Pour les 60 prochaines années

Thème : Israël : quel sionisme ? quelle identité ? Arabes israéliens

Ha’aretz
mis en ligne le 21 avril 2007
par Amos Schocken

Dans un an très exactement, Israël fêtera ses 60 ans. L’occasion de se poser la question de la relation entre Juifs et Arabes, de ce qu’est exactement le sionisme aujourd’hui, si le moment n’est pas venu de changer de symboles et de "roman national".

Ha’aretz, 19 avril 2007

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Ha’aretz, 19 avril 2007

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Traduction : Gérard pour La Paix Maintenant

S’il existe un seul ministre au gouvernement d’Israël qui ne puisse pas chanter l’hymne national [1], alors, il serait peut-être temps de réévaluer cet hymne.

La "Hatikvah" ("L’espoir") a été instituée hymne du mouvement sioniste et du peuple juif par une résolution du 18ème Congrès sioniste en 1933. Il constituait alors une expression adéquate de l’aspiration des Juifs à être un peuple libre sur sa terre, Sion. Avec la création de l’Etat, la Hatikvah est devenue hymne national. Aux premières années de l’Etat, quand son existence était encore fragile et incertaine, la Hatikvah correspondait aux aspirations israéliennes. Aujourd’hui, même si Sderot est encore soumise à des attaques, même si l’été dernier il y a eu une guerre, il est clair que les aspirations des Juifs se sont réalisées, et ce d’une manière impressionnante. Malgré toutes les difficultés et les menaces, l’Etat d’Israël est l’un des plus grands succès du 20ème siècle.

Que le rêve se soit réalisé, ce n’est pas une raison pour changer d’hymne, mais la Hatikvah a un défaut évident : elle ne s’adresse qu’aux Juifs. Ses premières paroles sont : "Aussi longtemps qu’au fond du cœur, l’âme juive vibre". Comment un citoyen arabe peut-il s’identifier à pareil hymne ?

Le fait de chanter l’hymne national est une expression de solidarité avec les autres citoyens et avec le pays. Or, cela est refusé aux Arabes israéliens, qui constituent un cinquième de la population, et il est clair que les perdants sont à la fois l’Etat et ses citoyens juifs.

L’Etat d’Israël est né en dépit du refus des Arabes, mais de nombreuses années se sont écoulées depuis lors, et le partenariat entre Juifs et Arabes en Israël est devenu un fait, malgré toutes les difficultés, et même si l’égalité n’est pas encore devenue réalité. Les citoyens arabes israéliens refusent le plan méprisable du ministre des affaires stratégiques, Avigdor Lieberman, qui consiste à transférer des villes et des villages arabes israéliens sous la souveraineté du futur Etat palestinien. Quand ils comparent les progrès réalisés depuis 60 ans par Israël, et par eux-mêmes en tant que partie prenante d’Israël, à ce qui s’est produit ailleurs, au cours de la même période, pour les Arabes et les Palestiniens, la comparaison est flatteuse pour Israël.

Mais quand l’on réfléchit aux relations entre Juifs et Arabes pour les 60 années à venir, il est clair qu’il reste beaucoup à faire. Si, à l’occasion du 60ème anniversaire de son indépendance, Israël adoptait un autre hymne, il aurait accompli un pas symbolique important pour l’avenir des relations entre Juifs et Arabes dans ce pays.

Au moment de son 60ème anniversaire, il serait souhaitable que les citoyens arabes d’Israël ne ressentent pas d’aliénation par rapport à cette célébration. Le moment n’est-il pas venu de reconnaître que la création d’Israël n’est pas seulement l’histoire du peuple juif, ou du sionisme, ou de l’héroïsme de Tsahal, ou du deuil ? C’est aussi l’histoire de l’effet du sionisme et de l’héroïsme des soldats de Tsahal sur la vie des Arabes, la Nakba, la catastrophe palestinienne, comme les Arabes nomment les événements de 1948 : la perte, les familles séparées, les vies bouleversées, les biens volés, la vie sous le gouvernement militaire, et d’autres éléments encore de l’histoire partagée par les Juifs et les Arabes, événements présentés le jour de la fête de l’Indépendance ("Yom ha’Hatzma’out") de façon entièrement unilatérale, et pas seulement ce jour-là.

L’un des numéros de mars du magazine britannique The Economist traitait des difficultés qu’ont rencontrées différents pays qui ont connu des versions alternatives, parfois critiques, de leur histoire. Ce qui se passe en Afrique du Sud, écrivait cet hebdomadaire, est un exemple positif de création d’un nouveau "roman national", non lié à des idéologies rigides, d’un côté ou de l’autre.

Il faut porter au crédit des colons de Hebron leur initiative de réhabilitation de la synagogue Avraham Avinou et de création de sites à la mémoire des Juifs de cette ville, massacrés par des Arabes en 1929. Dans des conditions normales, l’Etat palestinien, s’il avait été créé, aurait encouragé des projets de cette sorte, leur aurait accordé des fonds et leur aurait donné une place dans le discours et dans les manuels scolaires israéliens. Nous acceptons facilement, quasiment comme une évidence, des projets de réhabilitation de sites et de mémoriaux pour les communautés juives qui ont été détruites en Europe.

Ce n’est pas toujours facile, parfois même très difficile, mais néanmoins, Israël devrait se conduire de la même manière à l’égard de l’histoire des Arabes qui vivent chez nous. Cela lui serait bénéfique s’il marquait un bâtiment qui, par le passé, était une institution arabe, ou une rue qui, par le passé, portait un nom arabe (et peut-être restaurer le nom arabe pour au moins une partie de cette rue, très certainement au moins où les Arabes habitant aujourd’hui). Il est possible de marquer un endroit qui était un village arabe, qu’il ait été abandonné, ou qu’un village juif soit né à sa place. Et il est également possible de mentionner des actes de cruauté commis par des Juifs contre des Arabes.

Nous devons être certains de notre droit d’être ici, droit qui ne dépend pas de l’accord des Arabes, mais qui ne dépend pas non plus de notre ignorance de leur histoire. Ainsi, nous exprimerions le fait que les Arabes d’Israël sont eux aussi des enfants de cette terre, ainsi que l’égalité de leurs droits en même temps que ceux des Juifs, concernant l’histoire de chacun des peuples.

Si la 60ème fête de l’Indépendance, dans un an, était la première pour laquelle l’histoire des Arabes de ce pays faisait partie de son contenu officiel, si cela était affirmé publiquement, ce serait un pas important vers la création d’un dénominateur commun pour les Juifs et les Arabes d’Israël. L’une des manières de concrétiser cela pourrait être, par exemple, que le jour de cette fête, le premier ministre d’Israël inaugure la réinstallation des Arabes d’Ikrit et de Biram. Le sentiment de menace que représenterait la réinstallation de ces gens en Israël n’a aucun fondement. Rien à voir avec le droit au retour de Palestiniens qui ne sont pas citoyens israéliens.

Si Israël se comportait envers les Arabes comme il attend d’autres pays, où demeurent des biens juifs, qu’ils se conduisent envers les Juifs, il devrait alors veiller à ce que le "Gardien général des biens des absents" agisse réellement comme le représentant des propriétaires de ces biens, et qu’il mette en branle un processus pour rendre ces biens aux citoyens arabes israéliens, quand cela est possible, ou pour indemniser ces propriétaires quand cela n’est pas possible.

le 60ème anniversaire de l’’indépendance d’Israël serait une date souhaitable et réaliste pour ce genre d’initiatives, qui conduiraient au renforcement de la solidarité entre Juifs et Arabes en Israël, et un gouvernement qui prendrait ces mesures y contribuerait grandement.