Où le négationnisme est le bienvenu

Thème : Antisémitisme, Shoah, comparaisons Iran Fausses rumeurs, théories du complot

BBC World Service
mis en ligne le 16 décembre 2006
par Frances Harrison

la "conférence" de Téhéran sur la "réalité de la Shoah" vue par une correspondante de la BBC en Iran. Pourquoi revenir sur cette infamie [1], alors qu’il se passe par ailleurs des choses extrêmement importantes (en Palestine, en Syrie, en Israël) ? Entre autres, de nombreux commentaires effrayants qui circulent sur le Net et sont complaisemment accueillis sur des sites soi-disant "d’extrême gauche" nous incitent à enfoncer le clou. Que ces "anti-impérialistes" sachent bien qui sont leurs alliés. Oui, ils le savent déjà...

sur le site de la BBC

BBC News, Iran, 16 décembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

L’Iran a été sévèrement critiqué pour avoir accueilli une conférence mettant en doute la Shoah. Parmi les délégués, il y avait non seulement les négationnistes les plus célèbres du monde entier, mais aussi des partisans de la suprématie de la race blanche.

Iran accueille fréquemment ceux qui se montrent critiquent à l’égard d’Israël. A la BBC, on parle beaucoup de ce qu’est un reportage impartial. Je me suis toujours demandé comment cela aurait fonctionné si un correspondant de la BBC en Allemagne nazie avait fait un reportage sur Hitler. Aurait-il fallu ne pas prendre parti ? Avec ce reportage sur la conférence de Téhéran sur la Shoah, je touche du doigt plus que jamais cette problématique.

J’ai interviewé des kamikazes, des enfants sexuellement abusés, des femmes violées, j’ai vu les dévastations de la guerre et le tsunami. Mais jamais je n’avais fait un tel reportage.

Le deuxième jour, certains des délégués sont venus me voir pour me féliciter pour mon reportage. La liste des invités était un Who’s who des négationnistes, des gens qui ont fait de la prison en Europe pour avoir affirmé que les chambres à gaz d’Hitler n’avaient jamais existé. Moi, je rasais les murs, en me demandant s’ils allaient me tuer pour les appeler négationnistes ou membres du Ku Klux Klan. Pas du tout. Pour ces gens-là, toute publicité est bonne à prendre. Ils étaient ravis de passer sur la BBC et ne pensaient pas qu’être appelés négationnistes était insultant.

Seule une femme malaisienne, dont je n’ai pas diffusé l’interview, m’a regardée d’un assez mauvais oeil.

Apologie du nazisme

La conférence était organisée par le ministère iranien des affaires étrangères, dans un palais des congrès où l’on discute habituellement du prix du pétrole ou de l’avenir des pays non-alignés.

David Duke a créé les Chevaliers du Ku Klux Klan. Alors qu’il est si difficile pour un Américain d’obtenir un visa iranien, je n’arrive pas à comprendre comment ce gouvernement a laissé entrer un homme dépeint comme le raciste peut-être le plus célèbre d’Amérique. Sur le Net, il y a une photo de David Duke jeune portant une croix gammée en brassard. Il a créé l’Association Nationale pour la Promotion de la Race Blanche, sans parler du Ku Klux Klan.

L’un de mes collègues journalistes a essayé d’expliquer à un fonctionnaire des affaires étrangères ce qu’était le Ku Klux Klan : des hommes en cagoule blanche qui lynchent des Noirs. Le fonctionnaire n’a fait que hausser les épaules. Je me suis demandé si le ministère des affaires étrangères avait perdu le contrôle de la liste des invités, mais pourtant, la procédure d’obtention des visas est très rigoureuse : ma mère a mis trois mois avant d’obtenir un visa de touriste en Iran.

Il n’y avait pas seulement des partisans de la suprématie de la race blanche : une petite clique de thuriféraires du IIIème Reich, dont la marginalité s’est révélée être très représentative - au moins en Iran.

Liste (non exhaustive) des participants :
L’Australien Frederick Töben, condamné à la prison en Allemagne pour incitation à la haine et insulte à la mémoire des morts.
Le Français Robert Faurisson, condamné en France pour négationnisme.
Le Français Georges Theil, condamné en France pour négationnisme.
L’Américain David Duke, ancien dirigeant du Ku Klux Klan et partisan de la suprématie de la race blanche.

Liberté d’expression

Que je vous donne une idée des conférences soi-disant universitaires qu’ils ont données. L’un des orateurs français a dit : "L’Holocauste est un gigantesque mensonge, et les chambres à gaz doivent être jetées dans les poubelles de l’Histoire." Il a déjà fait un an de prison à cause de ce qu’il appelle "un de ses petits livres". Petits livres, mais gros mensonges, qui nient que les Nazis aient eu une politique délibérée d’extermination du peuple juif. Il a résumé succinctement son argument : il n’y a eu ni chambres de gaz, ni millions de Juifs tués, donc il n’y a pas eu d’Holocauste.

Et, s’il n’y a pas eu d’Holocauste, il n’y a aucune justification à la création de l’Etat d’Israël. Israël est donc une imposture. Toute la simplicité d’une démonstration mathématique :réfuter le pire des génocides que la mémoire humaine ait connus, et absoudre le pire des régimes de l’Histoire de ses crimes contre l’humanité.

Les négationnistes soulignent qu’Auschwitz ne pouvait pas être un camp de la mort. Ainsi, c’était cela, le but de cette conférence : nier la légitimité même de l’existence d’Israël.

Et aussi taper un peu plus sur l’Occident sur le sujet de la liberté d’expression. Tous les délégués que j’ai interviewés ont félicité l’Iran pour son engagement en faveur de la liberté d’expression qui, selon eux, n’existe pas en Occident, où leurs collègues révisionnistes sont en prison.

Tous saluent leur nouveau héros, le président Mahmoud Ahmadinejad. Je leur ai demandé s’ils étaient au courant que des journalistes et des étudiants étaient emprisonnés en Iran pour avoir poussé un peu loin les limites de la liberté d’expression. Ils se sont montrés très vagues, heureux de laver le régime iranien sans connaître les faits. En tant que journaliste qui vit et travaille en Iran, j’ai trouvé particulièrement exaspérant que ces gens me disent que je disposais de la liberté d’expression en Iran.

J’ai fini par trouver l’un des tireurs de ficelles de cette conférence, un ami du président Ahmadinejad, et je lui ai demandé pourquoi il y avait une liberté d’expression pour contester la Shoah, mais pas pour critiquer le gouvernement iranien. Il m’a répondu que la liberté d’expression était totale, mais que les médias occidentaux étaient dans la poche des sionistes et envoyaient des espions pour saper la sécurité nationale de l’Iran.

Je suppose qu’il voulait dire que tous les étudiants, blogueurs, journalistes et défenseurs des droits de l’homme qui sont emprisonnés ici sont des espions sionistes. Puis il a continué en disant que la présence d’une correspondante de la BBC en Iran prouvait l’existence de la liberté d’expression. Encore une logique tordue.

Mais quand les délégués ont été emmenés pour rencontrer le président Ahmadinejad pour une séance d’admiration mutuelle, la BBC, contrairement à d’autres médias étrangers, a été interdite de couverture de l’événement. Voilà pour la liberté d’expression en Iran.