Nusseibeh : "Une solution à deux Etats ne sera bientôt plus possible"

Thème : Ayalon-Nusseibeh Un État binational ?

Ha’aretz
mis en ligne le 17 août 2008
par Akiva Eldar, Sari Nusseibeh

Comme souvent, cet article n’a rien de réjouissant. Sari Nusseibeh, symbole par excellence de la modération du côté palestinien, auteur d’un plan de paix avec Ami Ayalon sur le principe de deux peuples, deux Etats, doute aujourd’hui de la faisabilité de ce principe. Même lui ! Si l’avenir lui donne raison, les gouvernements israéliens successifs devront s’interroger sur leurs responsabilités, qui sont très lourdes. Ils auront tué dans l’œuf toute chance d’un accord de paix raisonnable et équitable.
L’interview est longue et passionnante, comme d’habitude avec Nusseibeh. Il va au fond des choses, sans langue de bois, sans crainte de choquer, et analyse les perspectives d’avenir avec lucidité.
Nusseibeh pose un ultimatum. Quand cet ultimatum est prononcé par quelqu’un comme lui, il faut faire attention, très attention.

Ha’aretz, 16 août 2008

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

A la fin de mon entretien avec Sari Nusseibeh, dans l’hôtel American Colony à Jérusalem Est, le très respecté président de l’université Al-Qods - et co-auteur de l’initiative « La Voix des Peuples », un plan de paix formulé conjointement avec Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet [1], dit qu’il ne serait pas surpris si un habitant palestinien de Jérusalem se présentait aux élections municipales de novembre prochain. Ce candidat ne se présenterait pas en tant que représentant de la seule Jérusalem, mais au nom de tous les Palestiniens des territoires occupés, souligne Nusseibeh.

"Alors, pourquoi ne le faites-vous pas ?“. Sari Nusseibeh, 59 ans, fils d’Anouar Nusseibeh, ancien ministre jordanien, ne sourit pas. "C’est possible", dit ce professeur de philosophie musulmane, qui a brièvement remplacé Fayçal Husseini, il y a quelques années, en tant que représentant palestinien de Jérusalem Est au sein du gouvernement palestinien. "Tout est possible."

L’opinion de Nusseibeh selon laquelle le « château de cartes » d’Oslo avait commencé à s’effondrer s’est confirmée cette semaine. En effet, selon Ha’aretz (information non démentie par le cabinet du premier ministre, ndt), Olmert avait fait une dernière offre de paix : Israël annexerait 7% de la Cisjordanie compensés par un territoire dans le Néguev qui représenterait 5,5% de la Cisjordanie ; un accord sur l’avenir de Jérusalem serait reporté à plus tard ; il n’y aurait pas de droit au retour de réfugiés palestiniens en Israël ; tout ce plan ne serait mis en œuvre qu’une fois le Hamas éjecté du pouvoir dans la bande de Gaza.

Nusseibeh dit très bien savoir ce qui se passe au cours des négociations ou, plus précisément, ce qui ne se passe pas. Pendant plus de 20 ans, la direction palestinienne a tenté de convaincre son peuple d’accepter un Etat dans les frontières du 4 juin 1967, alors qu’Israël anéantit cette option. Nusseibeh explique : "On ne peut pas négocier un accord définitif sans parler de Jérusalem. Cet accord comprend en premier lieu, je pense, Jérusalem et les réfugiés. Si l’on remet Jérusalem à plus tard, on remet à plus tard les réfugiés. En réalité, on ne traite pas le problème. Il faut discuter de ces questions, et c’est là exactement que le marchandage doit avoir lieu."

Sari Nusseibeh, le Palestinien laïque, le symbole de la modération, le partenaire d’Ami Ayalon, est-il en train d’enterrer la solution à deux Etats ?

"Je suis toujours en faveur d’une solution à deux Etats et je persisterai, mais dans la mesure où l’on se rend compte qu’elle n’est plus pratiquable ou bien que cela n’aura pas lieu, on commence à réfléchir aux alternatives. J’ai le sentiment qu’il y a deux trajectoires opposées. D’un côté, il y a ce que les gens disent et pensent, des deux côtés. On a l’impression que le temps va bientôt manquer, que si l’on souhaite une solution à deux Etats, il faut qu’elle intervienne très vite. Mais de l’autre, si l’on observe ce qui se passe sur le terrain, en Israël et dans les territoires occupés, on voit que les choses prennent une direction inverse, comme si elles étaient déconnectées de la réalité. La réflexion va dans une direction, la réalité dans une autre."

Pour Nusseibeh, la lutte pour une solution à un seul Etat pourrait prendre une forme qui ressemblerait à certaines des luttes non-violentes menées par des groupes ethniques opprimés, ailleurs : "Nous pouvons nous battre pour l’égalité des droits, le droit à l’existence, le retour et l’égalité, et il pourrait y avoir un mouvement pacifique, comme en Afrique du Sud. Je pense que, du côté palestinien, il faudrait peut-être commencer à débattre et à reprendre l’idée d’un Etat unique."

Ultimatum

Nusseibeh continue : "Ces 15 dernières années, nous avons échoué. Nous n’avons pas créé le monde que nous souhaitions. Nous étions censés être très intelligents. Nous nous sommes persuadés que nous allions être très démocratiques, très propres, un modèle pour le reste du monde arabe. Et que Jérusalem allait être notre capitale. Voilà en quoi nous croyions. Mais il s’est révélé que tout cela était parfaitement idiot. Jérusalem est out, tout ce que nous avons, c’est Ramallah. Et nous avons perdu Gaza. Il y a la corruption et l’inefficacité. Ce n’est pas ce à quoi nous nous étions engagés quand, au début des années 80, nous avions idéologisé la solution à deux Etats."

"Il se trouve que le Fatah, en particulier, le parti du centre et la seule alternative viable aux extrêmes, de gauche ou de droite, a aujourd’hui besoin d’une stratégie, d’une idéologie. Parce que l’idéologie que le Fatah a adoptée depuis 15 ans (une solution à deux Etats) est en train de vaciller, et que le Fatah vacille avec elle. Il est donc temps de repenser, de ramener le Fatah à la nouvelle idée, ancienne-nouvelle, d’un Etat unique."

Le récent « terrorisme au bulldozer » à Jérusalem ne souligne-t-il pas les difficultés inhérentes au modèle d’un Etat bi-national ?

"Ce sont des incidents isolés, mais, en effet, ils reflètent une maladie grave de la société arabe de Jérusalem. Une maladie qui a entraîné pression et schizophrénie, le fait que les gens parlent hébreu, écoutent des chansons en hébreu, sortent avec des petites amies israéliennes, alors qu’en même temps, ils vivent dans des quartiers arabes et sous l’influence de la culture musulmane. Ils sont soumis à des forces contradictoires."

"Quelle est la force motrice derrière une solution à deux Etats ? Le fait qu’elle semble plus acceptable à une majorité de gens des deux côtés et donc plus appliquable. La motivation première est de minimiser la souffrance humaine. C’est ce que nous devons tous rechercher. Si la solution à un seul Etat devait intervenir, cela ne se fera pas en un jour. Ce serait très long, et ce ne serait pas la solution idéale. La meilleure solution, celle qui causerait le moins de souffrances et pourraitt être appliquée, est d’avoir la paix maintenant, l’acceptation mutuelle sur la base de deux Etats."

Est-ce un ultimatum ?

"Absolument, c’est un ultimatum. A mon avis, si une percée majeure n’intervient pas avant la fin de cette année, nous devrons commencer à nous battre pour l’égalité. Dans les années 80, avant la première Intifada, je disais que le corps politique palestinien était schizophrène. C’était comme si la tête allait dans un sens, celui de la recherche de l’indépendance, de l’identité nationale, alors que le corps s’immergeait lentement dans le système israélien, et je disais que cela ne pouvait pas durer parce que cela allait casser. Soit le corps se joindrait à la tête et il y aurait une campagne de désobéissance civile, soit la tête devrait se joindre au corps, et il y aurait alors une campagne pour l’égalité des droits civiques avec pour objectif de faire partie du système israélien."

"Dans 50, 100, 200 ans, il y aura une fin quelconque. Un jour ou l’autre, aussi lointain que paraisse cet avenir, je pense que nous vivrons en paix les uns avec les autres, d’une façon ou d’une autre. Je ne sais pas bien comment, dans un ou deux Etats, ou dans une confédération d’Etats, mais les gens finiront pas vivre en paix. Entre-temps, nous ne ferons que nous infliger des souffrances. C’est une tragédie, une immense tragédie, parce que nous savons que nous pouvons le faire dès maintenant. Qu’aujourd’hui, avec un peu de courage, de leadership et de vision, nous pouvons le faire arriver aujourd’hui, nous pouvons parvenir à une solution pacifique dès aujourd’hui. L’initiative de paix arabe proposée en 2002 [2] représente une chance fantastique. Les Palestiniens l’ont adoptée, ils iront jusqu’au bout. C’est une chance parfaite. Elle ne mentionne même pas le droit au retour. C’est même mieux que le plan Ayalon-Nusseibeh, je suis prêt à l’accepter."

« De l’argent mort »

Quand on lui demande pourquoi lui - si conscient de la difficulté de parvenir à une solution équitable et logique sur Jérusalem - est opposé à l’idée d’Olmert de remettre à plus tard la discussion sur cette question, Nusseibeh dit espérer que le premier ministre israélien ne répète pas la même erreur d’Ehoud Barak à Camp David, et que l’idée du report ne répond qu’à des fins de communication.

"Parce que pour Israël, quelle que soit l’importance de Jérusalem, le facteur essentiel est le caractère juif de l’Etat. Et que, quelle que soit l’importance des réfugiés, ce qui est le plus important pour les Palestiniens et les musulmans, c’est Jérusalem. C’est là-dessus que les plus extrémistes des réfugiés seront prêts à faire un sacrifice. Espérons que ce n’est pas là qu’Olmert et Abbas sont en désaccord, sinon ce serait sans espoir. C’est maintenant que nous devons tout faire, mettre tout sur la table."

"Les faits sur le terrain rendent la situation irréversible", avertit Nusseibeh. "Prenez les paramètres Clinton : les quartiers palestiniens sont sous souveraineté palestinienne, les quartiers juifs sous souveraineté juive. Ces paramètres sont acceptables sur le principe, mais avec les faits sur le terrain, comme l’expulsion de familles arabes de leurs maisons dans le quartier de Sheikh Jarrah et l’occupation de ces zones par des colons juifs, ils vont devenir inacceptables sur le plan pratique. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas le temps."

Vous avez créé certains remous au sein de la direction palestinienne quand, récemment, vous avez demandé aux Européens de stopper l’aide à l’Autorité palestinienne (AP). Quelqu’un s’est même demandé si vous ne souhaitiez pas renoncer à l’aide apportée à votre université Al-Qods.

"La réaction de Ramallah a été un peu inquiète. Ils m’ont appelé plusieurs fois, assez inquiets." Nusseibeh ajoute que l’AP est toujours gangrenée par la corruption (différente de celle dont Olmert est accusé). Les pays donateurs subventionnent des milliers de salariés d’ONG, ce qui crée une dépendance malsaine vis-à-vis d’entités étrangères : "Nous sommes dans une situation horrible. Notre bible politique, notre programme, nos valeurs morales, il faut que nous nous reprenions. Si ce n’est pas pour créer un Etat, au moins pour notre santé mentale et pour nos valeurs en tant que peuple. Hormis à Rammalah, tout le vit dans de très mauvaises conditions. L’occupation est terrible, le siège est partout, la pression. Actuellement, les Européens financent l’occupation. Et ils sont contents parce qu’ils sentent qu’ils font quelque chose, cela soulage leur conscience. Et les Israéliens sont contents parce que ce ne sont pas eux qui payent. Et les Palestiniens sont contents parce que leurs salaires sont payés. L’économie continue à fonctionner, et les gens s’en contentent. Mais c’est de l’argent mort qui court après de l’argent mort."

Nussibeh raconte une entrevue récente avec le premier ministre britannique Gordon Brown au consulat britannique à Jérusalem, avec quatre autres Palestiniens, entrevue au cours de laquelle Brown déclarait qu’il aimerait jouer un rôle plus central dans le processus de paix que celui d’une caisse enregistreuse. "Je lui ai dit, je voudrais vous dire ce que vous pouvez faire pour passer d’un rôle de payeur à celui d’un joueur : conditionnez vos versements à des progrès tangibles dans le processus de paix." Il y a peu, continue le professeur, "j’étais à Bruxelles. J’ai dit aux Européens : si vous voulez verser de l’argent, faites-le seulement à la condition que nous bâtissions un Etat, auquel cas cela a du sens que vous dépensiez de l’argent pour nous construire un aéroport. Mais si, au bout du compte, il ne va pas y a voir d’Etat palestinien indépendant, pourquoi gaspiller votre argent ? Gaspillez-le, si vous le devez, pour nous intégrer à la société israélienne. Cela a davantage de sens. Donnez de l’argent pour nous permettre de faire partie de la société israélienne, d’avoir des droits égaux. Elevez notre niveau d’éducation, notre niveau de vie. Mais que l’AP prenne tout cet argent et crée toute cette dette, cela n’a aucun sens. Peut-être les Européens doivent-ils lier leurs aides à de réels progrès dans les pourparlers de paix, pour créer un choc et que les Israéliens et les Palestiniens sortent de leur complaisance, de leur absence de courage."

Que pensez-vous du soutien grandissant chez les Palestiniens d’un démantèlement de l’AP ?

"L’AP ne sert à rien. Si nous ne parvenons pas à un accord de paix avant la fin de l’année, je pense qu’il vaudrait mieux revenir à la période où nous vivions heureux sous occupation. Nous avions une petite Administration civile [3], le Trésor israélien gagnait environ 20 millions sur nous. Aujourd’hui, nous creusons d’énormes déficits, année après année. Nous dépensons des milliards, nous avons 160 000 fonctionnaires, dont la moitié dans la sécurité, qui ne nous apportent aucune sécurité d’aucune sorte, nous dépensons des sommes énormes sur des armes que nous n’utilisons que les uns contre les autres et qui ne nous apportent aucune sécurité non plus. C’est le foutoir absolu."

Nusseibeh dit que jusqu’aujourd’hui, les Palestiniens s’étaient opposés à toute participation aux élections municipales de Jérusalem par crainte de nuire au lien entre les Arabes de Jérusalem Est et les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Maintenant, compte tenu de l’amenuisement des chances d’une solution à deux Etats, il est peut-être temps pour les Palestiniens de reconsidérer la question : "Pourquoi les habitants [arabes] de Jérusalem devraient-ils se rattacher à la Mouqata, à Ramallah ? Il n’y a aucune raison. L’élection municipale de Jérusalem pourrait servir de point de lancement de la lutte pour l’égalité des droits dans un Etat bi-national. Nous commençons par Jérusalem, non comme une entité en soi, mais comme un fer de lance de tout le corps palestinien. Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas faire de la faiblesse une force ?"

Etes-vous déçu par le camp de la paix israélien ? Votre partenaire Ami Ayalon, qui a rejoint le gouvernement que vous accusez de prendre ses distances avec vos propositions, vous a-t-il trahi ?

’Je respecte Ami Ayalon. C’est quelqu’un de très intègre, c’est quelque chose chez lui qui m’a toujours attiré. Ce n’est pas une trahison envers ma personne. Je considère cela comme la soumission ultime de l’individu à la roue de l’Histoire. On atteint un point où l’on ne se sent plus capable de faire ce qu’on souhaite, de diriger les roues dans le sens qu’on souhaite. Et l’on se soumet, on devient une partie de la machine. Ce n’est pas vraiment une trahison, plutôt une manifestation de faiblesse. Je suis triste plutôt que surpris. Cela fait partie des faiblesses humaines. J’espérais encore parce que, avant d’entrer au Parti travailliste, il était venu me parler. J’aime cela chez lui. Je savais ce qu’il faisait. Des gens le poussaient depuis longtemps, essayant de le faire entrer dans le système, et il a résisté. Mais je pense qu’à un moment donné, il a pris sa décision. Je peux peut-être diriger le Parti travailliste et de là, ce serait le meilleur endroit où me trouver, m’a-t-il dit. Très bien, fais-le, lui ai-je répondu. J’ai été malheureux quand il a été marginalisé et est devenu ministre sans portefeuille." Nusseibeh affirme qu’il a perdu tout contact avec Ayalon depuis que celui-ci a été nommé ministre.

Interrogé sur la capacité d’Abbas à rassembler les Palestiniens en faveur d’un accord qui ressemblerait à la « Voix des Peuples », Nusseibeh dit qu’à la fois le président palestinien et Olmert doivent affronter courageusement leurs oppositions respectives. Par exemple, si Abbas "se présentait devant le peuple palestinien et disait : J’ai pris l’initiative de ce document. Je veux dissoudre le Parlement et me présenter aux élections, et ce sera mon programme politique. Pas seulement pour moi en tant que président, mais aussi en tant que leader du Fatah. Supposons qu’il fasse cela. Il susciterait un débat dans notre société. Ce serait un débat qui irait très loin, très démocratique. Cela marquerait le début d’un processus, d’une lutte. Je pense que du côté israélien, Olmert pourrait faire de même. Nous ne savons pas si les deux dirigeants seront réélus, mais cela vaudrait la peine, même s’ils ne le sont pas, parce que, au moins, nous saurions que nous avons donné une chance à un accord de paix."

Ami Ayalon dit en réaction : "Je suis d’accord avec Sari Nusseibeh. La solution à deux Etats ne sera bientôt plus possible. Il exprime la frustration et le désespoir des Palestiniens, et nous devons en tenir compte. Si un homme comme lui, fils d’un réfugié palestinien, qui a renoncé à son droit au retour et qui a été attaqué physiquement pour cela, en arrive à la conclusion que la solution à deux Etats n’est plus une option, cela signifie que l’approche palestinienne pragmatique s’effondre. Je suis d’accord pour dire qu’Olmert a raté une occasion de parvenir à un accord à cause de ses efforts pour survivre politiquement. Le Parti travailliste ne réussira pas à revenir au pouvoir en attaquant les autres partis, mais seulement en se réunissant sous le drapeau à la fois de la sécurité et des accords politiques."