Pour le sionisme, le temps de la maturité est arrivé

Thème : Colonisation, yesha Retrait de Gaza Israël : quel sionisme ? quelle identité ?

Ha’aretz
mis en ligne le 23 avril 2005
par Tom Segev

l’historien et essayiste Tom Segev nous livre ici une interprétation intéressante du mouvement des colons, qui s’inscrirait dans une tradition "adolescente" et rêveuse du sionisme, face à une autre, tout aussi prégnante : celle de la rationalité et de la maturité. Pour Segev, avec la résistance des colons au retrait, on assiste aux derniers soubresauts de cette tradition juvénile, qui s’ébroue une dernière fois avant de renoncer définitivement à ses rêves et d’entrer dans l’âge adulte

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Ha’aretz, 24 avril 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

La dernière édition du mensuel des colons, Nekouda, crie misère. On y voit sur la couverture une petite fille adossée à une clôture en fil de fer barbelé, avec dans les yeux un air de martyr. L’impression qui se dégage est que le monde entier est contre eux, qu’ils sont seuls et entourés d’ennemis. Ils sont aussi dépeints comme pitoyables et dans le besoin : la yeshiva [1] de Netzarim lance un appel aux dons, " dans une période très particulière ".

Jusqu’à maintenant, les colons se plaignaient surtout des atteintes à l’intégrité de la Terre, à la démocratie, à leurs biens, et à leur tissu social et communautaire menacé par la mise en œuvre du plan de retrait de la bande de Gaza. De temps en temps, ils envoyaient aux médias un message d’impuissance quasi hystérique : où irons-nous, personne ne nous parle. Une femme d’Alei Sinaï a dit cette semaine qu’elle ne quitterait pas sa maison, et que si les soldats la frappaient avec une matraque, elle se décomposerait en mille morceaux comme un puzzle et mourrait sur place. On peut entendre dans ces propos à la fois la complainte du " Cosaque détroussé " [2] et une détresse véritable.

Mais un habitant de Netzarim, Eli Feinsilber, émet dans Nekouda une plainte d’un genre nouveau : le retrait de Gaza dérobe aux colons juifs leur enfance et les force à grandir. Feinsilber, enseignant à la yeshiva de Netzarim, exige le droit de rester enfant. Le mouvement sioniste était une histoire pour enfants, écrit-il, faisant allusion aux premiers pionniers. Ce n’étaient pas des considérations réalistes qui les animaient, mais plutôt une ferveur juvénile : faire fleurir le désert, assécher les marais, créer les infrastructures d’un Etat, une disposition au sacrifice. " Certains diront : ‘ce n’était rien d’autre que de la puérilité’, et nous répondrons : ‘c’est tout à fait exact, et c’est cette puérilité qui a permis de créer l’Etat’ ".

Historiquement, Eli Feinsilber a raison : la révolution sioniste a été vécue, dès le début, comme une expression de rébellion adolescente. " N’écoute pas les leçons de morale de ton père, mais prête une oreille aux croyances de ta mère ", écrivait le poète David Shimonovitch. Au cours de premières années qui ont suivi la création de l’Etat d’Israël, les dirigeants faisaient encore de la jeunesse une valeur importante, le regard toujours tourné vers l’avenir. De nombreux Israéliens ont perçu la victoire dans la guerre des Six jours et les premières colonies juives dans les territoires comme l’aube d’une ère juvénile.

Depuis, la plupart des Israéliens ont mûri, et Feinsilber ne le leur pardonne pas : " cette flamme enfantine qui caractérisait le sionisme est bonne aujourd’hui pour l’école maternelle, ce seront les adultes qui régenteront tout ", écrit-il. " Comme un enfant qui grandit et qui abandonne peu à peu ses rêves d’enfant (comme le désir de se dévouer à la société en étant policier ou pompier), et qui permet à la rationalité froide de gouverner son jugement et les missions qu’il se fixe, en fonction du critère logique et sec selon lequel votre vie prend le pas sur celle de votre prochain ".

Et voici le retour de l’enfant prodigue. Un enfant de 30 ans retourne chez ses parents et réinvestit sa chambre d’enfant. Comme l’a écrit Ehud Banaï [dans une de ses chansons] : allongé sur le canapé, chez ses parents, il a la fièvre, il est sans travail, sans amour, il regrette les histoires qui ont bercé sa vie et demande à sa mère de lui raconter l’enfant qu’il a été, et comment les premières pluies le ravissaient. Il y a quelque chose de vrai dans cette description du retrait comme une séparation d’avec un rêve d’enfant ; et il y a peut-être aussi quelque chose de vrai dans la description de la colonisation juive dans les territoires palestiniens comme une phase du projet sioniste.

Mais il y a également lieu de décrire le retrait comme une expression du sionisme réel, qui a toujours préféré une solide majorité juive à un territoire peuplé en majorité d’Arabes. Le sionisme a toujours su transiger sur ses rêves. En ce sens, depuis les origines, il a fait preuve d’un pragmatisme qui relève de l’âge adulte. Le retrait de Gaza, lui aussi, reflète une prise de conscience lucide et adulte : il est impossible de régner sur les Palestiniens, et cela ne vaut même pas la peine d’essayer.

Cela rend Feinsilber amer : " le plan de désengagement représente le triomphe du rationalisme technico-pratique, qui écrase sous sa botte toute aspiration puérile ". Ainsi parlaient, à peu de choses près, les enfants du rêve qui avaient servi dans le Palmakh [3] : l’Etat [nouvellement créé] n’était pas à la mesure de leur idéal. Dans une large mesure, cela a été une crise d’adolescence, le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Pendant de nombreuses années, ils ont porté en eux cette déception, mais il s’est trouvé que cette déception a constitué une source de grande force, car, au fil du temps, ils en sont arrivés à occuper d’importantes fonctions au sein de l’élite israélienne, dans les domaines militaire, économique, politique et de l’éducation. La guerre des Six jours offrira à beaucoup d’entre eux une seconde occasion de réaliser ce qu’ils n’avaient pas réussi à faire en 1948. Depuis, ils se sont épanouis encore davantage.

Il est possible que quelque chose de la sorte arrive aux Peter Pan de Netzarim et à d’autres de leur génération : le traumatisme du retrait ne les fera pas disparaître. Comme la génération de 1948, on attend d’eux, non seulement qu’ils grandissent, mais qu’ils trouvent leur place au sein de l’élite du pays : politique, armée, économie et culture. En ce sens, le combat des colons pour préserver leur enfance est aussi un combat pour façonner leur âge adulte.