Mahmoud Darwish s’attaque aux radicaux

Thème : Politique et société palestiniennes

Associated Press
mis en ligne le 15 juillet 2005
par Mohammed Daraghmeh

l’affrontement entre laïques et fondamentalistes a lieu dans lesterritoires palestiniens, sur fond de chaos où les bandes armées tentent d’imposer leur loi. Son issue déterminera en grande partie le visage qu’aura le futur Etat de Palestine (si...). Le poète national Mahmoud Darwish prend fortement position, pour la laïcité et pour le droit " à la vie et au bonheur ", même sous occupation

Associated Press, 14 juillet 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

L’été est chaud dans le monde artistique palestinien : des hommes en armes ont interrompu le concert d’un chanteur populaire de Cisjordanie après qu’il eut refusé de limiter son répertoire à des chants patriotiques ; une ville dirigée par le Hamas a interdit un festival de musique pour ne pas que les sexes se mélangent.

Aujourd’hui, Mahmoud Darwish, le poète national palestinien, répond en disant que les fanatiques n’ont aucun droit de priver les Palestiniens des beautés de la vie. " Il y a dans notre société des éléments de type taliban, et c’est un signe extrêmement dangereux ", a dit Mahmoud Darwish cette semaine lors d’une réunion d’artistes et d’intellectuels.

Il ne s’agit pas d’un débat sur la liberté d’expression artistique, mais sur la question de savoir si le futur Etat de Palestine sera une théocratie ou une démocratie pluraliste.

Comparés à d’autres sociétés arabes, les Palestiniens ont toujours été largement laïques et ouverts à la culture occidentale, même si l’islam est majoritaire. De nombreux Palestiniens ont des liens étroits avec l’Occident, et en particulier des membres de leurs familles qui vivent à l’étranger ou qui ont fait leurs études dans des universités occidentales.

Mais les quatre années du conflit israélo-palestinien ont conduit un certain nombre de Palestiniens à se tourner vers la religion ou la tradition. Phénomène qui reflète d’ailleurs une tendance générale à l’échelle de toute la région du Moyen-Orient.

De leur côté, les fondamentalistes musulmans s’affirment de jour en jour. Ces derniers mois, le Hamas a enregistré plusieurs victoires aux élections locales, et espère même l’emporter sur le Fatah laïque du président Mahmoud Abbas aux prochaines élections législatives.

Dans la ville de Qalqiliya, en Cisjordanie, le Hamas a gagné les élections locales en promettant de meilleurs services municipaux, mais aussi en s’engageant à ne pas imposer ses positions religieuses. Néanmoins, il y a une quinzaine de jours, le Hamas a interdit un festival de musique d’une journée qui devait se tenir dans la ville, en arguant que le mélange entre hommes et femmes lors d’un événement de cette nature était " haram ", interdit par l’Islam.

Mustafa Sabri, porte-parole de la municipalité de Qalqiliya, a déclaré que cette interdiction était démocratique, car elle reflétait le souhait de la majorité. " Nous ne sommes pas des Taliban ", a dit Sabri, " mais nous les respectons parce qu’ils ont choisi quelque chose qui convenait à leur peuple ".

Mohammad Ghneim, 30 ans, ambulancier à Ramallah, qui espérait assister aux concerts, dit qu’il craint que le Hamas ne tente de plus en plus de se mêler de sa vie privée : " aujourd’hui, ils interdisent un concert, demain ils pourraient interdire la télévision par satellite ".

La semaine dernière, les amateurs de musique ont de nouveau été secoués quand des hommes armés ont interrompu le concert que le chanteur populaire Amar Hassan donnait à l’université An-Najah de Naplouse, en Cisjordanie. Amar Hassan est célèbre en Palestine depuis que l’année dernière, il est arrivé deuxième de l’émission " American Idol " à la télévision libanaise (l’équivalent de notre Star Academy).

Avant le concert de Naplouse, des activistes des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa sont venus trouver Amar Hassan dans sa chambre d’hôtel. Ils lui ont ordonné de ne chanter que des chansons patriotiques, et de renoncer aux chansons d’amour de son répertoire. Les hommes des Brigades ont dit au chanteur que les chansons légères étaient interdites tant qu’Israël occupera la Cisjordanie.

Amar Hassan, sans céder à ces exigences, entama son concert devant une foule de 6.000 personnes. Pendant le concert, plusieurs dizaines d’hommes armés, et plusieurs centaines de manifestants manifestaient devant les murs de l’université. Les hommes armés tirèrent des coups de feu en l’air et lancèrent des grenades incapacitantes, forçant finalement Amar Hassan à interrompre son show. Alors que les spectateurs quittaient le campus, les manifestants firent irruption à l’intérieur du campus, en jetant des sièges et en insultants ceux qui partaient.

Dans une interview, Amar Hassan déclare qu’il ne se laissera pas intimider : " ces gens (les activistes) ne veulent pas que nous soyons heureux. Ils veulent nous voir assis sur les ruines en train de pleurer. Nous allons mener contre eux une guerre créatrice, avec davantage de poèmes, davantage d’art, davantage de chansons ".

Ahmed Al-Taki, un dirigeant local des Brigades, a déclaré que son groupe continuerait à interdire les concerts.

Lundi, Mahmoud Darwish, poète national palestinien emblématique, qui a décrit avec talent la lutte de son peuple pour l’indépendance, a pris le parti d’Amar Hassan et l’a invité à une rencontre entre intellectuels et artistes palestiniens à Ramallah. Darwish a dit aux participants : " nous devons résister face aux tentatives de réprimer les artistes ".

Les déclarations de Mahmoud Darwish ont été publiées mardi dans le quotidien palestinien Al-Ayyam. Le poète reclus, qui habite Ramallah, n’a pu être joint pour répondre à nos questions.

Les concerts à Qalqiliya et à Naplouse faisaient partie d’une tentative de restaurer un sentiment de normalité après plus de quatre années de combats, a dit l’organisateur, Iman Hamouri. Une série de concerts estivaux avait commencé en 1994, mais était suspendue depuis le début de l’intifada.

Hassan Khader, spécialiste de la culture pour Al-Ayyam, dit que le Hamas est aujourd’hui assez puissant pour imposer ses conceptions, mais que, selon lui, il finira par le payer aux élections : " si le Hamas veut être une force politique, il ne faut pas qu’il force les gens à adopter son idéologie".