Mille et une nuits d’ennui

Thème : Humour, humeur, ironie

par Sayed Kashua

Conversation de nuit à Jérusalem entre deux amis, devant des verres d’arak. Sujet qui arrive immanquablement sur le tapis entre amis arabes mâles : les filles, les Juives qu’on ne peut pas avoir

Ha’aretz, 14 août 2009

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Une douce brise hiérosolomyte parvenait jusqu’à l’étroite allée. Mon ami et moi avions choisi, comme tous les clients, de nous asseoir dehors, devant l’une des tables de bois brut. Ce qui ne laissait qu’un petit passage pour les quelques rares passants à cette heure tardive, car il était près de minuit. Un groupe de chats attendait patiemment devant le restaurant français leur part de restes nocturnes.

- Dis-moi, dit mon ami, alors que nos yeux étaient braqués sur une fille en robe à fleurs qui traversait l’allée.
- Quoi ? Je tenais un verre qui transpirait d’arak glacé.
- Toute cette histoire des types de Jaljulya [1], dit-il en faisant tss tss, comme il le fait quand quelque chose le préoccupe.
- Choquant, non ? dis-je en remettant l’arak sur la table.
- Ouais, choquant, tu l’as dit, dit-il lentement en gloussant, ça me pose pas de problème.
- Tu commences pas à parler politique avec moi, grognai-je avec un sourire. C’est la dernière chose dont j’ai besoin maintenant.
- Politique ?, sourit-il, par une nuit pareille ?

Il rétrécit alors les yeux, se gratta le front et ajouta :
- T’as vu les photos des filles qui étaient avec eux ?
- Avec qui ?
- Avec qui, répéta-t-il d’un ton accusateur, exigeant la plus grande attention. Avec les types de Jaljulya.
- Laisse tomber Jaljulya pour l’instant, dis-je en changeant de siège. Je savais que s’il commençait avec Jaljulya, on finirait par perdre notre bonne humeur. Après tout, j’étais sorti pour me détendre, prendre l’ait, écouter de la bonne musique, avoir des pensées cochonnes et retourner chez moi pour une bonne nuit dans mon lit.
- Qu’est-ce que t’as ?, demanda-t-il en sirotant son arak. Ces derniers temps, si la conversation ne tourne pas autour de toi, tu ne veux pas écouter.

Je l’écoutais. Mais j’eus le dernier mot : OK, nu » [2] dis-je. Jaljulya, ça marche. Parle, exprime-toi. Mais je te préviens, si vous me fichez en l’air mon humeur, toi et ton Jaljulya, vous me payez ma conso.

- Tais-toi et laisse-moi finir ma phrase. OK, la boisson est pour moi même si tu restes de bonne humeur. J’acquiesçai de mauvaise grâce.
- Alors, les filles qui étaient avec eux ? demandai-je.
- T’as vu comme elles étaient belles ?. Ses yeux étaient grand ouverts.
- Non, répondis-je avec dédain. Elles étaient toutes floutées, non ?
- Oui, floutées. Le débit fut rapide, puis lent. Mais on pouvait voir qu’elles étaient jolies. On distingue leurs silhouettes, leurs vêtements, leurs cheveux. Je te le dis, elles sont belles même avec le visage flouté. - Bon, répondis-je, disons. Elles sont canon. Et alors ? - Comment ?, dit-il, reprenant ses tss tss et dessinant un point d’interrogation avec la main. - Quoi, comment ? - Comment sont-ils arrivés à se les faire, ces salopiots d’Arabes ?
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Quoi, qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis à l’université depuis un million d’années. Toute ma vie, je suis entouré d’étudiantes juives. Et rien. Rien du tout.
- Quoi, rien ? J’étais surpris. J’étais sûr que ce copain, universitaire jeune au moins d’âge et d’esprit, considéré comme beau par-dessus le marché, pouvait avoir toutes les femmes qu’il voulait.
- Je te le dis, rien, dit-il en haussant les épaules. Et ce n’est pas faute d’essayer, c’est même gênant tant j’essaie.
- Je te crois pas, dis-je en avalant une petite gorgée, même pas celles de gauche ?
- Même les chiens de Shalom Akhshav vont me cracher dessus, dit-il en riant.
- Arrête !
- Si je te le dis ? Je passe des heures à leur expliquer ma philosophie politique. Elles approuvent avec enthousiasme, compatissent à mon chagrin en tant que nation. Parfois je crois voir dans leurs yeux une lueur qui dit :"Conquiers-moi, venge-toi", et puis rien. Un mur de séparation.

Je me mis à rire et fis signe au garçon, sorti s’occuper des tables.

- Un autre arak ?, demandai-je à mon ami qui avait lui aussi fini son verre. Deux, SVP, de l’arak avec des glaçons, dis-je au garçon qui fit un signe de tête en souriant. Je repris :
- Et alors ? Tu veux me dire que tu es jaloux de ces types de Jaljulya qui vont prendre perpèt’ ? Je ris très fort, mais l’ami ne coopéra pas. Son expression était devenue grave. - Tu ne comprends rien, hein ? Je te le dis, j’ai commencé à me pencher sur le sujet, et à mon avis, ça vaudrait le coup de faire une recherche sérieuse, une recherche anthropologique de haut niveau.
- De quoi tu parles ? Tu veux faire une autre thèse de doctorat sur "Pourquoi je ne me fais pas de filles contrairement aux gars de Jaljulya" ?
- Vas-y, rigole, mais toi, d’abord, qu’est-ce que t’en sais ?
- De l’anthropologie ? Rien.
- Oublie Jaljulya. Regarde autour de toi. Quel genre d’Arabes - je veux dire en général - voyons-nous sortir avec des filles juives ?
- Je ne sais pas.

Je te dis que t’es un con. C’est ça que j’ai à te dire, lui dis-je en remerciant le garçon venu apporter l’arak. Les chats s’étaient regroupés autour de la porte. Un cuisinier en vêtement de travail blanc, arabe apparemment, sortit en portant un bol de métal. Les chats le suivirent jusqu’au bout de l’allée. Une jeune femme aux yeux bleus, en haut ajusté et jeans, arrivait vers le pub. Je fis un clin d’œil à mon ami, qui semblait désespéré, en la montrant de la tête. Il se retourna sans enthousiasme et reprit ses tss tss dédaigneux :

- Laisse tomber celle-là, elle était chez les jeunes du Meretz.