Mon premier antisémite

Thème : Antisémitisme, Shoah, comparaisons Humour, humeur, ironie

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 6 décembre 2006
par Yaïr Lapid

les antisémites sont rares en Israël. Alors, quand, en Russie, un chroniqueur israélien en rencontre un (une, pour l’occasion), cela l’amuse et il s’amuse. Très israélien

http://www.ynetnews.com/articles/0,...

Yediot Aharonot, 5 décembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

"Vous les Juifs", me dit Elena Orlova avec une tendresse toute blonde, "vous contrôlez tout l’argent. Voilà pourquoi ’vous’ vous entraidez sur le dos de tous les autres." Je la regardai avec étonnement, puis j’éclatai de rire. "Qu’y a-t-il de si drôle ?", me demanda-t-elle. Je fis un gros effort pour me reprendre.

Nous étions à Moscou. A l’extérieur de la voiture, la ville était grise. La pluie durcissait ses traits. Des gens emmitouflés dans des manteaux matelassés et sans forme luttaient contre le vent comme des poupées sur un sapin de de Noël. A notre gauche, la bibliothèque Lénine et une énorme publicité pour Lexus pendait à la barbe de granit de Vladimir Ilitch.

Elena était mon guide. Elle avait 50 ans, les yeux clairs et les cheveux coiffés en quatre couches de rose et blanc. Deux fois par semaine, elle allait à la messe à l’Eglise orthodoxe russe, et elle n’aimait pas les Juifs.

Je ne sais pas si j’ai jamais réfléchi à l’aspect que pourraient avoir les antisémites, mais il est sûr qu’ils ne lui ressemblaient pas. Une petite femme à la peau laiteuse, dont le cou s’élève vers vous comme celui d’un oiseau quand elle vous parle. "Les Juifs", m’expliqua-t-elle sincèrement, "sont génétiquement plus au courant. C’est pourquoi ils ont été les premiers à voler les Russes après la chute du communisme."

Qui est ce "nous" ?, lui demandai-je. Et si "nous’" avons volé tout l’argent, pourquoi n’en ai-je rien reçu ?

"Ne faites pas l’idiot avec moi", se fâcha-t-elle. "Qui sont les oligarques, Berezovski, Chodorovski, Abramovitch, Gosinski et Gomelski ? Tous des Juifs. Au moment où nous commencions à comprendre ce qui se passait, ils avaient déjà tout raflé. C’est comme cela que vous êtes. C’est dans vos gènes. Vous vous débrouillez bien avec l’argent."

C’est dans les gènes ?

C’est la deuxième fois qu’elle parlait de "gènes", lui fis-je remarquer.

"Pourquoi pas ?" Elle me fixait de ses yeux bleus innocents, mais le combat avait commencé. "N’est-il pas vrai par exemple que vous êtes très proches de vos familles ?"

Oui, je suppose.

"Vous voyez ?", exulta-t-elle. "Alors, s’il est acceptable de dire que sur ce point, vous êtes différents, pourquoi est-il inacceptable de dire que vous êtes construits différemment d’autres manières ?"

Quelles manières ? demandai-je avec soupçon.

"Moralement", dit Elena. "Vous voyez le monde différemment."

Etant très proche de ma famille, je m’excusai et appelai mon père qui a plus d’expérience que moi sur le sujet. C’est ma première antisémite, lui dis-je. Qu’est-ce que je fais ?

Il réfléchit un moment. Depuis qu’il a été nommé président de l’Institut Yad vaShem pour la mémoire de la Shoah, il se sent obligé d’adopter un comportement respectable.

"Pas compliqué", répondit-il. "Ouvre la portière et jette-la dehors de cette voiture."

Je mis fin à l’appel téléphonique et je réfléchis sérieusement à cette idée. Alors, lui dis-je, vous voulez jeter dehors tous les Juifs de Russie ?

"Pas besoin de les jeter dehors", répondit-elle. "Mais je ne comprends pas pourquoi ils doivent être une nation dans une nation. Il faut qu’ils décident : soit ils sont russes, soit ils sont juifs."

Et s’ils n’ont pas envie de décider ?

"Alors, cela devient difficile", dit Elena, qui réfléchit. "Peut-être faut-il décider à leur place. Je ne sais pas. C’est une question politique. Vous savez pourquoi nous avons tous ces problèmes avec les Américains ?"

J’avais une petite idée, mais je la laissai parler. "Parce qu’ils sont contrôlés par les Juifs. Bush ne peut pas lever le petit doigt sans les Juifs. Il doit faire ce qu’ils lui disent de faire. J’ai lu un pamphlet là-dessus, de Ganiyev. Un psychologue, plus important que Freud. Il est très connu en Russie. Il explique les différences enre les races."

Je ris de nouveau. Je n’arrivais pas à me contrôler. "Qu’y a-t-il de si drôle ?" me demanda-t-elle, blessée..

Vous savez, j’ai été un peu partout, mais jamais je n’avais vu cela. On grandit en Israël, où l’on lit sur la montée de l’antisémitisme. Mais là, cela ressemblait à ce que seul des hooligans ou des skinheads peuvent croire.

Il y a beaucoup de gens qui pensent comme vous ? lui demandai-je.

Elle réfléchit un moment. "Tous ceux que je connais", dit-elle. "Mais vous ne m’avez toujous pas expliqué pourquoi vous riez."

Tout à coup, je sentis une bouffée d’amour pour Israël. Peut-être est-ce le genre de choses qu’on ne peut vivre qu’à l’étranger. Quand on prend de la perspective, toutes le crises et les maladies que nous connaissons ressemblent à des excès commis par des gens qui ont réussi trop vite. Après tout, mon pays a pu m’élever pendant 43 ans sans m’avoir présenté à quelqu’un comme Elena Orlova.

Elle ne me faisait pas peur. Je ne voyais pas une seconde Shoah en la regardant dans les yeux. Contrairement aux peurs que les gens comme elle ont réussi à implanter dans 50 générations de Juifs, je la voyais exactement comme elle était. Une femme pas particulièrement intelligente, dont la seule façon d’échapper à sa pauvre vie était de mépriser quelqu’un d’autre.

Je riais parce que vous ne savez pas, lui dis-je.

"Je ne sais pas quoi ?"

Il est juif.

"Qui est juif ?"

Le président Bush. Son vrai nom est Bushinsky. Nous cachons ce fait parce qu’autrement, personne ne comprendrait pourquoi il nous aide tant.

Je vis les rouages tourner dans son cerveau - très difficilement - alors qu’elle tentait d’absorber cette nouvelle information. Elle allait avoir quelque chose à raconter à l’église, c’était sûr.

"Comment vous aide-t-il ?"

Que voulez-vous dire, et je gloussai de nouveau. Pourquoi pensez-vous que vous êtes si pauvres ? Il les a aidés à sortir l’argent de Russie.

"Aidé qui ?"

Vous savez, Berezovski, Chodorovski, Abramovitch, Gosinski et Gomelski, qui d’autre ? Tout le monde fait partie du réseau. C’est comme cela que nous nous sommes emparés du monde. Tous font ce que nous leur disons. Poutine aussi.

"Poutine aussi ?" Elle était en état de choc.

J’allais lui dire que son vrai nom était Putinsky, un Juif de Lodz, mais j’ai pensé que même cette femme stupide comprendrait que je me moquais. Alors, je lui dis que son prix était un peu haut, mais que nous étions parvenus à un accord amiable.

"Vous l’avez acheté ?" demanda-t-elle, abasourdie par ma révélation.

Mon coeur, lui dis-je, je ne dirai pas que vous avez complètement tort, mais nous ne sommes pas non plus la Mafia. C’est plus comme une organisation mondiale. Nous avons l’argent, les contacts, et ceux qui nous causent des ennuis finissent par le payer.

"Que voulez-vous dire par ’le payer’ ?"

Je ne veux pas en discuter davantage, mais si j’étais vous, je ferais très attention à mes questions. Elle eut l’air un peu effrayée.

"Je n’avais aucune mauvaise intention", dit-elle.

Très sérieux, je lui dis que c’était une bonne chose pour elle qu’elle m’eût rencontré. D’autres Juifs que moi auraient fait en sorte de ruiner sa carrière. Souvenez-vous d’une chose, lui dis-je. Nous contrôlons tout. Alors, quand nous sommes le sujet d’une conversation, il vaut mieux la fermer.

Elle gigotait sur son siège, me jetant de temps en temps un regard effaryé. Vrai, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant amusé.