Les enfants, le théâtre et la paix

Thème : Comprendre l’Autre Initiatives de coopération et de coexistence Culture, langue et conflit Enfants, jeunesse, éducation Arabes israéliens Témoignages, "histoires humaines"

Ha’aretz
mis en ligne le 6 septembre 2002
par Orly Halpern

Un atelier de théâtre pour enfants juifs et arabes d’Israël. Conflits d’identité dans une atmosphère d’attentats et de répression dans les Territoires . Récit sans complaisance

Haaretz, 6 septembre 2002

(Trad : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant)

Pour Melisse Lewine-Boskovich, les discussions sur la coexistence sont plus faciles entre Israéliens juifs et Palestiniens de Cisjordanie ou de Gaza, qu’entre Israéliens juifs et arabes.

"Les Juifs et les Arabes qui s’impliquent dans un travail de coexistence transfrontalier s’accordent à peu près sur une solution a deux Etats. Mais les Juifs et les Arabes d’Israël eprouvent beaucoup plus de difficultés parce qu’ils doivent affronter les dilemmes d’un Etat juif", dit Melisse, directrice de Peace Child Israel.

Peace Child Israel, qui existe maintenant depuis 15 ans, réunit des élèves de 3èmes et de secondes venus d’établissements juifs et arabes, ainsi que de centres communautaires, pour participer à un programme d’un an consistant à travailler sur leurs propres pièces qu’ils joueront devant un public d’élèves de sixièmes et de cinquièmes à la fin de l’année scolaire. Chaque groupe se voit assigner deux professionnels, un Arabe et un Juif, l’un ayant une expérience du théâtre, et l’autre du travail social et de la conduite de groupes. Ils leur enseignent les valeurs démocratiques, la tolérance et le respect mutuel à travers le théâtre.

Fin août, juste après l’attentat contre l’autobus de Meron et avant l’arrestation d’Arabes israéliens à Be’ana, 23 Israéliens juifs et arabes se sont réunis pour un séminaire de 4 jours organisé par le PCI, pour préparer les adultes à affronter les effets du conflit sur les jeunes, et à les former à utiliser leurs techniques en consequence.

Ils se réunissaient chaque jour de 9 heures à 20 heures, dans une salle de conférence de l’Hotel Plaza de Nazareth Illit. Le troisième jour, une crise survint.

L’un des participants juifs revenait d’une période de réserve effectuée dans les territoires. L’une des participantes arabes, qui a de la famille à Jénine, dit, sans colère, que le fait qu’il soit soldat lui posait un problème, et que, bien qu’elle l’apprécie sur un plan personnel, elle n’etait pas sûre de pouvoir travailler avec lui. Au cours d’un exercice d’échange de rôles, une autre participante arabe dit qu’elle ne pouvait pas supporter d’avoir à jouer le rôle d’un Israélien juif. Un des participants juifs répondit en disant qu’il sentait qu’on effaçait son identité en tant que sioniste.

"Les dilemmes qui sont apparus ces dernières années n’étaient pas un sujet de discussion il y a 20 ans", dit Melisse. "Par exemple, quelqu’un qui n’accepte pas le sionisme et l’Etat juif peut se sentir victime de censure dans le cadre d’initiatives de coexistence. Il y a aussi un problème sur la question de savoir si un Juif qui veut servir son pays, et en même temps faire ce travail, doit être accepté ou être déclaré indésirable. Avant, on n’en discutait même pas. Aujourd’hui, ces sujets sont mis sur la table, et dans un contexte plus complexe, presque impossible."

Le debat s’est prolongé jusqu’au soir, sous le contrôle de Khalil Sbeit, psychologue clinicien qui travaille également dans la résolution des conflits. Même quand les participants ont dû résumer leurs sentiments sur ce qui s’était passé entre eux ce jour-là, il n’y eut pas de répit.

Victimes, oppresseurs et metteurs en scène

S. (arabe) : je suis une victime (rires)

E. (soldat) : je suis venu ici plein d’optimisme, et maintenant je me pose des questions. Ici, je suis un symbole de l’occupation. Quand je rentrerai à la maison, je serai le symbole de quelqu’un de bien.

A. (russe) : je sens que tout ça n’est pas mon problème. Je n’ai pas fait l’armée, je ne suis pas né dans une famille arabe, je suis metteur en scène, et je vois tout ça comme une pièce de théâtre.

R. (arabe) : je ne parlais jamais des problèmes liés à cet Etat (jusqu’aujourd’hui)... Dans le passé, je me réjouissais des attentats suicides. Vraiment, j’étais très content. Parce que pour chaque Juif tué, il y avait 10 Palestiniens tués dont on ne parlait même pas. Je n’en suis plus là. Je suis contre les attentats suicides, et je suis contre les soldats qui vont tuer des Palestiniens.

T. (arabe) : je n’arrive pas à imaginer comment on fera quand il y aura la paix (rire général)

A. (juif) : c’est pour ça qu’on ne renonce pas à l’occupation si facilement (nouveau rire général)

S. (juif) : chaque fois que j’entre dans la salle de conférence, j’ai un mal de tête incroyable. Dès qu’on sort, ça s’en va. J’ai l’impression que l’autre côté veut pointer sur nous (Juifs) un doigt accusateur et que nous devons dire : "Oui, j’ai eu tort, j’ai péché". Je sais que j’ai péché et je le dis, mais ça ne les satisfait pas, et à un certain moment, je me dis : "OK, si on vous donne tout ce que vous voulez, est-ce que vous ne nous jetterez pas à la mer après ? Puis je passe à un niveau plus profond et je demande : "si un Palestinien vous dit dans un bus que quelque chose va arriver, que ferez-vous ?’".

A. (arabe) : rien ne peut etre obtenu par la guerre qui ne puisse être obtenu par des moyens pacifiques.

H. (juive) : ici les Arabes protestent contre les injustices qui leur sont faites. Ils devraient aller manifester contre les attentats suicides qui tuent mes amis et mes voisins. Pourquoi ne vous voit-on pas manifester ?

S. (arabe) : quand ça s’est produit, 13 personnes ont ete tuées.

Silence.

Khalil (psychologue) : les gens ont des façons différentes de percevoir l’enchaînement des événements.

H. : je n’aurais pas dû formuler une accusation directe dans ma conclusion. Je suis une femme qui aime les jeux et les plaisanteries, mais ici elles tombent a plat.

"Je dois dire que ce qui s’est passé ici ne serait pas arrivé avec les enfants", dit Melisse. "Ici, le conflit est venu très vite, avec les enfants ce n’est pas le cas".

Peur juive, fierte arabe

Melisse pense que ce sont les Israéliens juifs qui doivent faire le premier pas pour initier un changement positif dans les relations entre eux et les Arabes israéliens. "Il y a un tel déni sur ce que nous faisons à nos propres citoyens (arabes) ! Je pense que nous devons nous servir de nos valeurs juives pour effectuer ce changement. De mon point de vue, les manifestations et les cris sont contre-productifs. Voir des Juifs sympathiser avec l’autre côté nous fait sentir encore plus aliénés."

"Marwan Dweiri, célèbre psychologue de Nazareth, a dit que les Palestiniens devaient se rendre compte qu’il y a dans la psyché juive un élément de peur, et que les Israéliens (juifs) devaient se rendre compte que pour les Palestiniens, la fierté et l’honneur sont très importants."

"Les Juifs doivent reconnaître quelque chose qui les fait sentir mal, ou honteux. Cela pourrait ne pas arriver rapidement. Et pour que les Juifs reconnaissent leur responsabilité dans la douleur ressentie par la communauté arabe, il faudra un signe des Arabes qui leur montre qu’ils comprennent combien cette prise de conscience est difficile pour les Juifs", explique Melisse qui ajoute "les Juifs devront payer beaucoup. L’argent ira dédommager les injustices faites a la population arabe." (...)

"Je fais ce travail parce que je veux me sentir fière d’être israèlienne. Je ne suis pas prête à renoncer à une majorite juive. Si cela fait de moi une mauvaise militante pour la paix, tant pis." (...)

Renaissance

A la suite de la discussion pénible, le groupe fut scindé en deux, chaque sous-groupe devant préparer une scène de mariage en utilisant des masques. Malgré l’amertume des échanges, tres peu de temps auparavant, toute la tension tomba. Ce soir-là, devant un barbecue à côté de la piscine, il n’y eut plus de sentiment d’"eux et nous". On mangea et on parla comme si l’on avait été amis depuis des années.

Néanmoins, le debat a laissé des traces sur certains des participants, qui se demandaient s’ils devaient vraiment travailler pour le projet.

H. (juive) : je ne suis pas sûre que cela me convienne. La manière de travailler avec les enfants est très rigide. Et puis, je ne suis pas sûre de savoir comment me comporter face a une Palestinienne trus directe. Je fais ce que je peux, mais je ne sauterais pas sur Sharon avec un couteau, comme le voudrait peut-etre D. Ce n’est pas une plaisanterie. Il faut savoir intervenir professionnellement dans des groupes conflictuels. Si le modérateur n’a pas les outils pour traiter les blessures qui sont ouvertes, cela peut être très dangereux.

Melisse est consciente de ce danger. Elle a annoncé, un peu plus tard, qu’à partir de cette année, il y aurait un psychologue à la disposition des intervenants. "Jusqu’il y a deux ans, les conflits n’étaient pas les mêmes. Il y a trois ans, on ne discutait pas de la légitimité d’un Etat juif. Aujourd’hui, les questions sont bien plus existentielles. Et, parce qu’il n’y a pas de réponse qui convienne à tout le monde, nous avons besoin de psychologues spécialistes de la résolution des conflits."

Et cependant, malgré la douleur, les frictions, les accusations, et les larmes, il ne restait plus d’amertume à la fin du séminaire. C’était comme si les participants avaient subi un processus de renaissance en exprimant leurs colères les plus profondes, leurs peurs et leurs douleurs devant l’"autre". Il y avait comme un sentiment de soulagement, comme s’ils étaient libérés de ces sentiments. Maintenant, c’est au tour des enfants.

pour plus de details :

http://www.mideastweb.org/peacechild