Le prix de la paix

Thème : Feuille de route Diplomatie Après le retrait de Gaza ?

Jerusalem Post
mis en ligne le 31 mai 2005
par Gershon Baskin

La visite de Mahmoud Abbas à Washington a été importante. Pour Gershon Baskin, elle aurait même permis de "sauver le sionisme" en réaffirmant le principe de deux Etats viables pour deux peuples. Sans verser dans l’exaltation, ni dans un excès d’optimisme, lisons quand même Baskin, qui replace les événements dans la perspective de la Feuille de route, toujours vivante selon lui. Lucidité ou voeu pieux ? L’avenir et George Bush le diront

sur le site du Jerusalem Post

Jerusalem Post, 30 mai 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

La visite de Mahmoud Abbas à Washington est, pour le sionisme, la première bonne nouvelle depuis longtemps. Il faut féliciter George Bush pour avoir appelé Israël, devant l’insistance du leader palestinien, à cesser toute activité de colonisation, y compris à Jérusalem, et avoir précisé que le territoire palestinien devait avoir une continuité territoriale, dont un lien réel entre Gaza et la Cisjordanie. Bush a compris que c’était la seule voie vers la paix, et il faut l’en féliciter.

Si, un jour, nous arrivons à nous retrouver autour d’une table de négociations, il faudra mettre au crédit d’Abbas et de Bush le sauvetage du sionisme en défendant la seule solution rationnelle au conflit : deux Etats viables pour deux peuples.

Il est clair que, sans intervention américano-palestinienne, Ariel Sharon, par son entêtement à s’emparer d’importantes portions de la Cisjordanie, nous conduira au suicide. Même si les colons ne le voient pas, Sharon est persuadé qu’il peut se débarrasser du fardeau de Gaza et, en échange, conserver une bonne partie de la Cisjordanie, ainsi qu’il l’a déclaré : nous prendrons Goush Etzion, nous prendrons Ariel, nous prendrons la totalité de Jérusalem, nous prendrons et nous prendrons encore.

Si Sharon pense que les Palestiniens et le monde accepteront cela, il se trompe lourdement.

Mais supposons qu’il a raison, et supposons aussi que ses appels aux Juifs de la diaspora à venir en Israël portent leurs fruits et qu’ainsi, la menace démographique soit réduite pendant quelques années. Combien de temps cela prendra-t-il avant que tout le monde se rende compte que l’option de deux Etats pour deux peuples n’est plus viable ?

Des gens comme Gideon Ezra, Meir Shitrit, Ehoud Olmert (tous du Likoud) et Sharon lui-même ont fini par admettre que la colonisation de Gaza avait été une erreur. Leur soudaine lucidité ne vient jamais que 30 ans trop tard. Combien de temps mettront-ils pour parvenir à la même conclusion concernant la Cisjordanie ? Sans aucun doute, il y a aujourd’hui du positif dans la politique d’Israël. Il est probable que, suite au désengagement de Gaza, l’ordre du jour en Israël passera à la Cisjordanie.

Ehoud Barak a déjà proposé un autre grand plan de désengagement unilatéral de la Cisjordanie. Barak propose qu’Israël se retire derrière la barrière de séparation et annexe 10% de la Cisjordanie. Si Barak, semble-t-il, n’a que peu de chances de revenir au pouvoir, il est probable que ses propositions passent très bien auprès de l’opinion israélienne.

Sharon, Barak et d’autres vont tenter de nous convaincre qu’Israël, après tout, ne prend que 10% de la Cisjordanie et que Gaza n’est plus occupée. Mais la quantité n’est pas tout, et ce n’est pas la présence physique d’Israël à Gaza qui détermine si, oui ou non, l’occupation est terminée.

10%, ce n’est pas beaucoup, c’est vrai, mais sans Jérusalem Est, y compris la Vieille Ville, aucun Palestinien au monde n’acceptera de faire la paix. 10%, ce n’est pas beaucoup, mais si ces 10% coupent le territoire palestinien en plusieurs morceaux et laissent des cantons palestiniens entourés de colonies et de routes de contournement israéliennes, il n’existe aucune chance d’y créer un Etat palestinien viable.

Si Israël quitte Gaza mais y contrôle les entrées et les sorties, et empêche les Palestiniens de disposer d’un aéroport et d’un port maritime, ce n’est pas la fin de l’occupation, mais un simple redéploiement de l’occupation. S’il n’y a aucun lien réel et libre entre Gaza et la Cisjordanie, il ne peut pas y avoir d’Etat palestinien viable.

La paix a un prix, et tout le monde le connaît. Il n’y a ni secrets ni formules magiques. Ou nous payons le prix, ou il n’y aura pas de paix.

Il y a aussi une limite de temps. Non que le prix augmente avec le temps, mais la possibilité de payer ce prix disparaît à mesure que le temps passe, et avec elle la possibilité de faire la paix.

Il y a des deux côtés, bien sûr, des messianistes qui disent qu’il faut attendre, parce que le temps joue pour eux. Il y a ceux qui proclament que Dieu interviendra et nous protégera, mais il est peu probable que Dieu intervienne, il aura eu bien des occasions de peser le pour et le contre.

Il y a une autre sorte de messianistes, qui parlent d’un Etat bi-national. Ces rêveurs, eux aussi, vivent dans un monde imaginaire. Il n’existe pas de solution d’Etat bi-national, et ceux d’entre nous qui habitent le monde réel savent que c’est à nous de prendre notre sort entre nos mains.

Mahmoud Abbas a défendu sa cause avec logique et rationalité, qualités depuis longtemps absentes de la politique au Moyen Orient. Bush a prononcé les mots justes. Espérons qu’ils se transformeront en actes qui nous sauveront de nous-mêmes.

Le général William Ward voit son mandat prolongé et commencera à coordonner les accords de sécurité dans le cadre du désengagement. Il s’agit d’un premier pas nécessaire à un désengagement pacifique. Il s’agit aussi d’un premier pas vers la création de l’Etat palestinien. Ceux d’entre nous qui pensent que c’est la seule manière d’assurer la sécurité d’Israël doivent s’en réjouir et soutenir ces mesures positives.

Bush doit maintenant veiller à ce qu’à la fois Israël et les Palestiniens remplissent leurs obligations prises dans le cadre de la Feuille de route. Abbas a été satisfait de la position de Bush sur les négociations d’un statut final. Mais Bush lui a aussi dit qu’il n’était pas possible de sauter la phase 2 de la Feuille de route [et passer directement à des négociations pour un règlement définitif] et qu’il fallait un autre accord provisoire. Il a eu raison. Dans l’état actuel des choses, les parties ne peuvent en aucune manière négocier avec succès un accord définitif.

Les Palestiniens doivent se préparer sérieusement à créer leur Etat. Ils peuvent déclarer leur indépendance sur toute la Cisjordanie et Gaza, et inclure Jérusalem Est dans cette déclaration.

La Feuille de route de fixe pas de frontières. Si les Palestiniens continuent à mettre en oeuvre leurs réformes démocratiques et que leurs services de sécurité agissent avec une détermination accrue, nous devons nous préparer à passer à la phase suivante.

Même si Sharon affirme que nous n’avons pas encore entamé la phase 1 de la Feuille de route, la vérité est que nous y sommes bel et bien, et qu’après le désengagement, Israël devra remplir ses obligations. Il y a de nombreux avant-postes à évacuer, et il faudra réellement geler l’expansion des colonies.

Il est facile de prétendre que les Palestiniens n’appliquent pas leur part de la Feuille de route, mais la réalité montre un déclin très significatif des violences, et une gouvernance palestinienne de plus en plus efficace sur le terrain.

Il est temps d’arrêter la rhétorique et de passer à la politique réelle.