Le judaïsme réformé devrait se démarquer des préjugés sectaires de l’ultra-orthodoxie

par Carlo Strenger

Trad : Michel Goldberg pour LPM

Éd, chapô, notes : Tal Aronzon / LPM

25 février 2016. Libéraux juifs américains et israéliens priant devant le mur des Lamentations. Photo AP.

Ha’Aretz, le 29 mars 2016

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Le chapô de La Paix Maintenant

« Pourquoi les Juifs non-orthodoxes devraient-ils se sentir concernés par les déclarations de chefs religieux qui désignent les homosexuels comme des êtres inférieurs et excluent les femmes de la sphère publique ? », s’exclame Carlos Strenger à l’heure où l’ouverture de l’espace religieux au courant libéral héritier du mouvement juif des Lumières déchaîne l’ire des ultras qui veillent à la pureté des mœurs jusqu’à endeuiller au couteau la Gay Pride de Jérusalem.

Mais la question nationale n’est pas moins centrale. La prise de Jérusalem et celle des Territoires firent basculer la grande majorité des orthodoxes et des ultras, pour certains figés dans l’attente du Messie, vers un activisme colonisateur à prétention sioniste et justification religieuse. Entre appel de la Terre promise et taux de natalité hors compétition, ils crûrent et se multiplièrent... peuplant partis de droite et cabinets ministériels. Le Grand Israël et le lien filiation/citoyenneté ont envahi les esprits, et l’on vient d’entendre un grand-rabbin mettre en cause le droit des “étrangers” à la protection, trahissant les Textes qu’il est censé porter, et pour lesquels “l’étranger qui vit dans tes murs” doit être protégé.

Cela s’applique aux travailleurs turcs comme aux réfugiés politiques, mais ni aux citoyens palestiniens du pays (dans les murs mais pas étrangers) ; ni à ceux des Territoires (étrangers mais pas dans les murs). Même si les servants de l’orthodoxie respectaient leur propre Loi, on pourait s’inquiéter de la juxtaposition conflictuelle des statuts dans l’État binational univoque qui se prépare. [T.A]

L’article de Carlos Stenger

Jonathan Greenblatt, le président de l’Anti-Defamation League [1], a récemment lancé un appel en direction des Juifs américains pour qu’ils se mobilisent contre les discours de haine des ultra-orthodoxes ou ’Haredim [2] en Israël. Dans son appel, il cite quelques exemples mémorables de ce genre de propos : le député Israël Eichler a ainsi comparé les Juifs réformés à des malades mentaux ; le ministre des Cultes David Azoulay a affirmé qu’il ne s’agit tout simplement pas de Juifs ; et le rabbin David Yossef les a traités d’idolâtres.

Greenblat aurait pu ajouter d’autres perles de sagesse émanant des autorités ultra-orthodoxes sur des thèmes différents : dans un “admirable” interview de 2013, le rabbin Eli Ben-Dahan, devenu vice-ministre des Cultes, avait exposé sa conception de la hiérarchie de l’espèce humaine, où les homosexuels se retrouvaient un échelon plus bas que les hétérosexuels ; leur âme était cependant plus élevée que celle des non-Juifs, situés un degré plus bas encore.

Récemment, après avoir fait montre de tolérance quant à l’assassinat préventif de terroristes palestiniens, le grand-rabbin séfarade Yitz’hak Yosef [3] a affirmé que les non-Juifs ne sont en aucun cas autorisés à vivre en Israël et que, s’ils le font, c’est uniquement parce que nous (dirigeants orthodoxes) ne sommes pas suffisamment puissants pour imposer cette règle. Il a ajouté que les goyim ne devraient avoir le droit de vivre en Israël que s’ils répondaient aux besoins des Juifs [4].

Je ne peux qu’exprimer mon plus profond mépris pour semblables déclarations, qui semblent venues du Moyen Âge le plus sombre, et partager l’indignation de Jonathan Greenblatt à leur égard. Cependant, nous ne sommes pas d’accord sur la tactique à adopter face à de tels propos.

En effet, l’appel de Greenblatt n’aura guère plus d’impact que les autres protestations issues de Juifs américains. La mainmise orthodoxe sur les affaires religieuses en Israël ne va pas cesser dans un avenir prévisible, aucun gouvernement stable ne pouvant, du fait de leur poids démographique, être formé sans l’appui des partis orthodoxes et ultra-orthodoxes. Ce qui signifie que même un gouvernement plus attaché aux principes de la démocratie libérale et à la séparation de l’État et de la religion s’abstiendrait de combattre le monopole orthodoxe [5].

Dès lors, je suggère aux Juifs non-orthodoxes aux États-Unis d’adopter une autre stratégie : affirmez clairement que les instances orthodoxes n’ont rien à voir avec votre religion. C’est ce qui s’est produit lors de la Réforme en Europe : après ses affrontements initiaux avec Rome, le pape et la Curie, le protestantisme s’est auto-déclaré totalement indépendant de l’Église catholique. Il n’a plus quêté l’approbation de ses institutions et a mis en place les siennes propres, qui ont fleuri par la suite. Depuis lors, les proclamations du pape influencent aussi peu le système de valeurs des protestants que celles d’un imam ou d’un grand-rabbin.

Les Juifs réformés devraient faire de même. Pourquoi diantre vous soucier de ce que disent [les représentants de cette mouvance] y compris le grand-rabbin Yitz’hak Yosef ? Pourquoi prendre en considération les assertions de chefs religieux affirmant que les homosexuels constituent une espèce inférieure et excluant les femmes de la sphère publique ? Après tout, les bulles papales auxquelles vous n’adhérez pas ne vous touchent pas personnellement – prenons l’exemple de l’insistance mise par les deux papes précédents à proscrire l’usage des condoms jusque dans les régions d’Afrique où règne le sida : vous trouvez probablement à bon droit que pareils édits sont passéistes, primitifs et inhumains, et il se peut que vous les déploriez – mais nul pape n’a sur vous la moindre autorité religieuse.

C’est ainsi que les Juifs non-orthodoxes devraient se comporter à l’égard des secteurs les plus bigots de l’ultra-orthodoxie. Ceux-ci ne partagent aucune de vos valeurs humanistes et universelles. Vous devriez donc déclarer que vous ne partagez dorénavant plus la même religion qu’eux. Je tiens à dire haut et fort que je n’éprouve ni haine ni mépris pour le judaïsme orthodoxe en soi, non plus que pour le catholicisme : il se fait simplement que je n’appartiens à aucune de ces religions – ni à aucune autre, en l’occurrence – et que je trouve certaines de leurs positions scandaleuses et rétrogrades. Cela ne m’empêche pas d’aimer profondément de nombreuses œuvres d’art catholiques, en musique, en peinture, en architecture, ou de chérir de nombreux aspects de la vie des ’Haredim, dont j’ai par expérience une connaissance intime.

Je crois sincèrement au pluralisme et au droit de tout être humain à vivre selon sa conscience ou ses convictions, pour autant qu’il ne blesse pas autrui, et j’estime que l’ultra-orthodoxie constitue une religion aussi légitime que n’importe quelle autre ; mais je pense que la fracture entre les formes modernes du judaïsme et l’ultra-orthodoxie représentée par les rabbins ici mentionnés (et j’aurais pu produire bien d’autres exemples) s’est creusée très au-delà du fossé existant entre les catholiques et les divers groupes protestants.

Voici donc mon conseil aux Juifs non-orthodoxes : ne vous laissez plus atteindre par des dirigeants ultra-orthodoxes comme les Yosef, Azoulay ou Eichler ; cessez d’être blessés par leurs propos selon lesquels vous ne seriez pas de bons Juifs ou pas juifs du tout – de même qu’un protestant ne se sentira pas concerné pas une injonction du pape, ou un sunnite par une fatwa chiite.

Je tiens à adresser quelques mots aux nombreux ´haredim vivement opposés aux déclarations primitives de certains de leurs dirigeants. Ils éprouvent une gêne profonde du fait de ces assertions de cagots, et ne s’y identifient pas. J’en connais personnellement beaucoup qui font part en privé et sous condition d’anonymat de leur malaise, sans jamais rendre leurs commentaires publics.

Pour eux aussi, j’ai un message : vous devez mener votre propre combat. Si vous voulez prendre vos distances par rapport à des positions que vous déplorez, prenez-les publiquement. J’espère sincèrement que vous le ferez, parce que les valeurs d’Azoulay, David et Yitz’hak Yosef ne représentent pas les vôtres. Mais vous êtes les seuls à pouvoir créer un courant d’opposition parmi les ’haredim face à certains de leurs chefs – et le monde juif, je le pense, se porterait mieux s’il existait une dissidence qui s’exprime dans le monde ’haredi.

NOTES

[1] Fondée en 1913 aux États-Unis par le B’nai Brith et s’appuyant sur ses loges, l’Anti-Defamation League a pour but de combattre l’antisémitisme et toutes les formes d’intolérance ; l’ADL vient s’ajouter à l’American Jewish Committee, fondé en 1906 et à vocation plus politique (alors proche des démocrates, voire trotskiste dans l’entre-deux guerres) et plus internationale. [NdlR]

[2] Le vocable par lequel se désignent ceux que nous appelons par commodité “ultra-orthodoxes” et qui se voient simplement comme suivant pleinement les règles (“orthodoxes”, donc, au sens littéral) est ´Haredim : les “Craignants [Dieu]". [NdlR]

[3] Quelques précisions sur les rabbins et officiels ici cités :

• Israël Eichler, journaliste au HaMa’hané Ha’Haredi (Le Camp des Craignants [Dieu]) depuis 1980, entre à la Knesseth en février 2009 sur la liste de Yad haTorah (La main de la Torah) ;

• David Azoulay, éducateur de formation et actuel ministre des Cultes est membre de la Knesseth depuis juin 1996 sur les listes du parti Shass, fondé par le grand-rabbin d’Israël Ovadia Yossef, lui-même né au Maroc, pour représenter les Juifs orthodoxes dits “orientaux” ;

• Rav David Yossef, membre de la Torah des Sages et doté d’une intervention hebdomadaire à la grande synagogue de Jérusalem – du fait, on peut l’imaginer, qu’il est l’un des fils du grand-rabbin et fondateur du Shass, Ovadia Yossef ;

• Élie Ben-Dahan, rabbin d’origine marocaine, élu en février 2013 sur la liste de HaBayith HaYehudi (Le Foyer juif) et sitôt pris dans le gouvernement de coalition formé en mars ;

• Le grand-rabbin séfarade Yitz’hak Yosef, autre fils du grand-rabbin d’Israël, Ovadia Yossef – dont la descendance semble truster les institutions religieuses et les cabinets de coalition. [NdlR]

[4] Le statut du “l’étranger qui vit dans tes murs”, ou goy, dans l’Israël antique n’est nullement défini par les besoins éventuels auxquels il répondrait, mais par la mémoire de la servitude dans l’Égypte des pharaons. « Tu n’exploiteras ni n’opprimeras l’étranger [dans tes murs], car vous avez été des étrangers au pays d’Égypte » (Ex 22, 20), dont le Tana’h (le canon hébraïque de la Bible) multiplie occurrences et variations dans le Lévitique, les Psaumes, etc. Des versets évoqués jusqu’à nos jours dans la Haggadah, Le Dit [de la Sortie d’Égypte] qui participe du rituel de la Pâque ; et abondamment commentés par la tradition rabbinique (Talmud, Midrash...) ou par les philosophes de Moyen Âge d’Ibn Ezra à Maïmonide. [NdlR]

[5] Comme on l’a vu depuis la proclamation de l’État dans les cabinets formés par le socialiste et membre d’un kibboutz au dėsert, David Ben-Gourion, et ceux ou celle qui lui succédèrent, de gauche ou centre-gauche et de culture séculière, jusqu’à la montée au pouvoir du Likoud dans les années 80. Dès la création de l’État une proportionnelle absolue se mit en place, conférant comme alors en France un pouvoir démesuré aux petites formations – dont le parti national-religieux, seul de la mouvance orthodoxe à reconnaître la légitimité d’Israël avant la venue du Messie. À même de faire pencher la coalition à droite ou à gauche avec ses micro-effectifs, le PNR obtint sans faille le ministère de l’Intérieur et ainsi la haute main sur l’état-civil et l’immigration... sans omettre les prébendes alimentant ses réseaux éducatifs. [NdlR]