Ma femme de ménage juive

par Sayed Kashua

Ha’aretz, le 12 mars 2011 (en hébreu uniquement)

http://www.haaretz.co.il/hasite/spa...

Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

Illustration : Amos Biderman pour Ha’aretz

Outre sa chronique hebdomadaire dans le quotidien Ha’aretz et trois romans à son crédit, dont deux traduits en français (Les Arabes dansent aussi, reéd. 10/18 ; Et il y eut un matin, reéd. Points Poche) Sayed Kashua est aussi le scénariste à succès d’une série télévisée mettant en scène une famille arabe israélienne de la classe moyenne et ses amis juifs bien-pensants : Avodah Aravit - “Travail d’Arabe“, dont trois épisodes étaient projetés vendredi dernier au Forum des images dans le cadre du festival des séries.

Dans ce bref récit, le chroniqueur inverse la donne : « Tout arrive, y note-t-il en effet. Pour la journée internationale de la femme, nous allions avoir notre première femme de ménage juive, la première employée juive. » À ceci près que cette “révolution“ se paye au prix fort...

Nous n’avions pas le choix. Il nous fallait une femme de ménage. Un océan de travail me submergeait à nouveau et ma femme, l’assistante sociale, avait décrété la grève. Au début, j’arrivais encore à triompher de montagnes de linge, à prendre le dessus sur la vaisselle, conduire les enfants à l’école et à leurs activités, commander des pizzas ou acheter sur le chemin du retour de quoi fourrer une pita [1] - histoire que les enfants ne se croient pas dans le besoin. De temps à autre je leur faisais prendre une douche, de temps à autre je passais l’aspirateur mais, ces dernières semaines, même le peu de ménage accompli se muait en un lourd fardeau. « Il vous faut une femme de ménage », disait chacun des amis ou presque qui, au péril de leur vie, se risquaient à accepter notre hospitalité.

Il n’était guère facile de trouver une femme de ménage qui fût à la fois déclarée et disponible. Un ami juif friqué pleurant sans cesse misère nous recommanda la sienne :

« Tiqvah est tout simplement extraordinaire, dit-il, et je l’ai convaincue de faire un effort pour sauver un de mes bons amis en détresse.
- Merci beaucoup, lui ai-je répondu. Tu ne sais pas à quel point il est difficile de trouver quelqu‘un avec des références.
- Oui, dit-il, je sais. Et moi non plus il ne m’est pas facile de la partager, mais il faudra que tu la prennes chez elle et que tu la ramènes ensuite.
- Pas de problème, ai-je répondu, quasi prêt à n’importe quelle condition.
- Elle est aussi un peu chère, ajouta-t-il.
- L’argent n’est pas la question, fut ma réponse.
- Elle ignore que vous êtes arabes, dit-il.
- Quoi ?
- Écoute, Sayed, dit mon ami en me posant la main sur l’épaule droite, je te le dis, je connais Tiqvah depuis plus de dix ans déjà, oublie ça, il n’y a pas la moindre chance qu’elle accepte de travailler chez des Arabes.
- Je ne comprends pas, je bredouillais un peu, alors comment au juste...
- Pas la peine de la mettre au courant, répondit mon ami sur l’air du serpent, écoute ce que je te dis, travailler chez des Arabes, pour elle, c’est offenser Dieu.
- Parce qu’en plus, elle croit en Dieu ?
- Disons les choses ainsi, soupira-t-il, toute sa paye passe en voyages à Foix ou Dieulefit [2]. »

« Je ne veux plus rien entendre à ce sujet, fut la première réaction de mon épouse, tu es devenu fou ?
- Tu sais quoi ? ai-je crié à bout de patience, tu n’as qu’à nettoyer toi-même. Ça ne me concerne plus. Je n’ai pas le temps, on va finir par me licencier à cause de tout ce ménage. Ce n’est pas mon problème. Tu ne veux pas de Tiqvah ? Débrouille-toi toute seule et, tu sais quoi, commence aussi à cuisiner, il est grand temps.
- C’est bon, c’est bon, fit-elle après un instant de réflexion. De toute façon, à cette heure-là, les enfants sont à l’école ». Et je compris qu’elle était d’accord pour tricher.

« Bonjour Tiqvah, dis-je au téléphone après avoir pris une grande inspiration, bonjour, je suis l’ami de Shaï...
- Bonjour, rétorqua-t-elle gaiement, oui, vous êtes Israël ? »

Israël ? C’était le nom qu’il lui avait donné, ce malade. « Oui, ai-je répondu, je voulais savoir où passer vous prendre demain, et... »

Voilà. Tout arrive. Pour la journée internationale de la femme, nous allions avoir notre première femme de ménage. La première femme de ménage juive, la première employée juive. Quelle émotion. Au bout du compte, quelques Arabes allaient peut-être réussir à payer un Juif pour travailler ?

J’avais convenu avec elle de la prendre à huit heures. À sept heures et demie, j’aurai déjà jeté les enfants à l’école, emmené ma femme chez des amis, et j’irai récupérer Tiqvah. Pas de raison que ça se complique, de toute façon notre nom ne figure pas à l’entrée de l’immeuble. Après je la laisserai seule, d’après mon ami on peut lui faire confiance, et quand elle aura fini je passerai la prendre pour la reconduire. Et c’est là que je la paierai. Vrai de vrai, je prendrai de l’argent dans mon porte-monnaie, et je paierai une Juive. Ma femme m’a crié dessus, mais je pense toujours que c’est là une sorte de révolution.

Bon, il faut faire disparaître tout signe arabe de la maison. Pour commencer, j’ai coupé le téléphone. Que ma mère n’aille pas par malheur appeler au beau milieu et faire peur à notre Tiqvah [3]. Après, je me suis mis à ôter les photos de famille accrochées aux murs.

« Qu’est-ce que tu fais ? a protesté ma femme.
- Avec tout le respect que je te dois, tu es très belle, lui ai-je dit en poursuivant ma tâche, mais quelquefois, malgré tout, tu as l’air arabe. »

Les photos de famille et toute une pile de livres pour enfants plus quelques recueils de poèmes, je les ai cachés dans le débarras. J’ai inspecté la maison une dernière fois pour m’assurer qu’aucun bout de papier, cahier ou indice d’arabité n’était resté à découvert. Quelques gravures reçues en cadeau et qui me paraissaient dénoter un “goût arabe” furent expédiées elles aussi au cagibi pour y être enfermées. Pour plus de sûreté, je jetai à la poubelle un sac de courgettes et un paquet de pitoth dont l’étiquette portait, en arabe : “Boulangerie de Beith-Safafa“ [4].

« Voilà, opinai-je à la fin devant mon œuvre, l’œil errant sur les murs nus, il me semble que là on dirait un foyer juif. »

Tout se déroula selon mon plan. Je transpirais un peu dans la voiture, mais cela ne dérangea pas Tiqvah. En arrivant à la maison, elle chercha tout de suite le canal 24 [5], qu’elle régla à plein tube. Elle embrassa la maison du regard, tourna la tête à droite et à gauche, dit qu’elle faisait des journées de sept heures maximum et qu’à son avis elle n’arriverait pas à accomplir la moitié du travail qu’il y avait chez nous. Je hochai la tête en signe d’accord, convins de passer la reprendre à trois heures et de la payer à ce moment-là, puis je partis travailler.

Je ne parvins pas à écrire un seul mot. Masque vide de pensée, dévoré d’angoisse, bouleversé, je me demandais si je n’avais pas oublié, malgré tout, quelque chose qui pourrait trahir mon secret. À mon arrivée à la maison, à trois heures, une énorme surprise m’attendait. Je n’imaginais pas que la maison puisse même ressembler à cela. Propre à en glisser sur le sol. « Quoi, c’est du verre ? », demandai-je étonné en voyant la porte du four et en la découvrant transparente. « Merci, vraiment. » Je pleurais presque d’émotion au spectacle de la fenêtre que je découvrais capable de laisser pénétrer la lumière. Quand je sortis mon porte-monnaie de ma poche, mon émotion fut à son comble, comme en un instant historique, au point de regretter qu’aucun appareil photo ne fût présent pour immortaliser l’événement.

« Écoutez, Israël, dit Tiqvah coupant court à mon émotion, si c’est vraiment votre nom...
- Quelque chose s’est passé ? Un frisson parcourut mon corps.
- J’ai trouvé des manuels dans l’un des placards, et je me suis rendu compte que vous aviez voulu les cacher.
- Quels manuels ?
- Mon chéri, dit-elle avec un sourire complice, je suis à demi irakienne, tout de même, et les caractères arabes, faites-moi confiance, je sais les reconnaître.
- Je suis tellement désolé, commençais-je à bredouiller. Je ne vois vraiment pas comment vous expliquer, je ne pouvais tout simplement rien vous dire, je ne pouvais pas me livrer.
- Mon chéri, dit-elle en souriant, ne vous faites pas de souci, mon âme.
- Je ne saisis pas.
- C’est une tâche sacrée que vous accomplissez là-bas », lâcha-elle en m’embrassant de ses lèvres peintes, alors même que je ne lui avais pas parlé de mon travail. « C’est un honneur de travailler pour quelqu’un comme vous », dit-elle en prenant enfin l’argent que je lui tendais. Et dans un murmure elle me glissa, les yeux dans les yeux : « Mon père aussi était au Shabak. [6] »


NOTES

[1] La pita (au pluriel pitoth) est le pain traditionnel du Moyen-Orient. Cette galette, à l’origine cuite sur la pierre de petits fours ronds, est plus ou moins fine ou moelleuse selon le pays dont on suit la recette.

[2] Kashua avait donné pour destination à Tiqvah la localité d’Uman (Ukraine), où rabbi Nah’man dit de Bratslav passa la fin de sa vie et où il est enterré - ce qui en fait depuis un lieu de pélerinage pour ses disciples. Nous avons adapté cette boutade à l’usage du lecteur français, que nous laissons libre de choisir entre la cité comtale de l’Ariège, la petite ville de la Drôme provençale, et le tombeau du maître ’hassidique.

[3] Que l’on pourrait traduire par “Espérance“.

[4] Quartier arabe au sud de Jérusalem.

[5] Chaîne de radio et de télévision, Musique 24 diffuse du rock israélien et défend des artistes encore inconnus.

[6] Les lettres shin/ beth /kaf forment l’acronyme de Sherouté Bita’hon Klali, les Services de sécurité générale d’Israël ou Shabak (auparavant dits Shin Beth). Coïncidence ? Ce nom est aussi en Irak celui d’une minorité ethno-linguistique regroupée dans une trentaine de villages.