processus politique engagé avec Abu Mazen s’est délité, il a sauté aux yeux que le discours de Bar-Ilan était vide de tout contenu. Il est alors devenu évident que la stratégie des moyens de pression sur Gaza restait l’unique fondement stratégique qui guidait l’action du gouvernement israélien, et ce jusqu’à aujourd’hui.

À ce stade, il importe de souligner que les partenaires internationaux qui avaient accompagné Israël en 2006 dans la mise en place de sa politique de blocus avaient évolué entretemps sur ce point. Le bilan de cette politique de blocus et de sanctions économiques est apparu comme un échec en raison de l’absence d’accompagnement par la voie diplomatique.

Il suffit d’examiner le dernier cessez-le-feu, qui a suivi en septembre 2012 la campagne Colonne de fumée, pour vérifier que celui-ci aurait déjà dû s’accompagner d’une levée du blocus économique de Gaza. Les conclusions, telles qu’elles furent répercutées dans la presse de l’époque, sont claires : « La déclaration portant sur une ouverture des passages est peut-être importante, mais seulement symbolique, car dans les faits il s’agit surtout d’un accord entre le Hamas et l’Égypte relatif au passage de Rafiah. “Quelle importance, déclare Ehud Barak, que l’on veuille faire passer maintenant plus de meubles et moins de fraises entre Gaza et la Cisjordanie ?” Il semble qu’Israël n’accorde pas une grande importance à ces clauses de l’accord, parce qu’elle n’y voit pas un accord officiel contraignant qui puisse s’inscrire dans la longue durée. » [1] Le gouvernement israélien et Ehud Barak n’ont peut-être pas estimé importantes ces clauses de l’accord de cessez-le-feu de 2012 ; mais au sein du Hamas, au contraire, on pensait que cette garantie d’ouverture des passages de Gaza était sérieuse.

Lors des contacts entre les parties sous la garantie de l’Égypte de Morsi [2], on avait compris du côté du Hamas que les accords (ou plutôt les “arrangements”, selon le terme israélien) faisaient bien partie d’un accord officiel engageant les deux camps. C’est ce qui explique l’exigence du Hamas d’une levée officielle du blocus dans tout nouvel accord, et son insistance à distinguer entre une « pause humanitaire temporaire » contournant la question du blocus, et un « cessez-le-feu » dans le cadre duquel un blocus serait prohibé. Le non-respect des clauses de l’accord de 2012 a conduit en 2014 à l’exigence de garanties internationales quant à l’application de celles du nouvel accord de cessez-le-feu.

Le Hamas s’appuie pour cela sur l’évolution intervenue au sein de la communauté internationale sur la question du blocus économique, devenue au stade actuel le point d’achoppement central. Sur cette question du blocus, Israël et la communauté internationale ne sont pas sur la même longueur d’onde. Alors qu’Israël entend le poursuivre, on soutient dans la communauté internationale une approche liant la levée du blocus à une démarche de négociation politique. Alors qu’Israël continue d’accroître son emprise sur la Cisjordanie, abandonnant au passage toute idée d’un accord permanent avec les Palestiniens, la communauté internationale privilégie le non-maintien du statu quo actuel.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre pourquoi, dans sa grande majorité, la communauté internationale a reconnu le gouvernement d’entente nationale annoncé récemment par les Palestiniens. Israël est resté seule dans son opposition à un accord sur le principe de « deux États pour deux peuples », dans son rejet véhément d’un gouvernement palestinien d’union, comme dans le refus d’assouplir sa position quant au blocus économique de Gaza.

Ces dernières semaines, la position des États-Unis à certains moments illustre bien le fossé qui s’est creusé entre la position israélienne et celle de la communauté internationale. Israël a été surpris, à ce qu’il semble, par l’affichage de cet écart. Après plus de quatre semaines, il apparaît à tous les observateurs attentifs que le Hamas s’était bien préparé à une campagne dont l’objectif, de son point de vue, était la levée du blocus. Il a creusé des réseaux de souterrains grâce auxquels il comptait pousser son avantage.

Israël n’a pas réussi, à la différence de 2008-2009 et 2012, à obtenir un cessez-le-feu unilatéral ou un accord qui lui éviterait d’être amené à traiter, en même temps, la question du blocus économique. Pour contraindre le Hamas à un cessez-le-feu sans levée du blocus, le gouvernement israélien a le choix entre imposer son contrôle absolu sur Gaza, ce que l’extrême-droite propose depuis le début de cette campagne, ou opérer un retrait unilatéral – comme annoncé hier par le cabinet de sécurité.

Les tenants de la prise de contrôle totale n’ont aucune réponse à la question : « Et après ? » Ils ne considèrent ni n’évaluent le coût en pertes humaines, et refusent de prendre en compte les positions de la communauté internationale, ainsi que les déplorables conséquences pour l’avenir de l’État d’Israël de la non-conclusion d’un accord permanent. Il n’y a pas là une once de réflexion politique équilibrée, mais plutôt une prise de position irréfléchie.

Une option préférable pour Israël consisterait à rechercher un accord avec les Palestiniens selon les paramètres bien connus depuis des années. Il y a un partenaire pour un accord de ce type, et une négociation avec les composantes pragmatiques du gouvernement d’union palestinien permettrait de résoudre les questions qu’Israël soulève, et de passer du désarmement au développement économique.

Mais un tel accord n’est pas envisageable dans le cadre du statu quo. Les membres du gouvernement israélien qui prétendent soutenir l’option d’un accord politique doivent choisir entre la voie de « la force seule » défendue par la droite, et celle d’un déblocage au moyen d’une négociation sur une large entente régionale, sur la base d’un accord entre les deux peuples qui serait animé par les membres du Fatah au sein du gouvernement palestinien d’union.

S’il s’avère nécessaire de confronter les opposants palestiniens à un compromis territorial et politique, ce combat sera d’autant plus efficace qu’il s’appuiera par ailleurs sur un accord politique. C’est l’option qui répondra au bout du compte aux craintes légitimes des habitants du sud d’Israël à propos des tunnels, comme à celles des habitants de l’ensemble du pays à propos des roquettes et des missiles.

Il n’est aucun autre moyen de changer d’orientation et de sortir de cette situation de guerre éternelle.

NOTES

[1] Amos Harel et Avi Sacharoff, Ha’Aretz, le 22 novembre 2012.

[2] Dominée par les Frères musulmans.