Lettre ouverte à Netanyahu : Qu’est-ce que vous attendez pour parler avec Abbas ?

par David Grossman

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Caricature d’Amos Biderman pour Ha’aretz

(Dans la bulle : “Nudnik ! - Espèce de jean-foutre !”)

Ha’aretz, le 6 novembre 2012

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« En disant qu’il ne retournerait pas à Safed, sa ville natale, le président palestinien a fait entendre un son nouveau – et celui-ci requiert un autre niveau d’écoute », écrit l’auteur israélien David Grossman.

Et d’ajouter, à l’intention du Premier ministre d’Israël : « Vous rejetez automatiquement ses déclarations » et vous réfugiez dans le même attentisme que Moshe Dayan lançant, au lendemain de la guerre des Six Jours, “Nous allons attendre que Hussein et Nasser nous téléphonent”.

« Mais si nous persistons à attendre, nous irons au désastre. »

Qu’est-ce que vous attendez, Benjamin Netanyahu ?

Mah’moud Abbas, à la tête de l’Autorité palestinienne, a déclaré dans une interview donnée à la télévision israélienne qu’il voulait revenir à Safed, sa ville natale, en touriste. Implicite dans ses propos était la renonciation au “droit au retour” la plus explicite qu’un dirigeant arabe puisse énoncer à l’heure actuelle, avant le début des négociations. Alors, qu’est-ce que vous attendez ?

D’accord, Abbas n’a pas expressément prononcé les mots de “renonciation au droit au retour”. Il fut également prompt à reculer par la suite, déclarant dans une interview en arabe qu’il n’avait exprimé que son opinion personnelle et que nul n’avait autorité à renoncer au “droit au retour”. Nous connaissons cette valse palestinienne : un pas en avant en anglais, et deux en arrière en arabe.

Pourtant, il y a là quelque chose de nouveau, un signe. Un son nouveau dans la cacophonie des cris et récriminations réciproques que les deux parties hurlent chacune aux oreilles de sourds de l’autre. Un ton s’est fait entendre là qui exige un autre niveau d’écoute, et une réponse plus complexe et créative.

Et vous ne répondez pas.

Cela m’embarrasse un peu mais je vais vous rappeler, M. Netanyahu, que vous avez été élu à la tête du pays avec mission, justement, de discerner ces rares fenêtres d’opportunité afin d’en faire un possible levier pour sortir votre pays de l’impasse dans laquelle il est coincé depuis des décennies.

Vous comprenez certainement, Monsieur le Premier ministre, ce que cela signifie pour le chef du peuple palestinien de prononcer ouvertement ces mots, même hésitants. Vous pouvez certainement imaginer – même par-delà les murs d’hostilité et de défiance qui se dressent entre lui et vous – ce que cela signifie pour Mah’moud Abbas personnellement, lui qui était né à Safed, lui qui toute sa vie avait aspiré à y retourner et y vivre comme chez lui, de déclarer qu’il renonce à ce rêve. Vous pouvez bien sûr rejeter ces mots comme une manipulation mais au plus profond de votre cœur, vous aussi, en tant que dirigeant soumis aux pressions d’extrémistes et de fanatiques, êtes en mesure de comprendre le courage qu’il lui a fallu pour dire à voix haute ce qu’il a dit, en pleine connaissance du prix qu’il pourrait lui en coûter.

Pourtant, vous avez à peine réagi à ses dires. Votre ministre des Affaires étrangères s’est aussitôt engouffré dans le vide de votre non-réponse et avec la délicatesse qui le caractérise l’a vilipendé, les foulant lui et ses propos dans la boue et la poussière.

Pardon – vous avez répondu, très vite, quasi désinvolte, au début du conseil des ministres : si les Palestiniens veulent discuter, avez-vous dit, la voie des négociations est ouverte, mais sans conditions préalables.

Cette réplique mécanique, le son qu’elle a pris dans votre bouche, me rappelle ce que Dayan avait dit à l’issue de la guerre des Six Jours : « Nous allons attendre que Hussein et Nasser nous appellent. » Nous avons attendu. Nous avons eu la guerre de Kippour.

Si nous persistons à attendre, Monsieur Netanyahu, nous irons au désastre. D’accord, pour le moment les Palestiniens restent tranquilles. Quarante-cinq années d’occupation les ont écrasés, atomisés et réduits au silence. Et parce qu’ils sont si abattus, si apathiques, l’illusion d’une tranquillité pérenne se répand parmi nous en Israël, le sentiment que les choses continueront toujours ainsi.

Mais là où il y a des gens, il n’est pas de vraie paralysie. Et là où il y a des opprimés par millions, il n’est pas de vrai statu quo. L’abattement et le désespoir ont leur dynamique et leur énergie propres. Ils iront rassemblant leurs forces, comblant encore et encore les trous noirs, jusqu’à ce qu’ils explosent soudain avec une formidable violence.

Et quand surviendra la prochaine confrontation avec les Palestiniens, pourrez-vous dire honnêtement que vous avez tout fait pour l’éviter ? Que vous avez retourné toutes les pierres ? Répondu à tous les appels, si faibles et hésitants soient-ils ?

Vous vous dites sans doute que nous sommes en période électorale, que ce n’est pas le moment de secouer la barque, et que tout pas en direction des Palestiniens est susceptible de saper la solide majorité de droite. En homme politique expérimenté, vous savez qu’il y a aussi de puissants éléments pratiques et utiles en faveur, justement, de l’ouverture de négociations avec les Palestiniens, et cela aujourd’hui justement.

Mais je n’entends pas discuter ces arguments, car c’est à un autre niveau et sur un autre plan qu’il convient de mener le débat ; un lieu où vous êtes appelé à vous comporter en homme d’État et non en politicien. Un lieu où il vous appartient de reconnaître que Mah’moud Abbas est peut-être bien le dernier dirigeant palestinien avant longtemps à proclamer qu’il ne permettra ni troisième intifada ni terrorisme ; de reconnaître aussi que ses déclarations lors de cette interview – même s’il les a aussitôt “affaiblies” et corrigées (lui aussi, après tout, navigue entre le politicien et l’homme d’État) – sont peut-être l’occasion ultime de lancer un processus capable d’arracher Israël aux erreurs et au déclin dans lesquels le pays s’est enlisé une génération durant.

Un lieu qui exige un geste fort et hardi, non des arguties électorales. La politique, comme on sait, est l’art du possible. Mais gouverner est parfois un art véritable, qui du rien crée quelque chose. Entre nous et les Palestiniens s’étend aujourd’hui un désert d’absence et de rien. Un président palestinien qui vous dit savoir qu’il ne pourra revenir à Safed qu’en touriste vous envoie un signe du tréfonds de ce rien.

Peut-être ce signe est-il vide de sens. Peut-être est-il sur le point de disparaître. Peut-être n’est-ce qu’une manipulation (encore qu’au vu des réactions de colère dans la rue arabe, ils sont nombreux dans son propre peuple à prendre ses dires avec le plus grand sérieux). Tout est possible. Mais dans la situation présente d’Israël, vous, Monsieur le Premier ministre, avez l’obligation de répondre à ce signe.

Car si vous ne le faites pas, si vous n’avez vraiment pas l’intention de répondre sérieusement à cette chance élémentaire, il me paraît un peu difficile de comprendre au nom de quoi vous briguez [de nouveau] la fonction de chef de gouvernement.