Plan de désengagement israélo-americain : du bon, du mauvais et du très mauvais

Thème : Retrait de Gaza

par Americans for Peace Now

16 avril 2004

par APN (Americans for Peace Now)

Le site d’APN

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Résumé

La recente rencontre entre le premier ministre Ariel Sharon et le président Bush concernant le plan de désengagement de Sharon a débouché sur un échange de lettres et sur des déclarations publqiues dont le côté potentiellement positif, dans la perspective d’un règlement du conflit israélo-palestinien, est qu’elles pourraient conduire à l’évacuation de tous les colons de la bande de Gaza, ainsi qu’a celle de quatre petites colonies de Cisjordanie. Mais, dans le même temps, elles impliquent un affaiblissement du processus de négociation et du rôle des Etats-Unis en tant que médiateur impartial entre les deux parties. Seul un effort crédible de la part du president Bush pour faire en sorte qu’Israel respecte ses engagements non tenus, concernant les avant-postes, le gel de la colonisation et le respect des droits des Palestiniens, peut contribuer à restaurer la crédibilité americaine en tant que médiateur impartial, et légitimer les Palestiniens pragmatiques. Il est vrai que par le passé, le president Bush n’a démontré ni volonté ni capacité à adopter de telles positions.

Du bon

L’aspect le plus positif du plan de désengagement consiste en ce que Sharon (le père de l’entreprise de colonisation) est parvenu à la conclusion que la présence des colons juifs à Gaza et dans certaines parties de la Cisjordanie nuit à la sécurité et aux intérêts économiques d’Israël. Tout en jouant au chat et a la souris avec l’opinion israélienne et avec la communauté internationale, Sharon crée un important précédent en reconnaissant, au moins sur le plan rhétorique, que les colons sont une source de friction et non de sécurité dans certaines parties des territoires occupés, et qu’en conséquence, ils doivent être évacués. Sharon considère que l’évacuation des colons de Gaza constitue une monnaie d’échange acceptable pour intensifier l’occupation de parties importantes de Cisjordanie, et il est peu probable qu’il fasse (en Cisjordanie) le genre de concessions nécessaires pour se mettre en conformité avec l’appel du président Bush a un Etat palestinien "viable, continu sur le plan géographique, et indépendant". Néanmoins, il utilise un vocabulaire et propose des mesures qui rendront plus facile à l’avenir, pour un dirigeant israélien mieux intentionné, d’affronter plus globalement le problème de la colonisation. Bien qu’il eût été préférable qu’Israël négocie avec les Palestiniens son évacuation de Gaza, toute évacuation de colons constitue un développement positif. Il faut porter au crédit du president Bush d’avoir retenu, au moins rhétoriquement, la possibilité que reprennent les négociations entre Israéliens et Palestiniens, en indiquant que seuls de tels pourparlers peuvent conduire à des slutions aux problèmes difficiles comme les frontières, les colonies, les réfugiés et Jérusalem.

Bien que le président Bush ait été très explicite en précisant les positions américaines sur ces questions, il ne s’est pas trop éloigné des positions et accords verbaux définis par le président Clinton après les différents rounds de négociations bilatérales entre Israël et les Palestiniens, ni des initiatives comme le pacte de Genève ou l’accord Ayalon-Nusseibeh. La lettre du président Bush à Sharon traite des frontières finales entre les deux parties d’une manière qui est conforme au langage employé par la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui appelle au "retrait israélien de territoires occupés lors du récent conflit" plutot qu’au retrait de tous les territoires conquis par Israel lors de la guerre des Six jours. La lettre de Bush reste vague quant aux portions de Cisjordanie qui pourraient demeurer aux mains d’Israël suite à des négociations sur un statut final : il pourrait aussi bien s’agir des banlieues juives de Jérusalem que des gros blocs de colonies de Cisjordanie. Quand sa lettre se réfère aux "nouvelles réalités sur le terrain" qui doivent être prises en compte, cela peut aussi bien désigner la croissance démographique des Palestiniens que la croissance des colonies.

Il est ironique de noter que le passage de la lettre qui traite des réfugiés palestiniens peut être lu de la même manière que l’interprétation qu’a longtemps faite Israël de la résolution 242, qui indique que toute solution dans le cadre d’un accord définitif "devra être trouvée à travers la création d’un Etat palestinien, et l’installation de réfugiés palestiniens dans cet Etat plutot qu’en Israël". Rien dans la lettre de Bush ne dit que tous les Palestiniens doivent s’établir dans le nouvel Etat palestinien.

L’échange de lettres Sharon-Bush a raison d’appeler les Palestiniens à prendre des mesures contre le terrorisme, et d’engager des réformes politiques profondes. Il réclame aussi un effort de la communauté internationale pour aider les Palestiniens sur les plans politique, économique et sécuritaire, et améliorer ainsi leurs conditions de vie dans les territoires occupés.

Du mauvais

La lettre du premier ministre Sharon contient des éléments qui affaiblissent gravement la feuille de route, éléments auxquels le président Bush n’a pas touché. Cela n’augure pas bien du sort de la feuille de route en tant qu’instrument de négociation viable. Par exemple, Sharon fait référence à l’acceptation par Israël de la feuille de route "telle qu’elle a été adoptée par notre gouvernement". Or cette adoption citait une série de réserves qui vidait la feuille de route de l’essentiel de son contenu. Sharon parle également de la formulation de la feuille de route qui "établit les séquences et les principes adéquats dans l’optique d’une poursuite de la paix", référence à la position d’Israël quant à une mise en oeuvre séquentielle de la feuille de route (les Palestiniens remplissant d’abord leurs obligations avant qu’Israël ne fasse quoi que ce soit), plutôt que d’une application parallèle (où chaque partie remplit ses obligations de son côté), principe sur lequel est fondé la feuille de route, dans la plupart des cas.

La lettre du président Bush affirme : "les Etats-Unis demeurent fidèles à ma vision et à son appication, telle que la décrit la feuille de route. Les Etats-Unis feront tout leur possible pour empêcher toute tentative, de quel côté que ce soit, d’imposer un autre plan". Et pourtant, c’est exactement ce que fait la lettre d’Ariel Sharon avec le plan de désengagement. "Cette inititative", écrit Sharon, "que nous ne prenons pas dans le cadre de la feuille de route, constitue un plan israélien indépendant, bien qu’il ne soit pas incompatible avec la feuille de route". Il apparaît donc qu’il existe un désaccord fondamental concernant la question de savoir si, oui ou non, le plan de désengagement fait partie de la feuille de route.

Enfin, le président Bush fait siens les prétextes avancés par Sharon pour ne pas avoir agi contre les avant-postes (colonies illégales). La feuille de route requiert de la part d’Israël de démanteler "les avant-postes construits depuis mars 2001". Or, la lettre de Sharon comme la lettre de Bush font référence à la responsabilité d’Israël dans l’évacuation des "avant-postes non autorisés". La différence est importante. Le mouvement israélien Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) a identifié plus de 60 avant-postes créés depuis mars 2001. Mais après la présentation de la feuille de route, le ministère de la défense israélien a lancé une campagne destinée à trouver des moyens (juridiques) pour autoriser rétroactivement la plupart de ces avant-postes. De ce fait, le président Bush n’oblige Sharon à évacuer qu’une partie des nouvelles colonies qu’il aurait dû évacuer si les termes de la feuille de route avaient été respectés.

Du très mauvais

Le plus gros problème de l’échange de lettres Bush-Sharon réside dans le contexte dans lequel les déclarations du president Bush ont été faites. Que le président soit parvenu à certaines conclusions sur les compromis raisonnables qui doivent résulter de discussions bilatérales israélo-palestiniennes est une chose. Il en est une autre de préciser unilatéralement les positions américaines sur ces questions. En affirmant les positions de l’administration sur les frontières, les colonies et les réfugiés, le président Bush a gravement affaibli la capacité des Etats-Unis à servir de médiateur impartial entre Israël et les Palestiniens au cours de pourparlers de paix futurs. Les dirigeants palestiniens ne seront pas encouragés à s’engager dans des négociations sérieuses sous les auspices des Etats-Unis, sachant que le président s’est déjà déterminé contre leurs positions (cela dit quels que soient les arguments forts qu’on peut leur objecter).

De plus, sur le plan de la propagande, le président Bush a offert un cadeau en or aux extrémistes palestiniens, qui disent déjà que les positions du président sur les questions relatives au statut final démontrent que les négociations ne constituent pas la voie pour avancer, et que le terrorisme et la force sont le seul langage qu’Israël et les Etats-Unis comprennent. Dans un contexte où Israël s’est montré prêt au compromis avec le Hezbollah sur les prisonniers palestiniens, compromis qui avait été refusé à l’ex-premier ministre Abou Mazen (Mahmoud Abbas), le message du président Bush peut être perçu comme un coup sérieux porté aux Palestiniens modérés et laïques, qui avaient déjà du mal à se faire entendre au sein de leur société. Les déclarations du president Bush confortent le Hamas et le Jihad islamique dans la bande de Gaza, ainsi que les extrémistes dans d’autres parties du monde arabe.

Conclusion

Il y a deux manières pour le president Bush d’aider à ce que l’évacuation de colons de Gaza et de Cisjordanie serve de pont au processus de négociation. En premier lieu, la lettre du président stipule que "le gouvernement d’Israël s’est engagé à prendre des mesures supplémentaires en Cisjordanie, dont un progrès vers le gel de la colonisation, le démantèlement d’avant-postes autorisés, et l’amélioration de la situation humanitaire par la levée des restrictions de circulation imposées aux Palestiniens non impliqués dans des activités terroristes". Les EtatUnis ont assumé la responsabilité du contrôle du respect par Israël de ses obligations envers la feuille de route, mais ils ont largement échoué. Aujourd’hui, il faudra observer de près dans quelle mesure le président Bush exercera une pression sur le premier ministre Sharon pour que celui-ci remplisse ses obligations, de facon a montrer aux Palestiniens qu’ils peuvent tirer certains benefices du plan de désengagement. Les Etats-Unis doivent agir avec force pour qu’Israël respecte ses engagements concenant la circulation des Palestiniens (en levant les barrages routiers et les bouclages, et en modifiant le tracé de la clôture de sécurité), la fin des punitions collectives et l’arrêt des démolitions de maisons et des assassinats. Les Etats-Unis devront apporter une aide substantielle à Israël pour que celui-ci mette en oeuvre son plan de désengagement, sous la forme de financements au développement en Galilée et dans le Néguev. Cela doit servir à influencer Israël pour s’assurer qu’il respectera bien ses engagements.

En second lieu, puisque l’administration americaine vise à réduire le terrorisme palestinien, le président doit aussi oeuvrer à impliquer les modérés palestiniens dans le processus de desengagement. Les Etats-Unis ont appris qu’il etait vain d’appeler des dirigeants palestiniens à prendre leurs responsabilités sur le terrain alors que le président a déclaré qu’ils étaient "non pertinents" dans le processus de paix. Sans qu’il existe un quelconque niveau d’engagement entre les Etats-Unis et les Palestiniens modérés, il sera tout aussi vain d’appeler ces derniers à travailler à des réformes politiques et économiques, à assurer la sécurité à Gaza, et à combattre le Hamas et le Jihad islamique. Le manque d’implication palestinienne dans l’application de ce plan est une recette assurée d’instabilité et de chaos aux frontières d’Israël et de l’Egypte, ce qui n’est ni dans l’intérêt des Etats-Unis, ni dans celui des Arabes modérés, et qui ne peut être évité que par une implication diplomatique directe.