Le onzième coup de minuit

The Jerusalem PostChronique “À la rencontre de la paix”
mis en ligne le 28 novembre 2010
par Gershon Baskin

The Jerusalem Post, le 22 novembre 2010

http://www.jpost.com/Opinion/Column...

Traduction Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

[Codirecteur israélien de l’Israel/Palestine Center for Research and Information et fondateur du Center for Israeli Progress, engagé de longue date dans le combat pour la paix et la coexistence israélo-palestinienne, Gershon Baskin met son gouvernement en garde : en l’absence d’une solution à deux États bloquée voire invalidée par la politique de construction, à Jérusalem-Est en particulier, le caractère démocratique d’Israël disparaîtra et l’existence même d’un État juif se verra remise en question. Le douzième coup de l’horloge va bientôt sonner : “Pour sauver Israël”, écrit-il ici, “il est temps de mettre sur la table les véritables propositions de paix”. T.A.]

Israël fait face à la crise la plus grave de son histoire. Bizarrement, ses citoyens ont, pour la plupart, décidé d’ignorer cet état de fait. La dynamique croissante de délégitimation de notre droit à l’existence ne saurait être écartée par une simple accusation d’antisémitisme. Elle ressortit à des motifs plus complexes.

Le pays est également en train de perdre ses meilleurs amis, et il est même des Juifs, en Israël et en dehors, qui commencent à prendre leurs distances pour cause d’occupation durable. Sur les campus américains, de nombreux étudiants m’ont dit se sentir gênés par l’attitude d’Israël. La maison brûle, réveillons-nous avant d’avoir détruit par nos propres agissements tout ce que nous avons construit [1].

Les observateurs les plus impartiaux, même quand ils soutiennent Israël, estiment que la solution à deux États n’est plus viable. Ils remarquent : comment un État palestinien pourrait-il être créé alors que tant de colonies et de routes de contournement se trouvent précisément là où il est censé être ? Et ils ajoutent que la situation va empirant : le refus de geler toutes les constructions, surtout à Jérusalem, signifie qu’aucun État palestinien ne sera plus possible.

Chacun sait que les Palestiniens n’accepteront aucun accord n’incluant pas Jérusalem-Est comme leur capitale. Faire quitter leurs maisons à des Palestiniens de Sheikh Jarrah, de Silwan et du quartier musulman de la Vieille Ville et les remplacer par des Juifs éradique les chances d’une solution à deux États pour deux peuples.

Chacun sait que jamais les Palestiniens n’accepteront d’État sur moins de 22% des terres situées entre le Jourdain et la Méditerranée. En acceptant les standards d’Oslo et de Madrid, ils ont consenti à renoncer à 78% du pays. Nous sommes sur le point de célébrer le 29 novembre 1947, le jour de la partition du pays en deux États par les Nations Unies. Les Palestiniens refusèrent alors d’accepter un État couvrant 45% des terres ; ils sont aujourd’hui prêts à en accepter un n’en couvrant plus que 22%, mais pas moins.

Danny Danon [2], Tzipi Hotovely [3], Reuven Rivlin [4], Nir Barkat [5] et Benjamin Netanyahu n’agissent pas pour le bien du mouvement sioniste en poursuivant leur rapide croissance des implantations au nom du peuple juif. Ils vont réussir à détruire le rêve sioniste de leurs propres mains. Corrigeons : l’État restera juif, mais plus personne ne pourra le dire démocratique.

Une très large minorité, qui va sous peu se muer en majorité, n’acceptera plus de vivre au sein d’un État juif. La solution à deux États cessera d’être viable dès lors qu’elle ne sera plus soutenue par une majorité de Palestiniens - tant citoyens d’Israël qu’habitants des territoires occupés. À ce moment-là une campagne internationale sera lancée, contraignant Israël à devenir un État démocratique, et nous ne serons plus en mesure de parler d’État juif démocratique.

L’appel à l’égalité de tous les citoyens et à la formule “une personne, une voix” s’imposera face à l’absence de logique qui préside à l’idée d’un État national juif sans majorité juive.

Personne, en dehors de l’extrême droite et des religieux, n’acceptera l’idée d’une citoyenneté à deux vitesses entre Juifs et non Juifs. Personne, pas même les États-Unis, ne pourra soutenir un État si ouvertement antidémocratique.

Les valeurs communes évoquées par les dirigeants américains à propos d’Israël auront disparu. Ce dernier cessera d’être démocratique, et ainsi l’occupation aura-t-elle finalement délégitimé son droit à l’existence.

La construction d’implantations m’inquiète moins en termes de moindre viabilité de la solution à deux États qu’en ce qui concerne la déperdition de légitimité de Mah’moud Abbas et Salam Fayyad. Celle-ci se dissipera très vite complètement pour peu qu’il n’y ait aucun processus de paix crédible. L’année prochaine est celle de la mise en place d’un État palestinien. L’année prochaine est celle de la mise en place d’un État palestinien. Il n’y aura ensuite plus aucune direction palestinienne capable de soutenir très longtemps cette solution face à l’opinion.

Nous ne devrions pas vivre dans l’illusion que les Palestiniens accepteront moins que ce qui leur a déjà été offert. Les données de la paix reposent sur les bases des frontières du 4 juin 1967, avec des échanges de territoires sur la base de 1 pour 1 à concurrence de 3% environ de la Cisjordanie, avec Jérusalem pour capitale partagée des deux États, une sorte de régime international en Vieille Ville ou la division de ses quartiers sur des critères démographiques, et une solution mutuellement agréée de la question des réfugiés selon l’initiative de paix arabe.

Pour que ce type d’accord soit viable, il lui faut également inclure la paix avec la Syrie (laquelle implique la pleine restitution du plateau du Golan en échange de la totalité des garanties de sécurité réclamées par Israël), permettant ainsi la normalisation des relations avec l’ensemble du monde arabe.

Si la paix n’est pas conclue courant 2011, l’actuelle direction palestinienne, modérée, réaliste et constructive se verra remplacée. Les luttes de pouvoir consacreront ceux qui proposent un programme plus radical ; la solution à deux États ne fera plus partie de leurs conceptions politiques. Les chefs rivaux en compétition pour les postes clef diront : “J’ai soutenu la solution à deux États, j’ai travaillé à la mettre en place et même pris part aux négociations, mais Israël a refusé, c’est pourquoi aujourd’hui nous disons que ça suffit. Nous voulons la citoyenneté dans un État démocratique unique - un homme, un vote, un État du Jourdain à la Méditerranée.”

Ce n’est ni un fantasme, ni une menace.

D’ici là, Netanyahu cherche à reporter les décisions difficiles. Oui, bien sûr, il soutient les négociations. Il n’y a rien de mieux de son point de vue. Mais quant à prendre des décisions ? C’est une tout autre histoire.

Des frontières d’ici trois mois ? Absurde. Netanyahu va-t-il annoncer à quelque 80 000 colons qu’il leur faut quitter leurs maisons, ou demeurer sous souveraineté palestinienne dans l’État palestinien ? Ce sont des électeurs potentiels du Likoud ; comment le Premier ministre pourrait-il leur dire cela ? Il est bien plus facile de reprocher aux Palestiniens leur refus de négocier aussi longtemps que la construction des implantations se poursuit.

Mais, Monsieur le Premier ministre Netanyahu, quand l’horloge sonnera les douze coups de minuit, quand n’y aura plus de président Abbas avec qui négocier et que la direction palestinienne vous dira “Nous ne sommes plus prêts à négocier”, le processus de paix tel que vous le connaissez sera officiellement révolu. Ils vous diront : “Nous voulons la paix, mais nous ne voulons plus du petit bout de terrain que vous êtes prêts à nous donner. Vous pouvez garder votre État, vous pouvez garder le territoire tout entier, nous sommes d’accord. Maintenant, accordez-nous la citoyenneté, le droit de vote et le droit de jouir de la démocratie israélienne.“

Il vous faudra alors décider si l’État du peuple juif restera un État juif ou un État démocratique. Il ne sera plus possible de le revendiquer comme juif et démocratique. Les cloches de la liberté et de la démocratie sonneront, et vous savez très bien que le monde choisira la démocratie.

Cela fait plus de trente ans que je milite pour la paix.Durant tout ce temps, j’ai entendu beaucoup de gens prédire que nous avons atteint le bout de la route sur la solution à deux États. Je ne me suis jamais joint au chœur. Mais aujourd’hui je le dirige et, moi qui crois en l’idée d’un État pour le peuple juif (et tous ses citoyens), en patriote israélien et amoureux de Sion, je vois la possible fin de notre rêve commun se profiler au tournant. Cinq minutes avant minuit, il n’est plus temps d’attendre pour négocier ; le moment est venu de mettre sur la table les véritables propositions de paix, celles que vous savez être acceptables pour les Palestiniens et les Syriens. Ce faisant, vous ne gagnerez pas seulement le prix Nobel, vous sauverez l’État d’Israël.


NOTES

[1] Voir à ce propos “La critique de Netanyahu par un responsable de la communauté juive suscite le courroux de sioniste britanniques”, dépêche de Ha’aretz Services du 24 novembre 2010 traduite par Ilan Rozenkier pour LPM et éditée sur notre site ce jour : [>http://www.lapaixmaintenant.org/art...]

[2] Danny Danon, membre de la Knesseth et président du Likoud mondial, s’est opposé au plan de désengagement de la bande de Gaza lors du referendum organisé à cette occasion au sein du Likoud par Ariel Sharon, alors Premier ministre. Il s’est également associé, en 2008, à la pétition visant à priver le parlementaire arabe israélien Azmi Bishara de sa nationalité.

[3] Élue à la Knesseth sur les listes du Likoud après avoir entrepris une carrière de journaliste, et classée comme appartenant à l’aile droite religieuse de ce parti, Tzipi Hotovely a soutenu en 2010 l’annexion de la Cisjordanie afin de constituer un État unique sous souveraineté juive.

[4] Juriste, membre de la Knesseth sur les listes du Likoud depuis la fin des années 80, président de la Knesseth de 2003 à 2008, puis de nouveau depuis 2009, Reuven Rivlin rompt son devoir de neutralité pour se faire l’un des plus impitoyables critiques de la politique de désengagement de la Bande de Gaza et conteste les droits de la Cour suprême face à la Knesseth. Il défend en revanche la liberté d’opinion de la députée arabe Hanine Zuabi, dessaisie de certains de ses privilèges parlementaires suite à sa participation à la flottille pour Gaza de mai.

[5] Homme d’affaires et ancien membre du Likoud et de Kadimah, qu’il quitte lorsque le Premier ministre Ehud Olmert envisage de laisser aux Palestiniens des quartiers arabes de Jérusalem, Nir Barkat est élu maire de cette ville en 2008.