Nous réinventer... La preuve par neuf que le sionisme peut se réaliser à l’intérieur de la Ligne verte

par Ze’ev Sternhell

Traduction, notes et chapeau : Tal Aronzon pour LPM

Photo : L’arrivée de David et Paula Ben-Gourion à la signature de la déclaration d’Indépendance, 14 mai 1948. Crédit AP.

Ha’Aretz, le 3 décembre 2015

http://www.haaretz.com/israel-news/... : “Here Is Proof That Zionism Can Achieve Its Goals Within the Green Line”.

Le chapô de La Paix Maintenant

Propos ambitieux que celui de Ze’ev Sternhell dans cet article titré en hébreu Léhamtsî eth âtsmeinou mi’Hadash : “Nous inventer de nouveau” ou, au gré de la racine pluri-sémantique, “Accoucher à nouveau de nous-mêmes”. Il y procède à un inventaire de la société israélienne telle qu’elle fut constituée par les pères et mères fondateurs ou fondatrices, et telle qu’elle perdure jusqu’à nos jours, pour mieux lui proposer de se réinventer.

Oui, écrit-il « le sionisme peut réaliser ses objectifs à l’intérieur de la Ligne verte ». Qui, cependant, « prendra sur lui de dire que l’État juif ne s’ancre pas dans la Bible, mais aussi dans le droit naturel des humains à être leurs propres maîtres, et que ce droit, étant universel, s’applique de même aux Palestiniens ? »

L’article de Ze’ev Sternhell

En parvenant aux abords du canal de Suez vers la fin de la campagne du Sinaï, en juin 1967, j’ai demandé à un officier supérieur des unités de réserve – qui devint par la suite l’un des dirigeants de la gauche sioniste radicale – ce qui se passait en Cisjordanie : « Nous finissons la guerre d’Indépendance », fut sa réponse. C’était la pensée dominante à l’époque en Israël et c’est, à ce jour, ce qui sert de justification à l’occupation et la colonisation.

Par définition, la conquête du pays et la colonisation du territoire [1] représentaient les buts fondamentaux du sionisme. Cela répondait aux besoins de l’époque : le sionisme était une nécessité, l’inéluctable conséquence de la crise du “libéralisme” [2] et de la montée ultra-nationaliste en Europe. À l’ouest du continent, la dernière décennie du 19ème siècle se signala par une attaque concertée contre l’héritage des Lumières ; la définition politique et juridique de la nation ; le statut autonome de l’individu et ses droits humains. L’affaire Dreyfus ne fut que la seconde étape de la campagne contre la démocratie libérale lancée à la fin des années 1880 par les sympathisants du général Ernest Boulanger. La campagne boulangiste marqua le début de l’antisémitisme politique en France.

Alors que le sort des Juifs s’était vu lié depuis la révolution française à celui de son idéal de liberté, les dirigeants sionistes comprirent que si une crise remettant en question la démocratie et les droits humains avait pu prendre forme dans la société libérale la plus avancée du continent, l’avenir n’augurait rien de bon pour les Juifs en Europe orientale comme occidentale.

Depuis le milieu du 18ème siècle, deux conceptions de la nation avaient pris forme. La première, celle des Lumières, telle qu’elle s’exprimait dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, définissait la nation comme un ensemble d’individus soumis au même gouvernement et habitant dans les limites d’une même contrée [3] ; tandis que la seconde voyait dans la nation un corps vivant, produit d’une histoire, dont le rapport aux êtres humains en tant qu’individus est pareil à celui d’un arbre à ses branches et aux feuilles qu’elles portent : la feuille existe grâce à l’arbre, ce pourquoi l’arbre à priorité sur la feuille en tant que valeur.

La conception première de la nation, ou approche “libérale”, a joué depuis la révolution française un rôle libérateur, arrachant l’individu à l’emprise de l’histoire, de la culture et des cadres ethniques. Le sort des Juifs était fonction de la pérennité de cette approche à l’ouest du continent et, en dépit des attaques dont elle était l’objet, de sa faculté à pénétrer en Europe de l’Est et à y inculquer les normes occidentales.

Au cours du 19ème siècle, cependant, le concept de nation comme ensemble de ses citoyens s’était graduellement érodé. Dans les dernières années du siècle, l’affaire Dreyfus démontra aux sionistes l’ampleur de la crise et l’urgence d’en tirer des conclusions pratiques. Dans le même temps, en Europe centrale et orientale, l’idée de la nation comme un corps vivant doté d’une identité et de traits distinctifs – ethniques, historiques, religieux et au final également raciaux – prenait racine. Ici, la nationalité était une force visant à libérer le peuple de la domination étrangère, mais non à assurer l’autonomie de l’individu et sa prééminence morale sur la collectivité.

Au final cette approche, qui fit obligation à chaque génération de défendre âprement son héritage culturel singulier, de l’entourer de remparts élevés et d’empêcher que des éléments constitutifs d’une autre culture ne s’y mêlent, se répandit également à l’ouest. Il s’avéra très vite que la démocratisation de la vie politique, le développement spectaculaire de l’instruction au sein de masses dont les parents ne savaient ni lire ni écrire, ainsi que l’amélioration des conditions de vie, ne servaient ni le “libéralisme” ni le socialisme, mais l’ultra-nationalisme. L’instruction élémentaire obligatoire et la presse à grand tirage accrurent la fermeture culturelle, non les valeurs humanistes.

Herzl perçut dans ces changements un phénomène à l’échelle mondiale et se tourna par conséquent vers le sionisme : l’émigration massive outre-Atlantique depuis la terre de pogroms qu’était l’Europe orientale ne pouvait fournir qu’une solution transitoire et partielle – la véritable solution résidant dans la structuration des Juifs en cet État-nation auquel aspiraient tous les peuples d’Europe centrale et orientale, encore sous la coupe à l’époque d’empires multinationaux. L’observation du milieu environnant apprit aux premiers sionistes que seul un État-nation pourrait assurer la survie et la sécurité des Juifs.

Mythe versus Raison

Dès sa naissance, le mouvement national juif fut porteur des attributs consubstantiels à ses contrées d’origine, en Europe centrale et orientale : une identité nationale de nature tribale forgée par une histoire, une culture, une religion et une langue – une identité selon laquelle l’individu ne saurait se définir par lui-même mais est défini par l’histoire. La notion de “citoyenneté”, ancrage de la nationalité à l’Ouest, n’avait aucune signification en Galicie, en Ukraine ou en Biélorussie. Il en allait de même pour les Juifs : les sionistes pouvaient cesser d’observer les préceptes religieux et se couper de la religion en tant que foi métaphysique, mais ils ne pouvaient rompre leurs attaches avec les liens et l’identité tissés par l’histoire – qui se fondaient sur la religion.

En privé, les sionistes pouvaient braver tous les impératifs religieux, mais non en public – la Tel-Aviv naissante était une ville juive fermée le Shabbat ; les restaurants ouvriers chapeautés par la Histadrouth [4] respectaient scrupuleusement les prescriptions alimentaires bien que l’écrasante majorité de leur clientèle fût profondément laïque ; et Berl Katznelson, figure de proue intellectuelle et rédacteur en chef du “Davar [“Parole”], contrôlé par cette même organisation syndicale, fustigea le déviationnisme des moniteurs du mouvement de jeunesse pionnière HaNoar haÔved [“La Jeunesse au Travail”] pour avoir osé partir en camp d’été le jour du jeûne de Tishâh beAv [5].

Quoique tout un chacun ait su par expérience personnelle que la conquête de la Palestine [mandataire] et l’implantation sur son territoire provenaient de l’évolution tragique de la situation [des Juifs] en Europe de l’Est depuis la fin du 19ème siècle, ce besoin vital exigeait un prétexte idéologique : la conquête du pays s’habilla donc de légitimité historique. L’idéologie du retour à « la terre des ancêtres » ne fut pas instituée par des religieux pratiquants, mais par des nationalistes laïcs. Dépouillée de son contenu métaphysique, la religion leur apportait – de même que dans tous les mouvements nationalistes radicaux – un ciment social, et n’était jamais qu’un moyen essentiel à la formation de la fusion nationale. L’histoire avait précédé le choix rationnel, et ce fut l’histoire qui forgea l’identité collective.

En termes d’attachement à l’identité juive, il n’y avait guère de différence entre le mouvement travailliste, dans tous ses dérivés et variantes, et le noyau central petit-bourgeois des sionistes généraux ou la droite révisionniste. La Terre d’Israël n’était ni plus ni moins sanctifiée, à l’époque du Mandat, au sein de la milice clandestine de l’Irgoun [6] que dans les rangs du Palma’h, le corps d’élite des forces de Défense de la population juive, la Haganah [7]. Des réalistes déterminés comme David Ben-Gourion et le leader révisionniste Ze’ev Jabotinsky avaient clairement conscience qu’ils cultivaient la mythologie d’un droit de propriété et d’une continuité historiques enchâssés dans la Bible. Il est bien plus efficace de convaincre les gens par la force du mythe que par celle de la raison.

Le mythe du patrimoine historique – pour l’idéologue sioniste A.D. Gordon, la Bible constituait notre titre de propriété sur cette terre – était essentiel à la constitution des forces sionistes pionnières. Fonder un kibboutz – cette merveilleuse invention, admirée dans le monde entier [8] – près des sources d’Hérode se situait nécessairement dans la droite ligne de Gédéon et ses guerriers.

Dans le monde juif, ceux qui perpétuaient les mythes étaient les jeunes des mouvements de jeunesse pionnière. Ils furent les seuls auxquels Ben-Gourion s’intéressa durant sa visite en Pologne en 1933, lors de la fameuse campagne électorale en vue des élections au 18ème Congrès sioniste, où le Mapaï – le parti travailliste de la terre d’Israël – conduit par Ben-Gourion devint la force dominante de l’organisation sioniste. Les millions de Juifs qui n’étaient pas candidats à l’immigration en Palestine n’avaient à ses yeux pas le moindre intérêt. Le même modèle se reproduisit après la Shoah : le leader de l’État en devenir ne vit dans les camps de réfugiés que ceux de ces jeunes gens au potentiel pionnier qui iraient mettre la terre en valeur.

En quête d’un État

La vérité nue est que les Juifs avaient besoin d’un État plus que tout autre peuple au cours du 20ème siècle. Même Hannah Arendt, la philosophe du politique qui, après sa période sioniste, prit complètement ses distances vis-à-vis d’Israël, écrivit que les droits des êtres humains, s’ils ne se traduisent pas en termes de droit national et ne se placent pas sous la protection d’un État, sont sans valeur, comme le démontre l’existence d’Israël. Ainsi, les droits de l’humanité, cette merveilleuse abstraction créée par la philosophie des Lumières, exigeaient-ils un ancrage politique.

De ce fait, le sionisme représenta une révolution politique et culturelle, mais non sociale. Le mouvement ouvrier, y compris l’HaShomer haTzaïr [9], posa les bases économiques et militaires de la guerre contre les Arabes et de la conquête de l’Indépendance – mais n’impulsa, en dehors du kibboutz, aucune orientation nouvelle en termes de changement social. La direction politique du Yishouv se focalisait sur le but suprême, l’avènement de l’État juif. C’était une entreprise prodigieuse, qui réclamait l’union des classes et la division du travail entre ouvriers et couches moyennes dans le cadre d’un armistice avec l’économie capitaliste. Aussi, malgré les belles paroles sur le socialisme, qui demeurait un mythe mobilisateur, peu de choses furent-elles faites en pratique pour promouvoir l’égalité au sein du Yishouv.

Le mouvement kibboutzique jouissait de l’admiration de tous et, jusqu’à la fin des années 70, ses membres allèrent grossir les rangs des élites culturelles, politiques et militaires, apportant une immense contribution au Yishouv et à l’État naissant. Mais, dans un pays captivé par les valeurs suprêmes du sionisme, il ne fit pas office de modèle bon à imiter en ville.

Passant maître en l’art de conquérir le territoire et de s’y implanter, comme en celui d’exploiter jusqu’à la garde la faiblesse des Arabes et l’incapacité des Palestiniens à organiser une résistance efficace, le sionisme fut le fer de lance de la prise du pays. La Shoah transforma l’entreprise sioniste en programme international – en règlement de la dette contractée envers le peuple juif. Tel était le contexte dans lequel la guerre d’Indépendance fut menée.

Au terme de cette guerre, le poids des chaînes emprisonnant le Yishouv dans son propre succès se fit évident : le comportement de l’État nouvellement fondé découlait en continuité directe de la période antérieure, il ne marquait ni tournant ni aube d’une ère nouvelle. Ce fut la faiblesse clef d’Israël et demeure à ce jour l’une des sources de notre malaise. Ainsi la communauté de “tous les citoyens” [de l’État], qui inclut nécessairement les Arabes restés dans le pays, fut-elle perçue comme résolument inférieure à celle de la communauté nationale et religieuse des Juifs.

La déclaration d’Indépendance ne fut dotée d’aucun pouvoir légal ou moral. C’était un texte de communication destiné aux opinions publiques des pays qui, quelques mois plut tôt à peine, avaient voté aux Nations unies la création de deux États au sein de la Palestine mandataire. Le système démocratique israélien n’empêcha pas les pères-fondateurs de mettre les Arabes sous la coupe d’un régime militaire et de les priver de leurs droits humains jusqu’en 1966. Il n’y avait là nulle raison de sécurité, une simple nécessité psychologique : apprendre aux Arabes qui étaient les seigneurs de la Terre, et maintenir l’état d’urgence de l’époque du Yishouv.

La plupart des Israéliens ne comprenait pas, et certains ne voulaient pas comprendre, que la situation provisoire devait prendre fin – que ce qui était bon et juste avant 1949, parce que cela s’imposait, avait cessé de l’être après la guerre. La conquête de la terre s’imposait alors ; la conception selon laquelle moins il y aurait d’Arabes au sein de l’État juif, mieux ce serait, était compréhensible dans le contexte de la guerre de survie. Après la victoire et l’ouverture des portes à l’immigration de masse, cependant, une nouvelle ère aurait dû commencer. Son symbole le plus fort eût été une constitution, comme promis dans la Déclaration d’Indépendance – une constitution démocratique, basée sur les droits humains et inscrivant en son centre la vie politique et sociale de l’ensemble de ses citoyens, non celle d’une ethnie ou d’une communauté religieuse spécifique.

Une telle constitution aurait montré qu’avec l’accession à la citoyenneté des Juifs dans leur propre État, aux côtés de non-Juifs, un chapitre entièrement nouveau de l’histoire juive avait commencé. Il est évident qu’une constitution aurait supprimé les règles de l’état d’urgence (un vestige de la période du mandat britannique permettant l’instauration de tribunaux militaires pour juger des civils sans possibilité d’appel ; des coups de filet à grande échelle ; des saisies de biens ; des destructions de maisons, etc.). Une constitution aurait également fixé la séparation des pouvoirs et les moyens de contrôler l’exécutif, limitant par là-même sa liberté d’action – toutes choses dont Ben-Gourion n’aurait pas voulu.

Par-dessus tout, cependant, une constitution aurait délimité les frontières du pays telles que définies à la fin de la guerre. Israël n’a pas de frontières permanentes, ni de constitution, parce que telle n’était pas la volonté de ses fondateurs. Toutes les options restaient ouvertes, y compris celles qui s’offrirent en 1967.

Tombés comme fruits mûrs

Tout comme le Yishouv, l’État, lui aussi, était maître en l’art de conquérir des territoires et de s’y implanter ; de forger une économie et de l’aider à croître ; de constituer une armée et de faire la guerre. Lors de la guerre des Six Jours, en 1967, des territoires ni plus ni moins hors de portée que vingt ans plus tôt tombèrent entre nos mains comme fruits mûrs. Comme rien n’était définitif, l’élite travailliste au pouvoir n’avait aucune raison de ne pas continuer sur la lancée qui avait si bien réussi jusque-là. Quel sens la Ligne verte avait-elle pour elle ? N’était-elle pas simplement un instantané imprimé par le hasard de la situation qui s’était créée à l’issue des hostilités en 1949 ?

Si seulement quelques milliers de membres encore des mouvements de jeunesse pionnière étaient parvenus à quitter la Pologne avant que la Deuxième Guerre mondiale, n’éclatât, si seulement le Palma’h avait eu deux brigades de plus – le sort de ’Hébron et Jénine, Ramallah et Naplouse, eut été le même en 1948 que celui de Ramleh et Lod, Jaffa et Tibériade.

Pourquoi était-il légitime de conquérir la Galilée et de s’y implanter, mais non de conquérir la Cisjordanie et de s’y implanter ? Pourquoi était-il souhaitable de chasser les fallah’im de la vallée de Jezréel [10] et de fonder deux kibboutzim, Merhavia et Mizra, sur les terres qu’ils cultivaient – tandis qu’il eût fallu laisser la vallée du Jourdain et la région des monts de ’Hébron ?

Dans les années 1980, j’ai entendu Yaakov ’Hazan, alors dirigeant de l’HaShomer HaTzaïr, se plaindre de ce que les gens comparaient sans vergogne les droits d’un peuple vieux de 30 ans – les Palestiniens – et ceux d’un peuple vieux de 3 000 ans. Le mouvement du Grand Israël était dirigé par le militant sioniste du parti travailliste Yitz’hak Tabenkin, le fondateur des kibboutzim de la fédération HaMeou’had [11] conjointement avec le poète Nathan Alterman [12] et l’écrivain Shaï Y. Agnon [13]. J’ai entendu Moshe Dayan déclarer, lors d’une réunion d’officiers des unités de blindés, que les tanks positionnés dans la vallée du Jourdain iraient toujours de l’avant, sans jamais faire demi-tour.

Les impératifs de la raison

Près de 50 ans se sont écoulés depuis, et le mouvement national juif est dans une impasse. Aujourd’hui encore, le centre gauche, qui a hérité de l’impuissance intellectuelle du parti travailliste, est incapable de proposer une alternative idéologique au projet des colonies. Quel député de l’Union sioniste [14] (sans même songer à Yesh Atid) [15] serait prêt à signer une déclaration posant que ce qui était avant la guerre d’Indépendance légitime, car nécessaire, avait cessé de l’être après et que les colonies, par conséquent, sont non seulement illégales, mais aussi illégitimes, immorales et ne répondent à aucun critère de principe – puisqu’il n’est aucun besoin d’elles et qu’elles n’apportent aucune contribution à l’avenir du peuple juif ?

Et lequel d’entre eux serait prêt à œuvrer concrètement à désamorcer cette bombe à retardement aux effets mortels ? Lequel d’entre eux adopterait l’approche démocratique soutenant que les droits historiques du peuple juif sur la terre d’Israël n’ont pas prééminence sur les droits humains des Palestiniens, et que le pays doit être divisé de façon juste ? Qui prendra sur lui de dire que l’État juif ne s’ancre pas dans la Bible, mais aussi dans le droit naturel de tous les humains à être leurs propres maîtres, et que ce droit, étant universel, s’applique de même aux Palestiniens ?

Car le moment est venu de reconnaître que la clef du futur ne réside pas dans l’histoire et que la Révélation du Sinaï [16] peut dicter des normes de conduite à une tribu – mais pas à une société ouverte et démocratique veillant au respect des droits humains.

Seule la raison peut paver cette route. Et la raison nous enjoint de reconnaître que l’opération de conquête de la terre s’est achevée en 1949, et que la partition du pays à laquelle on aboutit à l’issue de la guerre d’Indépendance doit constituer [le cadre de] la séparation définitive. Ce n’est que sur cette base que nous serons capables de donner forme au futur. Quiconque refuse d’admettre que le sionisme fut l’acte de libération d’un peuple et non de pierres sacrées, un acte politique rationnel et non un surgissement messianique, condamne Israël à la dégénérescence, voire à l’anéantissement en un État binational – ou, en d’autres termes, à une guerre civile permanente. La Jérusalem actuelle offre un bon exemple de ce à quoi l’on peut s’attendre dans l’avenir.

Pour qu’émerge un bloc de centre-gauche ayant une chance de prendre la tête de la société, il lui faut se construire autour d’un choix explicite affirmant qu’Israël n’a pas de revendications territoriales au-delà de la Ligne verte.

Naturellement, cette approche requiert symétrie et réciprocité de la partie palestinienne. La Ligne verte [17] constitue la frontière définitive, il n’y aura donc ni colonie juive en Cisjordanie, ni retour palestinien dans les frontières de l’État d’Israël. Des modifications de frontières peuvent être envisagées ; elles donnent matière à discussion dans le cadre des négociations de paix et des échanges de territoire, mais n’en sont pas le principe directeur.

L’occupation sous-tend le conflit avec les Palestiniens, et aussi longtemps que la société juive ne reconnaîtra pas l’égalité des droits de l’autre peuple habitant sur cette terre, elle ira s’enfonçant chaque fois plus profond dans une situation ouvertement coloniale et d’apartheid, comme celle qui existe déjà dans les Territoires, et dans des chimères destructrices du genre de celle de la “Jérusalem une [et indivisible]”.

Le sionisme traditionnel s’est assigné pour but de fonder un foyer pour le peuple juif. La période de la guerre d’Indépendance à la guerre des Six Jours a montré que tous les objectifs du sionisme pouvaient se concrétiser dans les limites de la Ligne verte. L’Israël d’après 1967 a sombré dans l’occupation faute d’avoir été capable de se libérer des chaînes du passé : le retour à la terre biblique des rois, des juges et des prophètes amena de larges pans de la société israélienne a perdre leur emprise sur la réalité. La soif de terres sur les hauteurs du Golan pervertit les mouvements de colonisation. Le succès se mua en insupportable fardeau.

Aussi l’unique question qui fasse sens aujourd’hui est-elle de savoir si la société israélienne a encore la capacité de se réinventer et de mettre fin par elle-même à la guerre avec les Palestiniens.

JPEG - 232.2 ko
La guerre des Six Jours, 1967. Crédit Gamma-Keystone via Getty Images.

Notes

[1] Par la mise en culture des terres dans les premiers kibboutzim où les maigres “biens” sauvés d’une vie antérieure, de la chemise à la montre, sont alors collectivisés dans une égalité spartiate ; et dans les moshavim, villages organisés en coopératives de production. On peut penser à la différence, dans l’URSS des années trente, entre “kolhoze” et “sovkhoze”.

[2] Nous prenons ici “libéralisme” dans son acception de concept de la philosophie politique, et non dans le sens purement socio-économique qu’on lui prête le plus souvent dans la France d’aujourd’hui – contrairement au monde anglo-saxon où il a conservé une dualité héritée des penseurs du 19ème siècle.

[3] Nation, s. f. mot collectif dont on fait usage pour exprimer une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue de pays, renfermée dans de certaines limites, & qui obéit au même gouvernement. Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Histoire Moderne 11:36.

[4] La Histadrouth haKlalit shel haÔvdim beEretz Yisrael [litt. “L’Organisation générale des travailleurs en terre d’Israël”], fondée en 1920 par David Ben-Gourion et ´Haïm Brenner, est un précurseur de l’État, dont elle forge les structures en Palestine mandataire. Dans l’esprit de ses pères travaillistes, elle défend le travail des Juifs, et uniquement des Juifs (Âvodah Ivrith) – créant et répartissant les emplois, dispensant soins, formations et éducation... Mais l’accession à l’Indépendance, où elle ajoute haLéoumit [“nationale"] à son nom, ne change pas la donne comme, à notre sens, elle l’aurait dû. Les Arabes demeurés dans l’État d’Israël ne pourront – parmi de plus graves discriminations imposées par le pouvoir travailliste, comme les permis de circuler – en être membres avant 1966. À son apogée, la toute-puissante confédération syndicale d’inspiration travailliste englobe de fait l’ensemble des salariés de tous les secteurs d’activité. Univers à soi seule, elle contrôle quasi exclusivement jusque dans les années 80 :

en termes de protection sociale, la Sécurité sociale via la Koupath ’Holim (la caisse maladie) et son système de dispensaires et mutuelles pharmaceutiques – face â une médecine privée à peine existante ; les assurances chômage et les agences pour l’emploi ; la coopérative de distribution haMashbir haMerkazi, avec 2 000 points de vente, dont à Tel-Aviv le premier gratte-ciel du pays ; les loisirs avec force installations et clubs sportifs (affiliés au Hapoël) ; des restaurants bon marché à proximité des lieux de travail servant de copieux petits-déjeuners à l’israélienne et des déjeuners simples et sains... Il n’en reste que très peu aujourd’hui à Tel-Aviv, et beaucoup en ont la nostalgie à l’heure de la gastronomie chic et choc ; etc.

en termes d’économie, la production agricole à 80% avec les kibboutzim et coopératives diverses ; la production industrielle avec la première grande entreprise du pays (Koor), les BTP (Solel Boneh) ; les transports publics (Egged) et routiers à 90 % ; la moitié du secteur bancaire avec la banque HaPoâlim, etc.

[5] L’un des plus importants jeûnes du calendrier juif, qui commémore la destruction du Temple au neuvième jour du mois d’Av et l’exil qui s’ensuivit.

[6] L’Irgoun, abréviation de Irgoun Zvaï Léoumi [“Organisation armée nationale”), fut fondée en 1931 en Palestine mandataire par la droite du mouvement sioniste, le parti révisionniste qui s’inspire de Ze’ev Jabotinsky. Mena’hem Begin en prit la tête fin 1943. Clandestine, elle passe à la lutte armée contre les Arabes qui viennent de déclencher la grande Révolte ; et contre les Britanniques jusqu’à l’Indépendance, avec une trêve pendant une grande part de la Deuxième Guerre mondiale. À son passif : en juillet 1946, le dynamitage de l’hôtel King David de Jérusalem, qui abrite des bureaux de l’administration britannique renfermant des documents récemment saisis et compromettant, entre autres, l’Irgoun – le bilan de cette opération censée éviter les victimes se monta à 92 morts et 46 blessés, du fait peut-être d’un déclenchement accidentel ; et, en avril 1948, le massacre perpétré à Deïr Yassin, village arabe à l’entrée ouest de Jérusalem, qui fit 250 morts – en “représailles” d’attaques contre des colonies juives. Cela sonne familier, hélas, au taux de multiplication actuel du tag méhir...

[7] Formé en mai 1941, le Palma’h, acronyme de Plougoth Meḥatz [“Compagnies d’attaque”] constitue le corps d’élite de la Haganah [ou “Défense"], abréviation de l’armée clandestine de la population juive de Palestine – le Yishouv – et de ses colonies menacées. Lorsque la guerre éclate après le départ des Britanniques, il compte plus de 2 000 hommes et femmes, quelques pilotes et coucous de récupération, des commandos de marine et des unités de renseignement. Démantelé nous sans douleur en 1948 pour s’insérer dans l’armée nationale dont la Haganah forme l’épine dorsale, le Palma’h contribua à la formation de l’ethos militaire du pays, et donna de longues années à Tsahal son commandement au plus haut niveau.

[8] Dans les années trente, et avant que l’évolution de la société israélienne ne fasse de cette expérience originale un puissant modèle de société, il s’est agi d’ériger à la faveur de la nuit quelques palissades autour d’une tour de guet. Tentes ou baraques sommaires viendront après, tout comme la mise en valeur des terres (assèchement des marécages, débuts de culture et d’élevage). On peut lire La Tour d’Ezra, d’Arthur Koestler, où l’on voit comme le Yishouv s’étend au gré de l’avancée de ces structures surgies en une nuit et défendues armes interdites à la main. C’est là aussi que s’est forgé le Palma’h, avant qu’on ne le fonde dans la nouvelle armée constituée autour de la Haganah.

[9] HaShomer HaTzaïr ou La Jeune Garde [litt. “Le Jeune Gardien”], mouvement pionnier issu du Poalei Tsion [“Ouvriers de Sion”] fondé par Beer Borokhov – pour qui la source de tous les maux endurés par la “nation” juive résidait dans l’anomalie fondamentale d’une structure de classe en pyramide inversée : ouvriers et paysans en formant la pointe effilée et non la base comme chez tous les peuples. Ayant d’abord les honneurs de l’Encyclopédie marxiste, il en fut chassé par Staline pour qui les seules nations étaient celles qu’il caressait... En ce qui concerne les Juifs (et d’autres), on passera comme on sait de l’expurgation aux purges.

[10] Large vallée fertile et voie de communication antique partant du Carmel en direction du nord-est, la vallée de Jezréel sépare (ou unit) la Galilée et la partie nord de la Cisjordanie, dite Samarie dans la Bible et la terminologie officielle israélienne.

[11] La fédération du Kibboutz HaMeou’had [“Kibboutz unifié”] formée en 1927 par l’union de plusieurs kibboutzim et liée au Poalei Tsion, puis à l’Ahdout haÂvodah [“Union du travail”]. Dans la différentiation qui s’instaure entre les héritiers des ailes gauche et droite du Poalei Tsion – l’une réunissant la fédération du Kibboutz Artzi, l’HaShomer HaTzaïr et le parti Mapam ; la seconde, social-démocrate et majoritaire étant à l’origine du parti travailliste – c’est vers cette dernière que penche la fédération HaMeou’had et son mouvement de jeunesse pionnière, le HaBonim (“Les Bâtisseurs”).

[12] Nathan Alterman (Varsovie 1910-Tel-Aviv 1970) le chantre national dont le poème “Le Plateau d’argent”, constitue une sorte d’hymne à la jeunesse qui se sacrifia en 1948 pour donner un État à son peuple, mais aussi le dramaturge, traducteur et journaliste – auteur dans le Davar d’influentes et percutantes chroniques hebdomadaires en vers – y compris un cri de révolte contre le meurtre gratuit d’un vieil homme arabe, recroquevillé de terreur avec sa femme contre un mur de village au passage des soldats de l’État en gestation.

[13] Shmouël Yossef Agnon dit Shaï suivant l’acronyme de ses prénoms (Pologne 1888-Jérusalem 1979), dont les nouvelles et romans revisitent les strates de la langue hébraïque parfois mêlée d’araméen à des degrés divers – des différentes périodes bibliques au Talmud ou au Midrash - selon le genre et thème, souvent ’hassidique au sein du shetl déclinant, abordés. C’est tout un univers culturel qu’il ressuscite ainsi ; et une langue à laquelle il offre, avec une seconde naissance, la reconnaissance internationale du Nobel de littérature (1966).

[14] * L’Union sioniste, HaMa’haneh haTzioni [en fait et litt. “le Camp sioniste"] est une coalition politique israélienne formée à l’occasion des élections législatives israéliennes de 2015, avec pour principales composantes le Parti travailliste et HaTnouah (litt. “Le Mouvement”], parti créé en novembre 2012 par Tzipi Livni.

15 Yesh Âtid [“Il y a un Avenir”], situé au centre mais s’appuyant lors de sa création en janvier 2012 par le charismatique journaliste sur un fort mouvement social, des revendications laïques et des tendances colombes... devint sur ces bases la deuxième force politique du pays lors des législatives de 2013. Acceptant d’entrer dans la coalition et nommé ministre des Finances, Lapid ne tint aucune de ses promesses, et le triomphe de Yesh Âtid en 2013 fut suivi d’un flop non moins spectaculaire en 2015. Quand le futur se fait antérieur...

[16] Les textes du canon hébraïque de la Bible et ceux de la tradition dite orale (Talmud, Midrash, etc.] censés avoir été révélés en bloc au peuple assemblé au pied du mont Sinaï pendant la période probatoire au désert.

[17] Soit la frontière établie à l’issue de la guerre d’Indépendance sur le tracé des lignes d’armistice.

Lpm