Les nouveaux développements diplomatiques au Moyen-Orient

Thème : Diplomatie Liban, Hezbollah, etc. Syrie, Golan

Council on Foreign Relations
mis en ligne le 14 juillet 2008
par Mona Yacoubian

Interview de Mona Yacoubian, spécialiste de la Syrie et du Liban au sein de l’Institut américain pour la Paix et conseillère au Département d’Etat. En marge de la conférence de Paris sur l’Union pour la Méditerranée, il n’est pas inutile d’avoir un point de vue américain (qui date d’il y a un mois environ, mais rien n’a fondamentalement changé) fort bien renseigné

Council of Foreign Relations, 18 juin 2008

http://www.cfr.org/

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Q. La Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice revient d’un voyage dans la région qui a inclus un arrêt non prévu au Liban, où elle a tenté de renforcer le gouvernement en place. Les Israéliens ont non seulement annoncé un cessez-le-feu avec le Hamas à Gaza, mais offert de négocier un traité de paix avec le Liban. Dans le même temps, la Syrie et Israël sont apparemment en train de progresser dans leurs pourparlers avec les Turcs pour intermédiaires. Comment analysez-vous tout cela ?

R. Il me semble que les acteurs dans la région ont été de plus en plus inquiets de la volatilité qui caractérise aujourd’hui le Moyen-Orient. Je pense qu’ils ont décidé, pour différentes raisons, de prendre leurs affaires en main et de chercher à résoudre les conflits de la région par la diplomatie et non par la violence.

Q. Etes-vous surprise du fait que les Israéliens se soient engagés dans des négociations avec les Syriens et offert de négocier avec les Libanais, alors que Washington n’a pas dit grand-chose là-dessus ?

R. Cela a été très intéressant. Cela fait quelque temps que les Israéliens étaient très intéressés par une reprise des discussions avec les Syriens. Je crois savoir que ces discussions indirectes, par l’entremise des Turcs, ont lieu depuis février 2007, et que cela a fort chagriné l’administration Bush, dont la politique était d’isoler la Syrie. En un sens, les Israéliens sont donc allés contre les souhaits de l’administration Bush. Mais ils ont senti qu’il y avait là une occasion à saisir. D’ailleurs, curieusement, l’annonce de leur souhait d’entamer des pourparlers directs avec le Liban est une suite logique, car tous ces conflits sont liés. Il est très difficile d’en résoudre un sans commencer à résoudre les autres.

Q. Au Liban, Condoleezza Rice a dit espérer qu’il y aurait une résolution des Nations Unies sur la question des Fermes de Chebaa. Il s’agit d’un petit territoire pris aux Syriens par Israël en 1967 et que le Liban revendique. Les Nations unies ont dit que ce territoire était syrien. Je suppose qu’en cas de négociations entre Israël, la Syrie et le Liban, les Fermes de Chebaa seraient discutées [1].

R. Oui. Comme vous le savez, les Nations unies ont statué qu’il s’agissait d’un territoire syrien. D’un autre côté, les Syriens n’ont pas protesté face aux revendications libanaises. Depuis longtemps, en tout cas depuis le retrait d’Israël du Sud Liban en 2000, le Hezbollah utilise le fait qu’Israël continue d’occuper cette toute petite bande de terre (une quarantaine de km2) comme prétexte pour maintenir une force armée. A ce point, le fait que Rice pousse à une résolution de la controverse sur les Fermes de Chebaa serait tout à fait logique. Cela mettrait la pression sur le Hezbollah pour qu’il désarme, en lui ôtant un prétexte clé. Cela renforcerait aussi le gouvernement libanais naissant, constitué à la suite du récent accord de Doha (accord avec médiation qatarie pour tenter de sortir de 18 mois d’impasse politique au Liban). Enfin, il s’agit de l’une des questions les plus importantes dans le contentieux israélo-libanais qu’il serait important de faire avancer pour aller vers une réconciliation plus large dans la région.

Q. Plusieurs dirigeants israéliens ont dit qu’ils n’envisageaient pas d’accord de paix entre Israël et la Syrie sans que les Etats-Unis ne prennent part aux négociations. Percevez-vous une évolution en ce sens au sein de l’administration Bush ? Ont-ils été tenus informés par les Syriens et les Israéliens.

R. Je suis sûre que les Israéliens les ont tenus informés. Bien entendu, les contacts entre cette administration et les Syriens demeurent extrêmement limités. Je pense, toutefois, que les pourparlers ne pourront pas déboucher sur quoi que ce soit de sérieux sans engagement américain. En fait, le président Bachar Assad a dit qu’il demandait un engagement américain, qu’il pose comme condition préalable à toute négociation directe avec les Israéliens [2]. En ce moment même, les Israéliens plaident pour une rencontre en face-à-face entre Assad et Olmert en juillet, quand les deux dirigeants seront invités à Paris au sommet du projet français de l’Union pour la Méditerranée.

Q. Cela serait réellement historique ! Je ne crois pas qu’il y ait déjà eu une rencontre en face-à-face entre les chefs d’Etat de ces deux pays, même avec Hafez Assad. Je me trompe ?

R. En tout cas, aucune dont je sois au courant. Bien sûr, ce serait intéressant, et peut-être y aurait-il quelque chose d’ironique s’il s’avérait que cela arrive sous les auspices des Français et non des Américains.

Q. Vous avez écrit dans votre rapport que les Etats-Unis devaient s’engager davantage avec la Syrie. Vous avez proposé deux possibilités : l’une qui consiste en une sorte de diplomatie des petits pas, l’autre en une approche beaucoup plus large, qui mettrait sur la table toutes les questions en même temps. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous avons recommandé ce que nous appelons un « engagement conditionnel » qui, en réalité, revient à traiter certaines questions, mais pas les mettre toutes sur la table dans une sorte de grand marchandage qui, à notre avis, résulterait en un blocage du système. La possibilité d’une cassure de tout le processus serait bien plus grande. Nous recommandons plutôt de commencer par profiter des fruits les plus mûrs, si vous me passez l’expression. Bien sûr, nous pensons que les Etats-Unis doivent s’impliquer davantage dans les discussions indirectes entre la Syrie et Israël, comme nous pensons que parler de l’Irak à la Syrie offrirait, là aussi, des possibilités de succès.

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Q. Les Etats-Unis ont rappelé leur ambassadeur en Syrie après l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri. Il y a une enquête des Nations unies qui dure depuis trois ans. Où en est-on ?

R. Les audiences du tribunal avancent. Le procès aura lieu à La Haye. On estime que des mises en examen pourraient avoir lieu dès l’automne prochain. Je crois savoir qu’un autre rapport est prévu, peut-être à la fin de cet été.

Q. S’attend-on toujours à ce que de hauts fonctionnaires syriens soient impliqués ?

R. Non, nous n’en savons rien. Il y avait cette attente aux tous débuts de l’enquête, quand une première version du rapport citait des noms qui ont plus tard été effacés de la version officielle. Depuis lors, les enquêteurs font attention aux fuites.

Q. Revenons aux relations israélo-syriennes, car il y a là quelque chose d’assez étrange. Nous avons d’un côté Israël qui, en juillet dernier, bombarde un réacteur nucléaire de maintenance nord-coréenne en train d’être construit quelque part en Syrie, de l’autre le gouvernement syrien qui affirme qu’il ne s’agissait pas d’un réacteur nucléaire mais simplement d’une installation militaire. Il y a quelque temps, cela aurait déclenché une tempête. Mais, au lieu de cela, quelques mois plus tard, on apprend qu’il existe des pourparlers indirects. Que cherche la Syrie aujourd’hui ? Et pourquoi n’ont-ils pas réagi à ce bombardement ?

R. La Syrie cherche à rompre l’isolement dans lequel elle se trouve par rapport à l’Occident et aux Etats-Unis. La Syrie a également conscience de son infériorité militaire face à Israël. Il s’agit donc probablement d’un calcul astucieux de la part du gouvernement syrien. Pour le moment, leur priorité, encore une fois, est d’intégrer l’économie mondiale et de rompre leur isolement.

Q. Sous l’administration Clinton, les Syriens et les Israéliens ont été très proches de conclure un accord de paix dans le cadre duquel Israël aurait rendu le Golan. Dennis Ross, le négociateur en chef du côté américain, affirme dans ses mémoires que le premier ministre israélien Ehoud Barak a fait volte-face à cause de problèmes de politique intérieure. Sont-ils si proches de ce qui constituerait un accord de paix ?

R. Oui. Je pense réellement que la grosse partie du travail a déjà été effectuée et que l’on sait à quoi ressemblera un accord de paix définitif entre les deux pays. Par ailleurs, je ne suis pas certaine qu’il soit utile de faire porter la responsabilité de cet échec antérieur sur l’une ou l’autre des parties. Il demeure qu’une paix entre Israël et la Syrie était très certainement à portée de main quand ces premières négociations ont échoué. Il est probable que c’est une possibilité aujourd’hui, avec une dose de diplomatie et d’implication d’acteurs extérieurs, à savoir les Etats-Unis.

Q. La grande percée diplomatique au Moyen-Orient s’est produite quand le président égyptien Anouar Sadate a effectué sa visite historique en Israël, fin 1977, qui avait pris tout le monde de court à l’époque. Certains Israéliens ont dit qu’ils avaient vraiment besoin de quelque chose de semblable de la part du fils Assad, afin que l’opinion publique israélienne se sente un peu plus en confiance vis-à-vis de la Syrie. Cela ne paraît pas faire partie des projets de la Syrie.

R. Pour le moment, je ne le pense pas, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver. Les événements ont leur dynamique propre et, pour l’instant, le fait même que les Israéliens et les Syriens aient des contacts, pour la première fois depuis bientôt 10 ans, est extrêmement important. On peut espérer que cela contribuera à créer une atmosphère de confiance entre les deux parties. Une rencontre historique à la manière de Sadate à la Knesset, je n’y crois pas beaucoup pour l’instant. Mais il est important que les deux parties aient de nouveau des contacts substantiels.

Q. Il serait intéressant de voir si vraiment Olmert et Assad avaient une rencontre en tête-à-tête lors de la conférence (Union pour la Méditerranée) qu’organisent les Français.

R. Du point de vue syrien, le fait que Bachar Assad soit invité à ce sommet de juillet est énorme. De leur point de vue, c’est un immense succès. Souvenez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, le gouvernement Sarkozy avait rompu de facto ses relations diplomatiques avec la Syrie, pour son comportement au Liban et ailleurs. Donc, du point de vue syrien, les Français ont fait un grand pas en les invitant.