Les 29 novembre 1947 et 2007

Thème : Perspectives historiques Un État binational ?

Ha’aretz
mis en ligne le 30 novembre 2007
par Tom Segev

Un peu d’histoire, qui nous ramène, bien sûr, à l’actualité immédiate

Ha’aretz, 29 novembre 2007

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Dans la nuit du samedi 29 novembre 1947, de nombreux Juifs qui se trouvaient alors sur la terre d’Israël sortirent dans la rue pour danser de joie. Ils célébraient la décision des Nations unies de créer un Etat juif sur une partie de cette terre. Les Arabes, eux aussi, étaient censés avoir un Etat, mais ils entrèrent en guerre.

Dans son nouveau livre, Yoav Gelber, professeur à l’université de Haïfa, s’interroge sur ce qui se serait passé si les Arabes avaient accepté le plan de partage adopté par les Nations unies, il y a 60 ans. « Ce ne sont que des conjectures », écrit prudemment Gelber.

Pareilles conjectures font marcher l’imagination. Il est tout à fait possible que tout se serait déroulé de la même manière, d’une guerre à l’autre. Le mouvement sioniste consacra d’immenses efforts pour obtenir une majorité lors du vote sur la Partition, mais en même temps, les frontières que l’ONU proposait étaient loin de répondre à ses aspirations. Si les Arabes avaient accepté ces frontières, il est possible que les sionistes les auraient refusées.

Quoi qu’il en soit, tout le monde savait que ce n’était pas les Nations unies qui détermineraient les frontières, mais bien l’issue de la guerre. Aujourd’hui, Israël contrôle un territoire environ deux fois plus grand que celui qui lui était alloué le 29 novembre 1947. On peut donc considérer les résolutions concernant le partage comme la mère de toutes les fictions diplomatiques qui ont suivi, de la résolution 242 du Conseil de sécurité à la « Feuille de route. »

Ces derniers mois, nous avons marqué un certain nombre de dates qui offraient, elles aussi, matière à réflexion : le 90ème anniversaire de la Déclaration Balfour [1] , le 70ème anniversaire du plan de partage de Lord Peel [2] , le 40ème anniversaire de la guerre des Six jours, le 30ème anniversaire de la visite d’Anouar Sadate à Jérusalem. Il ne sert à rien de demander à qui la faute, question en général au cœur de tous les débats. En revanche, il serait utile de se demander pourquoi il est si difficile aux deux côtés d’en finir avec ce conflit, et où et quand ils se sont trompés.

Il n’est pas facile de comprendre pourquoi tant d’Israéliens pensent encore qu’il vaut mieux un grand Israël sans la paix plutôt qu’un petit Israël avec la paix, et pourquoi on associe si souvent le patriotisme au désir d’étendre les frontières plutôt qu’à celui d’un Etat juif et démocratique. Mais la question essentielle est la suivante : qui a le plus à perdre de la situation présente ? La réponse est claire : Israël. Pas seulement à cause de l’Iran, du Hamas et de la faiblesse révélée lors de la seconde guerre du Liban. Avec chaque colon qui s’installe dans les territoires, avec chaque enfant palestiniens tué par l’armée israélienne, se perd un peu de la justification morale de la décision de créer l’Etat d’Israël le 29 novembre d’il y a 60 ans. Et, pour leur part, les Palestiniens ont déjà pratiquement tout perdu.

La résolution du partage a reflété le constat que Juifs et Arabes ne pouvaient pas vivre ensemble. Le fait est que la plupart d’entre eux ne croient pas aujourd’hui qu’ils verront advenir la paix de leur vivant. Annapolis n’a pas changé cela. Mais, en prenant un peu de perspective historique, on peut dire que les fossés qui séparaient les positions des deux côtés ont progressivement diminué avec les années. Il fut un temps où Palestiniens et Israéliens refusaient de s’adresser la parole, où les Palestiniens refusaient de reconnaître l’Etat d’Israël et où Israël refusait l’idée d’un Etat palestinien. Tout cela est derrière nous. La plupart des Palestiniens comme des Israéliens sont d’accord sur le principe du partage de la terre.

Certains pensent qu’un Etat palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ne pourra pas survivre. Cela peut se révéler vrai, mais Gaza et la Cisjordanie pourraient aussi, un jour ou l’autre, se rattacher au Royaume hachémite de Jordanie. La décision de faire la paix avec le roi Hussein de Jordanie sans lui restituer la Cisjordanie peut ainsi être considérée comme une erreur que nous regretterons pendant longtemps.

Depuis la résolution du 29 novembre 1947, des générations de politiques, de juristes et d’économistes ont réfléchi à toutes les alternatives à la partition. Il y eut des Arabes qui voulurent jeter Israël la mer, des Israéliens qui voulurent expulser les Arabes dans le désert. L’idée d’une sorte de cadre binational est aussi régulièrement évoquée. Certains y croient aujourd’hui. La plupart d’entre eux ne sont ni israéliens ni palestiniens, mais des « experts », d’autres pays. Ils suggèrent aux Israéliens de renoncer à leur Etat et aux Palestiniens de renoncer à l’Etat qu’ils n’ont pas encore. Jolie idée post-sioniste, pour la fin des temps.