Le Mal : ne pas le voir, ne pas l’entendre, ne pas en parler

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 4 octobre 2006
par B. Mikhael

texte écrit à la veille de Yom Kippour, Jour du Grand Pardon, ce qui explique les références religieuses (péché, expiation, etc.). Certes, le texte est violent, rageur, peut-être même excessif. Certes, on nous reprochera, comme toujours, de donner du grain à moudre aux ennemis d’Israël. Mais cet article n’est pas le seul du genre dans la presse israélienne, il faut le savoir, y compris dans le quotidien le plus lu en Israël, Yediot Aharonot. Ce ne sont pas ces articles qui font du mal à Israël, c’est l’occupation

http://www.ynetnews.com/articles/0,...

Yediot Aharonot, 1er octobre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Les pécheurs ont des milliers de manières de s’accommoder de leurs péchés. Certains, conscients de la gravité de leurs fautes, continuent à les commettre, par défi. D’autres sont tellement pris de remords qu’ils cherchent le repentir, et finissent par renoncer à ces fautes. D’autres encore, en nombre sans cesse grandissant, ont habitué leurs yeux à ne pas voir, leurs oreilles à ne pas entendre et tournent la tête dans une seule direction : celle d’un monde visible mais creux.

Là, ils peuvent voir danser les rock stars. Mais ils ne regardent jamais dans l’autre direction, là où ils pourraient voir des choses agaçantes, décourageantes, déprimantes.

Et c’est loin d’être facile, de ne pas voir, de ne pas entendre, de détourner la tête. Mais ces pécheurs-là ont un talent unique. Depuis des années, cela leur est devenu un instinct.

Même s’ils se trouvaient assis sur l’épaule d’un soldat, atterrissaient à bord d’un missile ou passaient un week-end sur un bulldozer, inévitablement, ils ne verraient rien, n’entendraient rien, resteraient collés à leur téléphone portable ou au reality show du moment.

Et ainsi, aveugles et sourds, ils se répètent à eux-mêmes d’une voix assurée : "Nous sommes dans notre droit, et nous n’avons pas péché."

Mais, comme il est dit dans nos prières, nous et nos ancêtres avons péché. Et nous continuons. Yom Kippour ne pardonne pas ces péchés-là. Leur gravité ne peut être rachetée par le repentir, la prière ou la charité.

Ouvrir ses yeux aveugles et ses oreilles sourdes

Parce que je ne veux pas, Dieu m’en préserve, pécher en ne faisant pas mon devoir, je n’ai d’autre choix que d’ouvrir leurs yeux soi-disant fermés, leurs oreilles soi-disant sourdes, et tourner leurs têtes pour qu’ils voient les péchés et les fautes qu’ils ont commis au nom de l’argent, du pouvoir et de l’autorité. Mais aussi en mon nom, mon argent et mon pouvoir, au nom de mon autorité et de mon incapacité à provoquer le changement.

Sous leur nez, des Juifs volent la terre de leurs voisins, abattent des arbres fruitiers, volent l’eau, vandalisent des vergers, agressent des enfants, manquent de respect à des vieillards et tuent des troupeaux - tout en se sentant dans leur droit le plus absolu.

Sous leurs fenêtres, un système militaro-bureaucratique exerce son oppression tyrannique sur des millions de gens, dont le seul péché est d’appartenir à une race, une religion, un peuple.

Des malades pourrissent sur place aux check points jusqu’à ce qu’un fonctionnaire daigne leur délivrer l’autorisation de voir un médecin. Des femmes accouchent sur le bord de la route, parce que le maître qui règne sur la région en a décidé ainsi. Des maris sont séparés de leur femme parce qu’une administration a décidé que, ce matin-là, les hommes de plus de 40 ans à longue barbe ne seraient pas autorisés à rentrer chez eux.

Des étudiants sont écartés de leurs études, des ouvriers de leur gagne-pain, des agriculteurs de leurs terres et des parents de leurs enfants. Et pourquoi ? Parce que. Parce que le fonctionnaire, là, en a décidé ainsi.

Pourrir dans la prison de la bande de Gaza

Et devant leurs yeux fermés, un million et demi de gens sont en train de pourrir dans une prison de masse appelée "bande de Gaza", dont on ne peut pas sortir, et où l’on ne peut pas entrer. Il n’y a ni port maritime ni aéroport. Ni gagne-pain, ni électricité.

Le péché de ces gens est effectivement très lourd. Ils n’ont pas su réaliser en 10 mois ce que l’Etat d’Israël n’a pas pu faire en 10 ans. Pire encore, ils ont élu un gouvernement que n’aime pas beaucoup le crétin de la Maison Blanche. Est-il étonnant, dans ces conditions, qu’ils soient condamnés à la faim et au découragement ?

Et presque tous les jours, ils entendent le ronronnement des drones de l’armée israélienne, le rugissement des jets, le sifflement des missiles, le chuintement des bombes qui ciblent encore un de ces "activistes haut placés", ou de ces "hommes armés de moindre importance", avec ses voisins, ou seulement une jeune fille qui s’obstinait à rester chez elle, ou une grand-mère et son petit-fils, sa mère et ses enfants, et une famille qui avait osé s’aventurer dehors.

Tournez la tête et regardez ailleurs

"Ce n’était pas intentionnel", disent les pilotes et ceux qui les envoient. Et eux aussi s’en sortes, absous et purifiés. Mais s’ils jettent un regard vers l’Est, juste une seconde, ils verront comment eux-mêmes, par leurs propres actes, discriminent des gens par la religion, le peuple, le sang. Des routes sont réservées au seul peuple élu, et la terre à la religion élue. L’eau est réservée à ceux qui ont la bonne couleur de sang.

Et nous n’avons pas parlé des procès injustes, du mur qui coupe tout un tissu social, et du mécanisme des ténèbres qui grandit et dont le seul but est d’exploiter, d’opprimer, de voler et de tromper les étrangers et les habitants.

Enfer et destruction

Sans doute, tous les aveugles et sourds volontaires murmurent entre eux : "Tout cela a été fait au nom de la sécurité ! S’ils n’avaient pas cherché notre destruction, nous ne serions pas venus leur faire vivre l’enfer !"

Mais peut-être est-ce le contraire ? Peut-être que si nous ne leur avions pas fait vivre l’enfer, ils n’auraient pas cherché notre destruction ? Entre les prières de Kol Nidrei et de Ne’ila [1], il y aura assez de temps pour y réfléchir.

Je sais que ces aveugles s’en tiendront à leur aveuglement, les sourds à leur surdité. Après tout, vivre ainsi est si confortable ! Mais quand arrivera le moment de l’expiation, devant un tribunal terrestre ou divin, personne ne pourra clamer à bon droit : "Nous ne savions pas, nous n’avons pas vu, pas entendu." Parce que je témoignerai, j’affirmerai, je dirai : "je vous l’avais dit."

Hag Sameakh ! [2]