Le vainqueur des élections israéliennes : la démocratie

par Carlo Strenger

Traduction Jean-Daniel Kahn

Ha’aretz, “Plus étranger que la fiction”

le 23 janvier 2013

http://www.haaretz.com/blogs/streng...

Les dirigeants du monde libre devraient écouter la nouvelle voix du nouvel Israël. S’ils mettent des idées neuves sur la table, un horizon plus brillant pourrait se présenter, écrit Carlo Strenger, qui s’émerveille ici de « l’exploit historique sans précédent de Yaïr Lapid » – défenseur des classes moyennes et adversaire déclaré de l’extension des implantations.

À ceci près, comme le remarquait Uri Avnery dans un éditorial en date du 9 février intitulé « Can two walk together » [1] – les deux étant Yaïr Lapid et Naftali Bennet qui se sont mis d’accord pour participer ensemble au gouvernement – que ce dernier appartient au camp des irrėductibles de la colonisation : « Avec lui dans le cabinet, toute avancée vers une solution à deux États sera impossible. » Et de rappeler que, dès le lancement de sa campagne dans la colonie d’Ariel, Yaïr Lapid avait souligné que Jérusalem est « la capitale éternelle d’Israël ».

Voilà qui rend “prémonitoire” le dernier paragraphe de Carlo Strenger : l’Israël de Bibi Netanyahu, Yaïr Lapid et Naftali Bennet ne sera en effet « d’accord sur rien », sinon pour engager avec les Palestiniens des négociations en trompe-l’œil sur la base d’exigences qui étaient déjà celles du gouvernement précédent. [NdlR]

Les Israéliens se sont réveillés à l’aube d’un espoir nouveau, car le vainqueur des élections de 2013 en Israël est sa démocratie. Après quatre ans au cours desquels des politiciens anti-libéraux ont passé une loi anti-libérale après l’autre, ce danger s’est maintenant dissipé. Les Israéliens ont voté, plus que tout, pour des valeurs civiques : ils veulent qu’on leur rende compte de façon transparente et ils veulent des politiciens au service des citoyens plutôt qu’au service de leurs intérêts personnels. À cet égard, les protestations sociales de l’été 2011 ont réussi à transformer le paysage politique d’Israël.

Benjamin Netanyahu est le grand perdant de ces élections. Les électeurs Israéliens ont clairement indiqué qu’ils rejettent la politique de peur et d’inaction qui a été celle de Netanyahu et de Lieberman. Couronné « Le Roi Bibi » par le Time’s Magazine et tenu pour indélogeable pendant des années, Netanyahu en est sorti battu. Les Israéliens ont commencé à réaliser que la politique menée par Netanyahu, à base de manque d’égards pour les alliés du pays, conduit celui-ci à un isolement dangereux ; et les déclarations récentes d’Obama, selon lesquelles Netanyahu ne sait pas ce qui est bon pour Israël, ne sont pas tombées dans les oreilles de sourds.

Netanyahu a perdu le quart du pouvoir combiné de son Likoud et du Yisrael Beïteinu de Lieberman. Si on déduit les sièges d’Yisrael Beïteinu de la liste commune, Netanyahu n’a recueilli que 15 % du vote populaire. Les résultats des élections ne permettent pas à Netanyahu d’utiliser sa tactique favorite en mettant sur pied une coalition étroite droite/ultra-Orthodoxes, puis d’aller à la cueillette de voix du centre en imposant ses conditions.

Les Israéliens ont châtié tous les politiciens misant sur une plateforme de haine et ont évincé de la Knesset Michael Ben-Ari comme Aryeh Eldad, les deux représentants les plus racistes de l’extrême-droite. À l’inverse, ils ont choisi les partis misant sur une plateforme d’union plutôt que de division. Ils sont las de la profonde polarisation entre droite et gauche, et ils veulent mener une vie normale, même s’ils se trouvent placés au sein d’un environnement parmi les plus dangereux et volatiles au monde.

Tel est l’arrière-plan de l’exploit historique sans précédent de Yaïr Lapid : un parti entièrement nouveau, ne comptant aucun politicien actif, a remporté dix-neuf sièges, autant que le Likoud de Netanyahu ! C’est Lapid, bien plus que Netanyahu, qui pourra imposer l’agenda du prochain gouvernement, car personne ne sera à même de former une coalition sans lui. Sa campagne, cohérente et disciplinée, s’est basée sur deux thèmes : « Non » à une politique qui fait fi des intérêts des électeurs et « Oui » aux droits de la classe moyenne israélienne – qui travaille dur, remplit ses obligations militaires et ne récolte pas les fruits de ses efforts.

Lapid a fait campagne pour un Israël normal. Les gens en ont assez d’être gouvernés en fonction d’intérêts sectoriels et d’idéologies, qu’ils soient de droite ou de gauche ; ils sont las de voter sous l’empire de la peur pour des politiciens prédisant l’annihilation d’Israël. Ils veulent payer un prix normal pour leurs logements et leurs voitures, ils veulent que leurs enfants puissent accéder à de bonnes écoles et bénéficier d’une médecine décente. Ils ne veulent plus que des partis aux intérêts sectoriels leur extorquent des impôts au bénéfice de leur électorat. Alors, ils ont créé une situation nouvelle dans laquelle les partis ultra-orthodoxes ne détermineraient plus qui gouverne Israël et où va l’argent du contribuable.

Au cours de cette élection, l’opinion publique s’est focalisée sur un programme civil, et il semble que les grandes questions existentielles d’Israël, notamment le conflit israélo-palestinien, n’aient pas joué un grand rôle dans les campagnes des grands partis. Néanmoins, ceux qu’intéresse la recherche de la paix au Moyen-Orient peuvent tirer de nombreux enseignements des résultats de cette élection. Le pouvoir des colons dans le prochain gouvernement sera beaucoup plus restreint et ils ne pourront plus dicter la politique d’Israël.

Lapid a indiqué clairement qu’il ne laissera pas le prochain gouvernement étendre les implantations en dehors des grands blocs ni déverser de l’argent pour tailler dans la Rive occidentale du Jourdain, rendant ainsi impossible un futur accord de paix. Et il aura la force d’imposer cette exigence, particulièrement si d’autres modérés comme Tzipi Livni font partie du prochain gouvernement.

De plus, il faut regarder de près les sondages récents qui ont montré que les deux tiers de l’opinion israélienne, et 57 % des électeurs de droite, appuieraient un accord avec les Palestiniens, y compris la partition de Jérusalem, à condition que la sécurité d’Israël soit assurée. Mais quiconque pense que les Israéliens sont disposés à se précipiter demain pour revenir aux frontières de 1967 n’a pas regardé la carte. Les Israéliens veulent l’assurance de ne pas refaire l’expérience violente de l’intifada et des tirs de roquettes sur le sud du pays. Ce qui signifie qu’aussi longtemps que le H’amas maintiendra son objectif déclaré de détruire Israël, les Israéliens ne courront pas le risque que le mouvement islamique prenne un jour le pouvoir d’un État capable de déclencher des tirs de roquettes sur les agglomérations du pays.

Oui, il faut qu’Israël cesse d’étendre les implantations. Mais il faut aussi que les Palestiniens comprennent que, faute d’une position assurant la sécurité du pays à long terme, Israël ne sera d’accord sur rien. Il faudra qu’ils reconnaissent clairement Israël comme patrie du peuple juif et qu’ils renoncent au droit de retour dans l’Israël d’avant 1967. Le monde libre doit annoncer clairement qu’une fois arrêtée l’extension des implantations, les Palestiniens et le monde arabe doivent s’engager sans équivoque à respecter ces conditions, s’ils veulent vraiment la paix.

Le monde libre, sous la houlette d’Obama, ferait bien d’écouter la voix du nouvel Israël : moins d’idéologie, plus d’aspiration à une vie normale, décente. Les dirigeants du monde libre sont maintenant voués à se confronter à des gouvernants israéliens tenus à un engagement de civisme et de civilisation. Et s’ils mettent sur la table des idées nouvelles, alors l’horizon plus brillant d’un espoir crédible pourrait se dévoiler.


NOTE

[1] Éditorial publié à l’origine sur le site de Goush Shalom (http://zope.gush-shalom.org/home/en...) et repris en tout ou partie sur de nombreux autres sites. Blandine Le Roy en a présenté une synthèse dans la revue de sites d’Amnesty international du 13 février dernier, d’où nous avons tiré ces quelques citations.