Le vol de terres n’émeut pas la société israélienne

Thème : Colonisation, yesha Shalom Akhshav : action et influence Médias, Internet

Ha’aretz
mis en ligne le 20 décembre 2006
par Uzi Benziman

Benziman revient sur le rapport de Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) qui montrait que 40% des terres sur lesquelles sont bâties les colonies appartiennent à des personnes physiques palestiniennes. Rapport qui a fait peu de vagues en Israël

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Ha’aretz, 20 décembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il y a un mois, Ha’aretz publiait en première page un reportage à sensation. Notre journaliste Nadav Shragaï y détaillait les résultats d’un rapport de Shalom Akhshav [1] qui montrait que près de 40% des terres sur lesquelles sont établies les colonies de Cisjordanie appartiennent à des personnes physiques palestiniennes. Ce rapport se fondait sur des chiffres officiels, auxquels Shalom Akhshav a pu avoir accès.

Ha’aretz a été le seul média israélien à couvrir convenablement ce rapport. Le quotidien Maariv en a publié un résumé en page 6, la radio nationale l’a annoncé dans ses news de la mi-journée, et l’information est restée sur les différents sites des journaux pendant 24 heures environ. Les autres médias, y compris Yediot Aharonot, les chaînes de télévision et la radio de l’armée, l’ont totalement ignoré.

Les médias n’ont pas été les seuls à minimiser l’importance des résultats de ce rapport et à éviter de discuter de ses implications (sauf Ha’aretz, qui a publié plusieurs analyses). Ceux qui ont été mis en cause par ce rapport ont également adopté la tactique du profil bas. Le gouvernement n’a publié aucune réaction officielle, l’Administration civile a simplement déclaré, entre autres, que "une première lecture du rapport montre qu’il souffre de graves inexactitudes", et le Conseil représentatif des colons a prétendu que le rapport ne contenait rien de nouveau, et que Shalom Akhshav était prêt à utiliser tous les moyens pour combattre la colonisation juive.

Contrairement au profil bas adopté par l’Etat et les médias israéliens, le rapport a fait l’objet d’une grande attention à l’étranger. Le New York Times en a fait sa une, d’autres grands journaux ont fait de même, et Dror Etkes et Hagit Ofran, les auteurs de ce rapport, ont été interviewés sur plusieurs chaînes de télévision et de radio dans le monde entier. Ils estiment que leur rapport a été couvert par plusieurs centaines de médias. Dror Etkes a été aussi interviewé par la radio israélienne (Kol Israel) - en même temps que Benny Kashriel, maire de la colonie de Maaleh Adoumim, mais uniquement parce que le correspondant de cette radio à Washington, Yaron Dekel, avait fait état du bruit qu’avait fait ce rapport aux Etats-Unis.

Plus intéressante que sa couverture par les médias israéliens est l’impression qu’a produite ce rapport sur l’opinion publique israélienne. Au lendemain de l’annonce modeste de ses résultats, le rapport a totalement disparu du débat public, sauf pour une déclaration du Conseil des colons qui mettait en cause sa fiabilité. Les partis de gauche n’en ont pas parlé, la Knesset n’a pas délibéré, la presse ne s’en est pas occupée, le gouvernement l’a ignoré, et personne n’a demandé au premier ministre ou aux ministres de la justice et de la défense de s’expliquer.

Car ce que les enquêteurs de Shalom Akhshav ont révélé, c’est que des organismes d’Etat ont volé des terres à des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie. Le rapport montre que des organismes d’Etat ont violé la loi, ignoré les décisions de la Cour suprême, et se sont conduits de façon malhonnête et contraire à l’éthique. Pour Shalom Akhshav, 130 colonies ont été établies, totalement ou partiellement, sur des terres privées. Celles-ci sont des terres que l’Etat reconnaît comme étant des terres privées, et non des terres privées déclarées terres d’Etat [2]. Cela a impliqué une violation systématique et flagrante par des agences d’Etat des droits à la propriété de milliers de Palestiniens. C’est ce même mode opératoire, clandestin et apparemment criminel, qu’a détaillé la procureure Talia Sasson dans son rapport sur la création des colonies sauvages [3]

La conscience d’Israël est lourde. Les scandales succèdent aux scandales, et les injustices d’aujourd’hui effacent de notre conscience les injustices d’hier. Le coeur de la société israélienne est si dur à l’égard des Palestiniens des territoires qu’elle ne s’émeut pas lorsqu’elle est confrontée à une injustice qui refuse aux individus leur droit à la propriété.

La méchanceté, la tromperie et l’agression qui ont caractérisé la manière dont l’Etat s’est emparé de ces terres qui appartiennent à des individus, fussent-ils des Palestiniens, devraient révolter toute personne honnête, même un colon. Car ces méthodes n’ont rien à voir avec le débat idéologique sur la colonisation. Ce qui est en jeu, c’est qu’on a refusé à des individus leurs droits les plus élémentaires. Les colonies auraient pu être établies seulement sur des terres d’Etat. Mais une société qui n’est pas choquée par la mort de Palestiniens innocents ne sera pas émue davantage par la vue d’une terre volée à un individu palestinien.