Lettre ouverte à Ehud Barak : “Barak, préviens la tragédie”

Thème : Iran

par Yoram Kaniuk

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Photo : Beny Shlevich, 25 sept. 2005. La dernière construction de la Kirya, à Tel-Aviv, siège du ministère de la Défense, vue du toit du centre commercial Azrieli.

http://www.haaretz.co.il/opinions/1... : Barak, atsor et ha-Asson

http://www.haaretz.com/opinion/an-o... : An open letter to Ehud Barak

Ha’aretz, le 30 juillet 2012

Alors que les menaces lancées à l’Iran par Benjamin Netanyahu se multiplient, l’écrivain Yoram Kaniuk en appelle au ministre de la Défense, Ehud Barak :

« Je ne veux pas me trouver là quand l’État sera détruit par la faute d’un homme pris de furie, qui se révélera bientôt inconséquent ou fou – sans que nous en ayons eu vent ! »

T’entendant jouer, j’ai eu le sentiment que quelqu’un d’autre jouait, de toute son âme. J’ai aimé en toi le Prussien hébreu du kibboutz. En dépit de tout ce que nous avons écrit, moi et d’autres, je ne puis m’empêcher de t’aimer pour ton intelligence – et la façon dont la colère, lorsque tu ne joues pas, te passe au-dessus de la tête.

Je sors d’une maison où Dieu était dans la musique, et quand je suis revenu plâtré de la guerre d’Indépendance, mon père a dit que les Juifs et un État, ça ne pourrait pas marcher. Mais, même en Amérique, je suis demeuré israélien. J’ai senti combien c’était important après la Shoah. Parce qu’alors, comme aujourd’hui, j’étais convaincu qu’Israël en était le résultat. Ils furent très peu à venir ici par sionisme mais, quand il n’y eut plus le choix, le mouvement sioniste put œuvrer à y amener plus de Juifs.

La catastrophe suivante est proche, et tu te tais. Quelque chose s’est passé. Quand Benyamin Netanyahu, l’air enthousiaste, a déclaré une heure après l’attentat en Bulgarie que le coupable était l’Iran, j’aurais pu dire moi-même qu’il faudrait du temps avant d’en déterminer vraiment le responsable. C’est comme l’autre fois, quand Arik [Sharon] et Raful [le chef d’état-major Raphaël Eytan] attendaient l’occasion d’une offensive au Liban – et voilà ce malheureux Shlomo Argov [1] qui leur tombe dans les mains. Il ne fallut que quelques jours pour que survienne la guerre du Liban, précipitant Israël dans l’une de ses périodes les plus sombres.

J’habite une maison vieille de quelque 80 ans, faite d’un peu de pierre et beaucoup de carton-pâte. Ses coordonnées sur la carte sont celles du centre opérationnel de la Kirya [2]. C’est là que je me trouvais en 1948, alors que Sarona était une base tout juste abandonnée par les Britanniques et que nous préparions l’opération Nah’shon [3].

Aujourd’hui, qui voudra nous attaquer tentera de frapper la Kyria. C’est là dessous, ou dans tout autre abri souterrain, que toi et ta famille vous trouverez, en compagnie de Bibi et de sa famille. Et les missiles chatouilleront vos murs d’acier tandis que vous assisterez à la destruction de l’hôpital Ichilov, tout proche, sur des écrans géants. Après quoi, on ramassera les morts. Il y aura sans doute quelques dizaines de milliers de victimes, et l’Iran ne sera pas vaincu. Ils mettront leur force de frappe un moment sous le boisseau, puis la laisseront resurgir à l’air libre.

L’Amérique dira : « Assez ! » Ils en auront assez du petit Bibi. Il entrera en guerre contre le président des États-Unis. Il s’imagine, sous prétexte qu’il a rencontré Mitt Romney, que Romney sera impressionné. Mais aucun président de fraîche date, si l’ancien venait à tomber, ne voudrait entamer par une nouvelle guerre son périple en politique. Tout dégringolera ici. La meilleure force aérienne du monde se retrouvera sans pièces détachées. Les tanks n’auront plus de moteurs. Peut-être alors que notre peuple si mal avisé, qui confond Bibi avec Dieu, prendra conscience du prix à payer – comme Golda [Méir] et [Moshé] Dayan en d’autres temps.

Mais il faudra des années pour réparer les dégâts. Bibi peut repartir en Amérique, et toi continuer de jouer Scarlatti. La destruction d’Israël pourrait faire changer la façon de penser de ceux qui resteront en terre occidentale d’Israël, dans les limites de la partition où nous vivons aujourd’hui, après que Bibi a édifié à nos côtés, avec notre argent, un État fait de territoires [occupés] et de représailles.

C’est avec horreur que je réalise qu’à l’âge de 82 ans il m’est venu à l’idée de quitter les lieux où je suis né et qui m’ont été volés par des Ze’ev Elkin [4] à la culture étriquée. J’ai un petit-fils, qui ne sera pas à l’abri dans le poste de commandement profondément enterré. Il habite non loin de moi et je le crois en grand danger, ainsi que sa mère et le compagnon de celle-ci – tout comme mon autre fille, à Jérusalem. Mon livre 1948 et sa sortie à l’étranger me permettront d’émigrer à Boston, dans la famille de ma femme. Cela serait la pire chose que j’aie jamais commise, mais toi, profondément immergé dans la musique de Bach, tu sais pourquoi je t’écris. Je veux savoir si j’ai raison.

Des années durant, j’ai soutenu auprès de mes amis que Bibi n’irait pas jusque là. Mais lorsqu’il en lance jour après jour la menace, le méfait assurément va suivre. Israël deviendra un petit pays, une bulle juive dans un État palestinien, et ce sera la fin de ce que la génération de mes parents et grands-parents ont voulu construire.

Cette lettre t’est destinée, Ehud. Je ne veux pas me trouver là quand l’État sera détruit par la faute d’un homme pris de furie, qui se révélera bientôt inconséquent ou fou – sans que nous en ayons eu vent. Sous la peau de tes mains se cache un grand pêcheur, mais aussi l’être de raison que tu fus autrefois. Et la raison peut sommeiller [5], mais non périr.

NOTES

[1] Ambassadeur d’Israël en Grande-Bretagne, Shlomo Argov est touché d’une balle à la tête le 3 juin 1982 par un groupe de trois hommes (dont deux Jordaniens du groupe Abou Nidal et un colonel des services secrets irakiens). Les séquelles de cet attentat, qui l’avaient laissé paralysé et hospitalisé à vie, eurent finalement raison de lui en 2003. Trois jours après l’attaque londonienne, les troupes israéliennes entraient au Liban pour une opération censée s’arrêter aux rives du Litani...

[2] La vieille colonie agricole piétiste de Sarona, fondée par des Allemands luthériens au sud de Tel-Aviv, devint une base britannique durant la Seconde Guerre mondiale. Prise d’assaut par la Hagana en décembre 1947, la base abrite depuis lors le centre militaire et stratégique du pays – et fut quelques mois durant son centre politique et administratif provisoire : d’où le nom de Kirya (litt. la Cité), qu’elle partage aujourd’hui avec sa sœur de Jérusalem.

[3] Menée en avril 1948, l’opération Nah’shon vise à désenclaver Jérusalem, dont la population juive est soumise à un siège sévère. On peut encore voir quelques blindés rouillés laissés sur le bas-côté de la route en mémoire des combats dans les environs de Latrun.

[4] Arrivé d’Ukraine à l’âge de dix-neuf ans, Ze’ev Elkin est aujourd’hui l’un des députés aux positions les plus extrêmes au sein du groupe Likoud de la Knesseth.

[5] Allusion probable à la toile de Goya où l’on peut lire en guise de titre Le sommeil de la raison et qui appartient à la série des Désastres de la Guerre – une guerre d’Espagne perdue par Napoléon.