Le monde ne marche plus aux explications d’Israël

Thème : Diplomatie

Ha’aretz
mis en ligne le 3 février 2010
par Aluf Benn

On sait aujourd’hui que la perception que chaque camp a de la situation fait partie aussi de la dynamique du conflit. Car à partir du moment où l’on se sent au mieux incompris, au pire rejeté ou condamné par les tiers, cela peut conduire à justifier n’importe quelle décision politique. Contrairement à ce que les Israéliens pensent, il ne leur suffit pas d’avoir une bonne « Hasbara » c’est-à-dire une bonne communication pour améliorer l’image de leur pays. Depuis ces vingt dernières années, les périodes où Israël avait « la meilleure presse » furent celles où il avait su faire des ouvertures politiques significatives à l’égard des Palestiniens. C’était pendant les premières années suivant les accords d’Oslo et en 2005 suite à la décision du désengagement de Gaza prise par Sharon. Aujourd’hui toutes les parties étrangères au conflit, qui sont impliquées dans les négociations, connaissent bien la situation. De part et d’autre, il est difficile de les tromper. Il est temps pour chacun de ne plus rester enfermé dans sa perception de « la vérité » et de s’ouvrir à celle de l’autre. Ne pas donner à l’adversaire de perspective politique réelle peut le précipiter aussi vers des décisions qui peuvent être lourdes de conséquences. Le paradoxe de la situation c’est que les Israéliens comme les Palestiniens sont persuadés que les médias occidentaux sont acquis à la cause de leur adversaire.

Ha’aretz, 30 janvier 2010

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

"Votre situation n’est pas bonne", disait récemment un diplomate européen haut placé. "Personne ne croit Bibi [Netanyahou] et nous ne voulons rien avoir à faire avec [Avigdor] Lieberman. Seul un acte spectaculaire et étonnant comme le désengagement d’Ariel Sharon [de Gaza], est susceptible de modifier la donne."

Quelques heures plus tard, le magazine Time publiait une interview du président Obama, où il exprimait sa déception à l’égard de la mauvaise volonté affichée par Israël de faire des « gestes courageux » envers les Palestiniens.

Dans un discours lors d’une conférence, il y a peu, un diplomate israélien en poste dans une capitale européenne reprenait la ligne usée d’Israël en termes de relations publiques en faisant la différence entre « la seule démocratie du Moyen-Orient » et les régimes dictatoriaux de ses voisins. "Nous partageons des valeurs communes", disait le diplomate aux Européens. A sa grande surprise, un membre de l’auditoire se leva et rétorqua : "Quelles valeurs communes ? Nous n’avons rien de commun avec vous."

Au cours de conversations entre diplomates, les Européens se montrent critiques envers Israël à cause du blocus sur Gaza, de la construction de colonies juives, des démolitions de maisons à Jérusalem Est, du dégoût qu’inspire le gouvernement de droite et même de la fracture sociale et de la manière dont Israël est en train de s’écarter du modèle européen d’Etat providence.

Dans les médias étrangers, le gouvernement Netanyahou - Lieberman est presque toujours dépeint comme « dur ». Ce n’est pas entièrement justifié. Le gouvernement Olmert - Livni a fait la guerre au Liban et à Gaza, et construit pour les Juifs des milliers d’appartements à Jérusalem Est et dans les blocs de colonies en Cisjordanie - bien davantage que Netanyahou, qui s’est abstenu d’employer la force militaire et a déclaré un gel de 10 mois de la construction dans les colonies. Mais les médias étrangers aimaient le gouvernement Kadima, parce qu’Olmert et Livni disaient ce qu’il fallait sur leur désir de paix et un accord final, alors qu’ils ne croient pas Netanyahou quand il évoque « deux Etats pour deux peuples ». Qu’Olmert et Livni ne soient parvenus à rien dans les négociations ne change rien. Ce sont les intentions qui comptent.

Netanyahou et ses collaborateurs ont des réponses à opposer aux accusations contre Israël. La responsabilité pour le blocus de Gaza repose entièrement sur les Palestiniens, qui ont choisi le Hamas pour les gouverner et kidnappé Gilad Shalit. "Vous vous souciez des droits de l’homme pour 1,5 millions de Palestiniens à Gaza. Vous devriez vous soucier du sort d’un seul Israélien retenu prisonnier là-bas", ont dit des proches de Netanyahou à des représentants des Nations unies.

A Jérusalem Est, le gouvernement se réfugie derrière le maire Nir Barkat et les organismes chargés de la planification et de la construction, qui ont approuvé les plans de construction pour les Juifs et les démolitions pour les Palestiniens. Quant à la stagnation de la diplomatie, le responsable est Mahmoud Abbas, qui refuse de reprendre les négociations.

Mais il y a juste un petit problème : le monde ne marche plus aux explications d’Israël, et n’est pas non plus disposé à condamner l’entêtement des Palestiniens. Obama a partagé entre les deux côtés la responsabilité de la stagnation, tout en en endossant une partie pour lui-même ("nous avons suscité des espoirs".

L’appel de l’émissaire aux membres du quartet pour qu’ils poussent Abbas à retourner à la table des négociations est demeuré sans réponse. Cette semaine, Mitchell a effectué encore une visite frustrante dans la région, sans aucun résultat.

L’approche d’Obama (« parquer » le processus diplomatique pour manque de résultats et se focaliser sur les sujets intérieurs) n’a pas surpris Netanyahou. Il y a trois mois, un haut responsable israélien disait que l’administration Obama remettrait probablement la question israélo-palestinienne à son second mandat. Il expliquait : "Aujourd’hui, ils sont affaiblis, ils ont le chômage et la crise économique, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak, et ils ne s’en sortent pas. Ils n’ont pas la force nécessaire pour parvenir à un accord. Entre temps, les choses continueront comme avant."

Les Américains comptent sur une reprise des négociations dans les six mois. L’important est qu’il y ait des négociations et c’est tout. Ils n’espèrent rien de plus.

Un scénario dérangeant

L’Autorité palestinienne est en train de mener une campagne afin d’isoler Israël, campagne fondée sur le rapport Goldstone st sur la haine qu’inspire le gouvernement Netanyahou. Les politologues Shaul Mishal et Doron Mazza la nomment « l’Intifada blanche », destinée à mobiliser le soutien international à une déclaration unilatérale d’indépendance en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem Est.

Dans un document distribué cette semaine, ils préviennent Israël contre l’inaction et présentent un scénario dérangeant : les Palestiniens déclarent leur indépendance, Israël refuse de reconnaître la Palestine et fait face à un boycott. Qu’il cède ou réagisse par la force, Israël ne peut pas gagner, et perdra également tout contrôle sur le processus. Les deux universitaires recommandent dont un acte diplomatique préemptif.

Car l’isolement diplomatique peut coûter cher. Dans ses mémoires, Gideon Rafael, ancien chef de cabinet du Ministère des Affaires étrangères, écrivait qu’en été 1973, il sentait que le blocage diplomatique, qui apparaissait alors comme une évidence, sinon comme une situation souhaitable, pouvait devenir un « piège mortel ».

L’ancien président égyptien Sadate avait coupé Israël de ses amis dans le Tiers monde, proposé aux Américains une initiative de paix qui fut rejetée. C’est alors qu’il formula l’exigence du retour du Sinaï [à l’Egypte] au Conseil de sécurité des Nations unies et batailla contre le veto américain.

Dans son livre Destination Peace : Three decades of Israeli Foreign Policy, a Personal Memoir (publié en anglais par Littlehampton Book Services, 1981), Gideon Rafael écrit qu’Israël s’est réjoui du veto sans se rendre compte que la fermeture de la porte diplomatique ne laissait à l’Egypte qu’une seule option : la guerre.

Dans les prochaines semaines, il semble qu’Israël compte demander encore une fois aux Etats-Unis d’opposer son veto au Conseil de sécurité, afin d’enterrer le rapport Goldstone. Netanyahou a prévu une quatrième rencontre avec Obama, concernant la conférence sur la sécurité nucléaire à Washington le 12 avril prochain, et peut-être même avant. L’ordre du jour tournera autour de l’Iran - ou « le nouvel Amalek », comme l’a nommé Netanyahou à Auschwitz mercredi dernier. La question est de savoir si Netanyahou, en même temps qu’il demandera à Obama d’agir contre l’Iran, va aussi lui dire qu’en échange, Israël prendra une quelconque initiative vis-à-vis des Palestiniens. Cela serait de sa part une tentative de persuader le monde de le croire et d’améliorer la situation diplomatique d’Israël, dont l’isolement va s’amplifiant.