Le langage de la sécurité et de la peur a gagné

par Sever Plocker

Traduction Gaëlle Danan-Bondoux pour LPM

Photo Motti Kimchi : Panneaux de campagne de Nétanyahou lors des dernières législatives.

YNet, le 20 janvier 2016

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Tribune : Le passage des sujets sociaux-économiques à des sujets de politique nationale dans le discours public n’a pas pour cause l’épuisement spontané des premiers. Le glissement est la conséquence de l’intériorisation, lente mais progressive, des plates-formes électorales de l’année dernière. Nétanyahou avait mis les conflits judéo-arabe et israélo-palestinien au cœur de sa propagande électorale. Herzog [1], lui, avait mis la société et l’économie au centre de la sienne.

D’ici deux mois, un an aura passé depuis les élections à la Knesseth. En apparence ces élections auraient changé peu de choses. Le même Nétanyahou est à la tête du gouvernement ; le même Ya’alon est en charge de la Défense ; et un autre ministre qui-n’est-pas-du-Likoud [2] s’occupe des Finances. Dans la composition de la coalition gouvernementale, les ultra-orthodoxes ont remplacé Yesh Atid [3], mais les nouveaux titulaires n’ont créé aucun séisme politique.

Cependant ce résumé est trompeur. En 2015 nous avons assisté à un changement profond, voire radical, du discours public en Israël. Voyez les sujets dominants dans les médias il y a un an (ou deux ou trois), et ceux qui font la une aujourd’hui. Auparavant, on nous interpellait à propos de la centralisation de l’activité économique, des revenus non-imposables des multinationales, de la paupérisation des classes moyennes, du coût de la vie, et même de l’accord sur l’exploitation des ressources en gaz naturel. Maintenant, dans les médias traditionnels comme dans les médias sociaux, des discussions houleuses se font jour sur les relations entre Juifs et Arabes ; le terrorisme palestinien et le terrorisme juif ; l’occupation (oui, le mot « occupation ») et l’annexion (oui, le mot « annexion »). En arrière-plan on constate la forte progression du concept d’État binational.

Le passage de sujets sociaux-économiques à des sujets nationaux-politiques ne s’est pas fait au prétexte que les premiers étaient épuisés. Au contraire : quand la commission Trajtenberg, établie à la suite des protestations sociales de 2011, a publié ses recommandations à l’automne de cette même année, la situation économique d’Israël, selon des critères objectifs, était meilleure qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les logements, par exemple, étaient 30% moins chers, les taux de pauvreté et d’inégalité étaient plus bas, les entreprises payaient des impôts plus élevés, nos retraites étaient mieux sécurisées et l’on connaissait une croissance aujourd’hui absente. Il ne s’agit donc pas de l’économie.

Le tournant a eu pour cause l’intériorisation, lente mais progressive, des plates-formes électorales des dernières législatives, l’an passé. Nétanyahou s’est rendu aux États-Unis pour parler des dangers que représentent pour Israël les changements récents au sein du monde musulman en général, et d’un Iran nucléarisé en particulier ; pendant ce temps, Herzog circulait dans les villes en développement pour parler du coût de la vie et contre les magnats financiers.

Nétanyahou mettait en garde ses électeurs contre « les Arabes se déplaçant en masse pour aller voter » dans des bus affrétés par la gauche ; et Herzog alertait les siens quant aux arrangements conclus pour l’exploitation des ressources offshore en gaz naturel.

Nétanyahou interdisait aux têtes de proue de son parti d’évoquer des sujets sociaux et économiques, bien qu’ils puissent être portés au crédit du gouvernement sortant, car il avait compris que cela ne lui ferait pas gagner de voix ; au même moment, Herzog empêchait les membres de son parti de parler du conflit et de la paix, parce que les responsables de communication de sa campagne lui avaient dit que cela ne lui ferait pas gagner de voix.

Les urnes ensuite ont parlé, et il est apparu que Nétanyahou avait bien évalué les peurs des électeurs. Il les avait compris.

C’est ainsi que le changement a commencé. À la manière des changements de l’humeur générale, paradigme souverain de l’opinion publique, le processus n’a été ni immédiat ni écrasant. Mais le nombre de gens qui considèrent maintenant comme essentiel de revenir aux questions fondamentales sur l’État et ses citoyens, et sur la guerre et la paix, croît de jour en jour. De plus en plus d’intellectuels, de faiseurs d’opinion, d’éditorialistes et tous les gens concernés issus du public plus large, de gauche et de droite, ont commencé à s’exprimer sur la nécessité de bouleverser l’ordre du jour du débat public national, pour notre bien à tous.

Le dernier signe est venu avec les opposants à l’accord gazier, qui se définissaient eux-mêmes comme n’appartenant à aucun mouvement, mais qui n’ont réussi à rassembler que quelques milliers de personnes dans les rues de Tel-Aviv, la capitale des manifestations.

Les temps ont changé. Dans le contexte de l’intifada individuelle, l’Israël de 2016 recommence à débattre des questions fondamentales liées à sa création, ses frontières et son futur. Le pays revient à l’idée que le « Plateau d’Argent » n’est pas simplement un programme télévisé sur les capitalistes et le gouvernement, mais plutôt l’inoubliable poème de Nathan Alterman, évoquant ceux qui sont tombés durant la guerre de libération et d’indépendance.

NOTES

[1] Issu du Parti travailliste, et candidat aux dernières législatives de l’Union sioniste, Yitz’hak Herzog est aujourd’hui à la tête d’une opposition très modérée. [NdlR]

[2] Mosheh Kahlon, chef de file du parti Koulanou (Nous tous), né en 2014 et positionné au centre-droit sur la défense des classes moyennes. [NdlR]

[3] Yesh Atid (Il y a un avenir), fondé en avril 2012 par le journaliste Yaïr Lapid, rencontre alors un vif succès électoral sur un programme centriste visant les classes moyennes et un laïcisme affiché. De facto voué à la défense et illustration de son photogénique leader, le parti dégringole aux dernières élections. [NdlR]