Le message d’al-Sissi à Bibi : la route de Riyadh passe par Ramallah

Thème : Initiative arabe

par Barak Ravid

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Ha’Aretz, le 12 octobre 2014

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« Les Israéliens voient le président égyptien comme un allié fidèle, mais al-Sissi a rappelé à Nétanyahou qu’on ne rase pas gratis quand le processus de paix est en question », note le commentateur du Ha’aretz suite à l’allocution d’ouverture donnée dimanche 12 octobre par l’hôte de la conférence du Caire.

L’allocution prononcée dimanche par le président d’Égypte Abdel-Fattah al-Sissi, en ouverture de la conférence des donateurs pour la reconstruction de Gaza, fut l’un des discours les plus importants donné par quelque dirigeant arabe que ce fût ces dernières années. Ses remarques à la conférence du Caire, par lesquelles il appelait Israël à adopter l’Initiative de paix arabe et à se diriger vers l’établissement d’un État palestinien, s’adressaient en premier lieu à l’opinion publique israélienne ; et en second lieu seulement au gouvernement du Premier ministre Benyamin Nétanyahou.

Al-Sissi montrait ainsi qu’il était sensible au scepticisme de l’Israélien moyen quant au processus de paix, et rappelait également aux citoyens de ce pays ce que l’Initiative de paix arabe – que les gouvernements israéliens successifs ont refusé de prendre au sérieux depuis qu’elle fut dévoilée en 2002 – contient en réalité. Le message d’al-Sissi à l’opinion publique israélienne est qu’il y a un “partenaire pour la paix”, et que la marche vers la souveraineté palestinienne inclura des traités de paix, des relations diplomatiques et une normalisation avec une grande partie du monde arabe.

Mais le discours d’al-Sissi s’adressait également à Nétanyahou, au ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman et à tous les autres membres du cabinet qui ont rêvé ces derniers temps d’un processus de paix qui contournerait les Palestiniens et ne supposerait aucune concession israélienne – un processus qui verrait Israël, l’Arabie saoudite, le Koweït et le Maroc tisser des liens et faire des affaires lors même que l’occupation et les implantations se poursuivraient dans les Territoires.

Al-Sissi rappelait à Nétanyahou que le processus de paix n’est pas en solde, et qu’on ne rase jamais gratis. Si Nétanyahou veut continuer à entretenir sous le manteau des rapports avec l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte, via des officiers supérieurs de l’armée et des services secrets, comme c’est aujourd’hui le cas, très bien ; Mais s’il veut des relations normales, il doit comprendre que le chemin de Ryadh, Abu Dhabi, Le Caire et Amman passe par Ramallah.

Al-Sissi dispose de peu d’alliés au sein de l’actuel cabinet israélien. La ministre de la Justice, Tzipi Livni, expliquait dimanche à qui voulait l’entendre que le refus égyptien d’inviter Israël au Caire reflète la dégradation de la position du pays sur la scène diplomatique. « Ils ne veulent tout simplement pas de nous là-bas. Il y a eu une manifestation internationale où l’on a parlé de l’État d’Israël en son absence, et c’est très mauvais. »

Les critiques de Livni visent le Premier ministre Nétanayahou : « Il y a des gens pour nous vendre l’idée qu’il est important de coopérer avec le monde arabe, mais les mêmes ne sont pas prêts à faire ce qu’il faut quand il s’agit du processus de paix. Sans négociations sérieuses avec les Palestiniens, il n’y a aucune chance qu’Israël parvienne à établir une coopération pleine et entière avec les nations arabes.

L’importance de l’allocution d’al-Sissi ne réside pas seulement en son contenu, mais aussi en la personne même de son auteur. Depuis le président Anouar el-Sadate et le roi Hussein de Jordanie, aucun dirigeant arabe n’a joui d’une popularité semblable à la sienne, tant auprès du gouvernement israélien qu’auprès de son propre peuple.

Pour beaucoup d’Israéliens, le fait qu’il soit monté au pouvoir à la suite d’un coup d’État et ne s’intéresse guère aux valeurs démocratiques ne joue pas à son encontre mais, bien au contraire, en sa faveur.

Al-Sissi n’est pas le président de l’Autorité palestinienne Ma’hmoud Abbas, qui accuse Israël de génocide et de crimes de guerre à Gaza ; il n’est pas le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui dit que les actions commises par Israël à Gaza furent pires que celles d’Hitler pendant la Shoah ; il n’est même pas le roi Abdullah de Jordanie, dont la stabilité du régime est régulièrement mise en doute par des ministres et officiers d’état-major israéliens.

À droite, au centre et dans la plus grande partie de la gauche, du personnel politique aux généraux, aux diplomates et à l’homme ou la femme de la rue, les Israéliens voient al-Sissi comme un allié fidèle avec qui il leur est loisible de traiter des affaires sur toute question d’intérêt mutuel. Ils le considèrent comme l’homme fort qui ramène l’ordre en Égypte, respecte le traité de paix israélo-égyptien et combat le Hamas à Gaza et les Frères musulmans au Caire. Aussi, quand al-Sissi parle, y a-t-il toutes les chances que les Israéliens – du cabinet au plus bas de l’échelle – l’écoutent.

La question est de savoir s’il va activement promouvoir la politique qu’il a défendue dimanche, ou si ce fut un déjeuner de soleil. L’un de ses prédécesseurs, Hosni Moubarak, est venu en Israël pour une seule et unique visite en trente ans, lors des funérailles du premier ministre Itz’hak Rabin. Sissi osera-t-il venir à Jérusalem pour y poursuivre l’œuvre de paix ? Nous ne pouvons que l’espérer.