Nous connaîtrons la sécurité quand ils connaîtront l’espoir

par Ami Ayalon, Gilead Sher, Orni Petruschka

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Affrontements avec la police israélienne des frontières à Silwan (Jérusalem-Est). Photo Reuters, 2010

YNet, le 7 octobre 2015

http://www.ynet.co.il/articles/0,73... : לנו יהיה ביטחון כשלהם תהיה תקווה

Une version adaptée en langue anglaise, parue le 9 octobre, existe également sous le titre “Israelis will have security when Palestinians have hope" : http://www.ynetnews.com/articles/0,...

Le chapô de La Paix Maintenant

« Si Nétanyahu avait instillé l’espoir et pris l’initiative, au lieu de traîner dangereusement les pieds – comme ce fut la marque de ses années au pouvoir – il aurait assuré la position d’Israël en tant qu’État juif et démocratique, à l’abri dans ses frontières, pour des générations », écrivent dans cette tribune libre publiée par Yédioth A’haronoth nos trois auteurs, anciens du Renseignement israélien et militants de la solution à deux États au sein du mouvement hors-partis, Blue White Future, qu’ils ont fondé.

À quoi font écho les propos de leur alter ego palestinien, un cadre éminent des Services de sécurité du Fatah, rapportés dans Al-Monitor par Uri Savir [1] : Opposé à la violence, « le président Abbas a mis en garde Nétanyahu à de multiples reprises par des messages personnels secrets contre cette dégradation », confie sous le couvert de l’anonymat cet officier proche du président palestinien, qui craint de le voir débordé par les troupes du Fata’h refusant d’abandonner le terrain au ’Hamas. « Il se peut qu’il soit trop tard, ajoute-t-il. Cela pourrait finir, non en une intifada mais en une guerre d’indépendance. Israël et les États-Unis, conclut-il, ne nous ont pas laissé grand choix ».

Quand Ayalon, Sher et Petrushka reprennent directement la parole, c’est avec une proposition claire pour prévenir « la propagation du brasier à l’extérieur, et l’éclatement à l’intérieur ». Celle, au onzième coup de minuit, « d’une avancée diplomatique véritable afin d’inscrire une frontière entre deux États-nations » permettant juste après de passer à la résolution définitive du conflit. [T.A.]

L’article

Un millier de policiers et un millier de soldats n’étoufferont pas le feu meurtrier qui brûle à Jérusalem et en Judée-Samarie [2] et les braises ardentes dans la bande de Gaza. Un millier de définitions – d’une intifada à une incitation organisée à la violence, en passant par un soulèvement local et les actes de terreur de loups solitaires – ne masqueront pas l’image de la réalité sanglante ni la pente glissante que nous dévalons rapidement. Discours et vaines réunions de cabinet ne changeront pas ce qui se passe en ce moment même entre nous et des centaines, des milliers de jeunes Palestiniens. Nous connaîtrons la sécurité quand ils connaîtront l’espoir. Leur espoir à constamment fondu au fil des ans. Simultanément, notre espoir – de voir s’accomplir la vision sioniste d’un État sûr, démocratique et prospère pour le peuple juif – s’évanouit lui aussi. La violence, qui a atteint des sommets meurtriers ces dernières semaines à Jérusalem, en Judée et en Samarie, ne devrait surprendre personne. Les services de sécurité israéliens avaient donné l’alerte ; les journalistes rompus à la situation sur le terrain avaient traité le sujet ; et des diplomates de par le monde avaient averti qu’une éruption pouvait survenir du fait de l’impasse des pourparlers. Mais le Premier ministre et son gouvernement restaient apparemment aveugles, soit que ce fût délibéré, soit le fruit d’une omission ou d’une négligence.

Et si...

Si le Premier ministre avait regardé la réalité avec courage, il serait monté à la tribune des Nations unies, il y a une semaine encore, pour prononcer un discours fondamental, pertinent, réaliste et novateur, capable de peser et de susciter l’espoir d’un changement ; et ses actes eux aussi se seraient montrés conformes à ses propos.

Nétanyahu aurait pu appeler le président de l’Égypte, le roi de Jordanie, le roi d’Arabie saoudite et les dirigeants des Émirats du Golfe à ouvrir un dialogue sincère sur la base de l’union contre l’Iran, qui se dote du nucléaire avec d’agressives visées expansionnistes ; et d’une lutte commune contre le terrorisme, l’extrémisme et le fanatisme. Sujet aux réserves israéliennes quant à l’initiative arabe de paix, Nétanyahu aurait pu appeler à en discuter les termes en tant que cadre d’un dialogue régional en vue d’une normalisation des relations. L’eût-il voulu, qu’il aurait pu appeler à la reprise immédiate des négociations avec le président palestinien Ma’hmoud Abbas dans la perspective d’un accord sur la base de deux peuples / deux États en un processus sérieux, continu et contraignant menant à la pondération du conflit et plus tard, en un processus graduel mais continu, à la résolution des questions au cœur du litige.

Si seulement il avait dit : « Le chemin est semé d’ornières profondes, mais nous avons pour but de trouver le moyen de surmonter les difficultés. Quand le sang s’échauffe, viennent la vengeance et la colère, jointes à l’affliction, la défiance et la frustration ; même qui n’a rien d’un extrémiste se voit alors submergé par l’émotion, tandis que la rhétorique occulte l’espoir. Abu Mazen [3], cesse d’inciter à la haine et de la répandre. Il doit y avoir moyen de rėsoudre ou tout au moins de tempérer un conflit, même complexe, violent et long, entre des sociétés telles que les nôtres. C’est là notre responsabilité de dirigeants. »

Il est écrit dans la Déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël que la reconnaissance par les Nations unies du droit du peuple juif à un État est sans appel. Ce droit constitue le droit naturel du peuple juif à disposer de leur propre État souverain. La vision sioniste ne peut s’accomplir sans l’existence d’une frontière entre l’État démocratique et sûr du peuple juif qui est le nôtre, et un État-nation démilitarisé et durable du peuple palestinien. Si Nétanyahou s’était senti responsable d’œuvrer à la défense de cette vision, il aurait appelé à la tenue de négociations sur [la solution] 2 peuples / 2 États, avec des frontières agréées sur la base des lignes de 1967 incluant des échanges de territoires. Se fût-il montré courageux et créatif qu’il aurait déclaré qu’afin d’assurer l’avenir d’Israël en tant qu’État-nation du peuple juif, Israël ne présentera aucune demande de souveraineté à l’est de la barrière de sécurité, et qu’il se prépare à faire passer une loi pour l’évacuation, les indemnités et l’intégration de « nos frères [4] des colonies de Judée et Samarie. Ce sont les pionniers de notre époque », aurait dit le Premier ministre dans son discours à l’ONU puis à la Knesseth, « les émissaires des gouvernements israéliens, génération après génération. Ils ont mené la bataille pour l’indépendance et la sécurité de l’État [5] ; et alors qu’un petit nombre emménagera ailleurs à l’identique, 80 % d’entre eux, les habitants des grands blocs d’implantations, constitueront une part unie et inséparable d’Israël au sein des frontières fixées dans le cadre d’un accord ou en son absence ».

Si Nétanyahu avait simplement dit : « Parallèlement à une guerre sans équivoque ni compromis contre le terrorisme, l’incitation à la violence et la délégitimation [d’Israël], et de quelque façon que les Palestiniens réagissent à mes propos, je crois qu’il est de ma responsabilité de dessiner une frontière provisoire incluant les blocs d’implantations, laquelle englobera une nette majorité juive en une démocratie authentique au sein de frontières sûres – restaurant également ainsi la confiance aujourd’hui absente des pourparlers sur la frontière [finale] à venir à l’issue d’un accord. »

Mais Nétanyahu n’a pas parlé ; et en tout cas pas agi [en ce sens]. Et la réalité va se dégradant, au prix de la vie et du corps des gens, de leurs deuils et de leurs pertes. Ce n’est que par l’appropriation du besoin urgent, crucial, d’une avancée diplomatique véritable afin d’inscrire une frontière entre deux États-nations puis, dans la foulée, afin de résoudre le conflit, qu’on préviendra la propagation du brasier à l’extérieur, et l’éclatement à l’intérieur. Et, plus important encore : cela mettra un terme à la dégringolade vers une vie vaine et sans avenir dans un État unique [binational] – qui ne serait pas égalitaire, ou pas l’État du peuple juif. Eût-il dit cela, et agi, et instillé l’espoir, et pris l’initiative au lieu de traîner dangereusement les pieds, comme ce fut la marque de ses années au pouvoir, que Nétanyahu aurait assuré la position d’Israël en tant qu’État juif et démocratique en sécurité à l’intérieur de ses frontières pour des générations.

NOTES

[1] Uri Savir dans Al-Monitor le 18 octobre 2015, “Will Palestinians choose all-out war ?" (Les Palestiniens vont-ils opter pour la guerre totale ?) http://www.al-monitor.com/pulse/ori.... Signalons que l’ex-ambassadeur Uri Savir, rompu au dialogue et militant d’une paix négociée (il a fondé le Centre Peres pour la Paix et en 2011 le mouvement pour la paix en ligne Yala young leaders), publie dans Al-Monitor des articles remarquablement informés. [NdlT]

[2] Les noms bibliques dont use l’administration israélienne pour la Cisjordanie du sud et celle du nord. [NdlT]

[3] Le pseudonyme de Ma’hmoud Abbas au Fata’h, couramment employé par les Israéliens comme par les Palestiniens. Quand aux imputations qui lui sont faites dans la suite de la phrase, notons qu’elles sont familières à Nétanyahu, et que les propos rapportés dans Al-Monitor par Uri Savir constituent un intéressant contrepoint. L’histoire tranchera... [NdlT]

[4] À noter que le terme approprié dans le cadre d’un État-nation,“compatriote", n’a pas fait souche en Israël et ne peut être rendu qu’au prix de circonvolutions par la périphrase “ben (bath) haAretz / fils (fille) du pays”. Quant à “concitoyen (ne)”, il n’a dans le dictionnaire hébreu pas droit de cité... et ferait de toute façon référence à l’ensemble des citoyens d’Israël, tant juifs que palestiniens (musulmans ou chrétiens, druzes ou bédoins, etc.) ; il ne saurait donc convenir dans le cas des colons. Reste le terme hébraïque ici employé de “a’him / frères” (quid des “sœurs” ?), hérité de la structure ancienne des tribus bibliques. Génie de la langue antique revitalisée, qui n’implique pas que les auteurs partagent l’empathie qu’elle connote et qui a, certes, toute sa place dans le discours suggéré à Nétanyahu. On peut toujours s’en consoler avec la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité ». [NdlT]

[5] La question de l’empathie (et du locuteur de ce discours jamais prononcé) est de nouveau posée ici, de façon plus aiguë encore, avec ce dithyrambe aux colons – dont on sait combien l’expansion dite “illégale” (comme si l’occupation jouissait par ailleurs d’une quelconque “légalité”) sur les crêtes au cœur des territoires palestiniens, et les violences qui l’accompagnent, font penser à tout sinon aux ´haloutzim, les légendaires pionniers d’Israël. [NdlT]