Loyauté, une histoire vraie

Thème : Arabes israéliens Humour, humeur, ironie

Ha’aretz
mis en ligne le 14 février 2009
par Sayed Kashua

Sayed Kashua répond à sa manière à Lieberman, au slogan de sa campagne anti-arabe ("Pas de citoyenneté sans loyauté") et à la sorte de folie qui semble s’être emparée d’une partie de la société israélienne, dont le vote Lieberman n’est qu’un symptome

Ha’aretz, 13 février 2009

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

"Tout à l’heure", dis-je aux enfants, et pour la quatrième fois, ce matin-là, je les fichai dehors du bureau. C’était une erreur de leur avoir promis de les emmener avec moi voter. Contrairement aux jours de classe, ils s’étaient levés à l’heure, les dents brossées, le visage lavé et habillés sans élément ostentatoire répréhensible.

Les élections éveillaient leur curiosité : les pancartes, les photos des candidats, ce qui se disait à la télévision, à la radio ou à l’école leur faisaient penser qu’il s’agissait d’une sorte de festival ou de fête. D’ailleurs, le fait est qu’ils n’avaient pas classe. Ils ne voulaient pas rater les festivités. Ces dernières semaines, ils n’avaient cessé de poser des questions chaque fois que nous tombions sur des militants qui distribuaient des tracts aux carrefours, ou lorsque nous passions devant des affiches de tel ou tel candidat.

"Dis, papa", demandaient-ils à l’occasion en montrant une photo, "c’est un gentil, celui-là ?". "Non", répondais-je, parfois sans même regarder de qui il s’agissait. "Papa, papa", a demandé ma fille cette semaine, "je t’ai posé la question pour tous les candidats sur les photos, et tu as répondu qu’ils étaient tous méchants."
"Nous, on va voter pour Superman", a dit son petit frère en levant la main et en faisant des « whiiisshhh » comme son superhéros préféré. "Superman, il est plus fort que Batman, hein, papa ?" Et pour la millionième fois, j’ai répondu : "Ils sont tous les deux forts, Superman comme Batman. Ils n’ont aucune raison de se battre."
"J’arrive", grondai-je encore en essayant de me concentrer sur ma tasse de café noir et mon verre d’eau.

Si j’avais eu un caractère plus positif, j’aurais pu faire la grasse matinée. Et puis, je ne m’attendais pas à voir deux petits Arabes sauter sur moi à 7h du matin, en tout cas certainement pas pour les élections pour la Knesset israélienne. Et puis, avant de sortir, je devais aussi surmonter une sacrée gueule de bois. La veille, j’étais bourré et je suis rentré à près de 3h du matin. Non pas que je me souvienne de l’heure à laquelle j’étais rentré, mais je me souviens du tirage de langue qui m’avait accueilli : "Il est 3 h. Trois heures ! Tu as perdu la tête ou quoi ? Et la veille des élections encore !" L’une des choses les plus terribles que je puisse imaginer (à part la Nakba, la Shoah, le racisme, la discrimination, les guerres et avoir des enfants dans cette partie du monde, je veux dire), ce sont des matins comme celui-ci, quand ma tête explose et que j’essaie de rassembler des bouts de souvenirs, des fragments d’images et demi-phrases afin de me faire une idée sensée des événements de la nuit précédente.

Je me rappelle avoir eu peur. Très peur. Je me rappelle avoir eu une conversation avec un ami de Haïfa qui me disait qu’il avait l’impression que quelque chose avait changé dans la ville. Il parlait d’un regard différent qu’il avait commencé à voir dans les yeux de quelques-uns. Un regard qui cherchait la vengeance, c’est comme ça qu’il le décrivait. Je lui ai dit qu’il se trompait, je l’ai accusé de paranoïa inutile, surtout qu’elle rejoignait mes propres peurs. Des peurs que je ressentais plus que jamais, au moins aussi loin que remontait mon souvenir, le sentiment qu’il est légitime de harceler des Arabes.

Le même genre de sentiment m’avait envahi les premiers jours de la deuxième Intifada, mais à ce moment-là, il paraissait totalement inadéquat, parce que les 13 morts tués par la police avaient semblé être le prix à payer pour satisfaire l’opinion israélienne [1]. A l’époque, le gouvernement avait fait son travail, alors qu’aujourd’hui, après la guerre à Gaza, après la guerre au Liban, la police - peut-être autolimitée par les conclusions de la commission Orr (voir note) - n’avait pas étanché la soif de vengeance de l’opinion ni le sentiment que le moment était arrivé [pour le citoyen] de prendre les choses en main personnellement.

Dommage, ai-je pensé, il vaut mieux être harcelé par la police que par la population civile. Dommage qu’un escadron en uniforme ne puisse pas exécuter dix Arabes par an. Je pense que ce serait un prix à payer relativement honnête, surtout s’il garantissait une conscience tranquille. Je me rappelle avoir secoué la tête, essayant physiquement de me débarrasser des idées noires qui commençaient à m’assaillir.

J’essayai de me rappeler que j’avais passé la plus grande partie de ma vie parmi des Juifs, que je savais qu’il est possible de vivre ensemble. Le SMS d’hier soir de Danny me le confirma : "Alors, kes t’en dis ? On va en ville s’en descendre un petit ? Lehaïm." Nous avions trinqué au bar et j’étais heureux de voir que tout était normal. Qu’au cœur de Jérusalem, je pouvais reconnaître des Juifs et des Arabes normaux, assis l’un à côté de l’autre et discutant, que je pouvais les voir glousser, les entendre parler études, amours, travail.

Alors que les heures passaient et que les verres se vidaient, un tas de gens se sont mis à danser, et je les ai regardés, sachant qu’il était impossible que le cœur de ces gens qui avaient si fort le goût de la vie recèle une haine aveugle qui menaçait d’exploser à tout moment. Je n’ai pas besoin de les sonder profondément pour savoir que, comme moi, ils ne voient aucun problème à ce que nous vivions ensemble. Mais alors, comment cela arrive-t-il malgré tout ? Comment se fait-il qu’il y ait ici des gens qui ressentent que leur existence est en danger ? Comme d’habitude, je bus plus que de raison. Je me souviens que la soirée s’est passée merveilleusement et que je me suis retrouvé, avec mon ami, en train de tourbillonner sur la piste de danse, tournant sur moi-même au son de la musique comme si le jour ne se lèverait jamais. "Cette brune n’arrête pas de te fixer", me chuchota Danny en montrant de la tête une fille qui s’avançait vers moi.

"Ouiiiii, on va aller voter bientôt", grondai-je de nouveau les enfants entrés dans mon bureau juste au moment où je commençais à me rendre compte que j’avais fait l’imbécile la nuit dernière. Les petits électeurs déçus sortirent, découragés, pendant que je tentais de reconstituer le fil des événements qui avaient suivi, sur la piste de danse.

Je me rappelle avoir dansé avec la fille. Je me rappelle que nous étions très près et qu’elle avait pris ma main, et que ce fut comme si elle avait appuyé sur un bouton qui a hurlé dans mon cerveau : "Pas de citoyenneté sans loyauté". J’ai rejeté sa main avec colère et mes hurlements ont arrêté la musique : "Je suis marié, Madame. Je suis marié et loyal. Il n’y a rien que vous puissiez faire pour me priver de ma citoyenneté. Rien. Vous comprenez  ?"
"Quel con", me suis-je dit, et je me suis pris le visage dans les mains.

La porte du bureau s’est ouverte, et cette fois, les enfants en larmes étaient accompagnés de leur mère. "Si tu n’étais pas rentré à 3h du matin, ils ne seraient pas en train de pleurer", dit-elle. "Allez, va et montre aux enfants ce qu’est la démocratie." "OK, OK". Je me suis levé de ma chaise. "Au fait", a-t-elle souri en me faisant un clin d’œil, "tu as été très bien hier soir."