La théorie du “pas de partenaire” et le chemin vers l’enfer

Thème : Abbas pour partenaire ? Perspectives historiques Renseignement, services secrets

Ha’aretz
mis en ligne le 4 juillet 2008
par Akiva Eldar, Matti Steinberg

Matti Steinberg a été officier du Shin Bet, spécialiste de la société palestinienne. A ce titre, pendant 20 ans, il a conseillé plusieurs premiers ministres, chefs d’état-major, etc., sans jamais être écouté. La théorie du "pas de partenaire", poussée par Barak, Sharon, Mofaz et d’autres, a prévalu avec les conséquences désastreuses qu’on sait. Retour sur une période cruciale (années Oslo, Camp David, 2e Intifada, opération Rempart, initiative de paix arabe, montée du Hamas, etc.) vue par un ancien officier du renseignement, sans “une once de romantisme pacifiste” chez lui, mais qui détaille l’aveuglement de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens qui pourrait tout simplement mener Israël à sa perte. "Une histoire différente de celle que beaucoup d’Israéliens aiment à se raconter"

Ha’aretz, 21 juin 2008

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il n’est pas fortuit que le Dr Matti Steinberg ait décidé de conclure son livre sur la conscience nationale palestinienne par un verset tiré des sources du judaïsme : “Béni soit celui qui ne parle pas seulement de paix avec sa langue, et qui a dans le coeur la paix pour tous. Maudit soit celui qui parle de paix avec sa langue, mais qui n’a pas de paix dans le coeur” (Enoch, 2). Dans ce que raconte Steinberg, ceux qui ne parlent de paix qu’avec la langue ne parlent pas nécessairement arabe, et ceux qui ont la paix au coeur ne sont pas forcément juifs.

“Il n’y a pas d’Autre, en termes de nation, avec qui nous soyons plus intimes que le Palestinien, écrit Steinberg", ancien conseiller de trois chefs du Shin Bet. “Peut-être nous enseigneront-ils quelque chose sur nous-mêmes.” Matti Steinberg, expert en islam et Moyen-Orient, diplômé de l’Université hébraïque de Jérusalem, est considéré comme l’un des spécialistes les plus éminents au monde du mouvement national palestinien.

Steinberg souhaite, en quelque sorte, réagir à Montaigne qui conseillait de s’examiner soi-même et de consacrer à l’étude de soi le même temps qu’on consacre à examiner les autres et à connaître ce qui se trouve à l’extérieur de soi. Il ne s’est pas contenté d’études universitaires du conflit et de son histoire. Pendant plus de vingt ans, il a tenté d’ouvrir les yeux de premiers ministres, de ministres, de chefs du Shin Bet et d’officiers supérieurs de l’armée. Mais il n’y pas une once de romantisme pacifiste dans son acrimonie. “Même si l’on parvient à une paix avec les Palestiniens, cela n’annoncera aucune ère idyllique, mais il y a une grande différence entre une situation tolérable et une situation intolérable. Eviter, ou ne pas vouloir payer le prix d’une colonie constitue pour Israël un danger beaucoup plus grand pour son existence en tant qu’Etat juif démocratique que céder une partie d’un territoire”, écrit-il.

S’appuyant entièrement sur des sources de première main en arabe, le livre de Steinberg (Face à leur destin - La conscience nationale palestinienne 1967-2007, en hébreu) raconte sur le conflit israélo-palestinien une histoire très différente de celle que la plupart des Israéliens aiment à se raconter. La capacité de Steinberg à pénétrer dans le coeur et l’esprit de nos voisins le mènent à une conclusion tranchée : une paix non équitable est condamnée à l’échec. Si un accord est conclu en vertu de la domination écrasante de l’un des côtés (c’est-à-dire Israël) il ne tiendra pas longtemps. Steinberg balaie délibérément le gouvernement actuel, qui perd le peu de temps qui lui reste dans des marchandages inutiles sur le prix de la paix.

“Les bonnes intentions, quand elles demeurent à l’état d’intentions, mèneront à l’enfer et au chaos”, écrit-il. Depuis 20 ans, depuis que le Conseil national palestinien a décidé d’adopter la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, Steinberg affirme à qui veut l’entendre (et à ceux qui ne le veulent pas) que la paix a un prix clair : les frontières du 4 juin 1967.

Le big bang

Steinberg a fait connaissance avec la question palestinienne en juin 1967, immédiatement après la fin de la guerre des Six jours, quand son unité de blindés traversait Gaza par sa rue principale en rentrants chez elle. Il se rappelle : “J’étais alors un conscrit de 20 ans, j’étais empli d’un sentiment de mission accomplie et de trancendance, comme si nos ennuis étaient terminés et que, à partir de cet instant, nous aurions la sécurité et la paix. Cette tranquillité, et avec elle ma conscience, ont volé brutalement en éclats avec le déclenchement d’une fusillade. J’ai compris alors qu’une ère du conflit israélo-arabe était terminée et qu’en commençait une autre, pas plus réglée et pas moins exigeante.” Le livre, dit-il, est le résultat du choc qui l’a secoué, il y a 40 ans.

Q. Dans une interview à Ha’aretz en août 2002, au plus haut de la deuxième Intifada, Moshe (Bogey) Ya’alon, qui venait d’être nommé chef d’état-major, déclarait qu’Israël devait “graver dans la conscience palestinienne et arabe l’idée que le terrorisme et la violence ne nous feront pas plier”. En tant que conseiller auprès du Shin Bet pour les affaires palestiniennes, qu’avez-vous pensé de cette conception ?

R. J’ai demandé alors, et je me demande toujours aujourd’hui, comment il est possible de persuader une majorité de l’opinion palestinienne qu’ils n’atteindront pas leur objectif par le terrorisme si l’on ne fait aucune ouverture politique parallèlement à une action militaire. Ce genre d’approche “de gros” à l’égard de tous les Palestiniens sans distinction a bien réussi à graver quelque chose dans la conscience palestinienne. Sauf que ce fut le contraire de ce qui était prévu. C’est l’extrémisme qui a prévalu, et avec lui un coup très dur porté aux espoirs du camp palestinien pragmatique et la montée en flèche de l’influence et de la force du Hamas. En faisant une démonstration excessive du “prix de la perte”, nous avons acculé notre adversaire dans un coin de conscience très étroit où l’on pense qu’il n’y a plus rien à perdre. Cela a pavé la route à une large légitimation des attentats suicides, y compris de la part du Fatah, légitimation qui n’existait pas auparavant.
Il faut d’ailleurs remarquer que la déclaration de Bogey est intervenue environ six mois après l’adoption de l’nitiative de paix arabe par le sommet arabe à Beyrouth. Dans cette initiative, le monde arabe, y compris l’Autorité palestinienne, exprimait explicitement son souhait d’en finir avec le conflit et d’établir des “relations normalisées” avec Israël sur la base des frontières du 4 juin 1967. Peut-être le rejet total par Israël de l’initiative arabe montre-t-il que c’est dans notre conscience à nous qu’il faut graver quelque chose.

Q. Les partisans de la théorie de la “gravure dans la conscience des Palestiniens” rejettent l’hypothèse sous-jacente que vous et d’autres avez avancée, selon laquelle Arafat et son camp étaient réellement “pragmatiques”.

R. Je sais bien que Ya’alon, le général (réserve) Amos Gilad, qui dirigeait le département recherche au sein du Renseignement militaire, et d’autres, affirment aujourd’hui qu’Arafat n’a jamais voulu d’une paix fondée sur la solution de deux Etats. Mais en 1996, quand j’ai écrit une biographie politique d’Arafat, personne n’est venu me voir pour réfuter ce que j’avais écrit. Je n’ai eu aucune discussion avec Bogey, que je rencontrais souvent alors qu’il était àl’état-major, sur l’idée selon laquelle le “big bang”, c’est-à-dire la 2e Intifada, était inévitable. Pour lui, il allait se produire parce qu’Arafat ne souhaitait pas la paix, alors que pour moi, la disparition de l’espoir en une solution pacifique allait éroder son désir de parvenir à un accord.
Pendant tout ce temps-là, Bogey a préféré se tourner vers des négociations avec les Syriens. Je lui ai dit qu’Arafat allait interpréter cela comme un manquement à une parole donnée et hâterait l’explosion. Il faut se demander si le fait de rejeter toutes les responsabilités sur l’impuissance d’Arafat n’est pas en réalité une projection de notre propre inefficacité intérieure, avec pour résultat la difficulté de parvenir à une vraie décision. Quand des gens prétendent qu’il n’y a pas de partenaire, en particulier après la déclaration de l’Initiative arabe, cela sert à cacher le fait que c’est nous qui ne sommes pas un partenaire.

Q. Vous faites sans doute allusion à Ehoud Barak, qui a concocté cette formule après l’échec de Camp David. Certains affirment c’est vous qui l’aviez persuadé que les Palestiniens se contenteraient de 92% de la Cisjordanie.

R. C’est un non-sens absolu, sur le plan des faits. Un vendredi matin, peu avant le sommet de Camp David de juillet 2000, Barak m’a envoyé le projet de son plan d’accord définitif, en me demandant mes remarques en urgence. Je lui ai répondu que j’observait le Shabbat, mais il a insisté en disant que c’était une question de vie ou de mort. Dans un document daté du 17 juin 2000, j’ai souligné que les Palestiniens considéreraient sa déclaration qui reconnaissait que “la démarcation des frontières se fonder[ait] sur le principe des lignes du 4 juin 1967”, comme une innovation majeure du côté israélien. J’ai ajouté : “Ils vont penser, par exemple, que les exceptions que le projet nomme ‘arrangements spéciaux’ servent en réalité à vider cette innovation de sa substance, et qu’il allait falloir les rassurer sur ce point.” Ces allégations dont vous parlez sont également absurdes sur le plan de la logique, car ce sont ceux-là mêmes qui les répandent qui font croire qu’il n’existe aucune possibilité d’accord, même en leur cédant 100% de la Cisjordanie.

Q. Quel impact l’affirmation selon laquelle “il n’y a pas de partenaire” a-t-il eu sur les négociations ?

R. Barak et les co-auteurs de la conception “pas de partenaire”, Ariel Sharon et Shaul Mofaz, ont causé des dégâts incalculables. Pour un premier ministre, déclarer “qu’il n’y a pas de partenaire” revient à donner des directives aux échelons opérationnels pour agir sans discrimination, à la fois contre ceux qui veulent un accord et contre ceux qui n’en veulent pas. En pratique, la conséquence de cette approche a été de ne faire aucune différence entre Jibril Rajoub qui, sur les ordres d’Arafat, avait agi sans relâche contre le Hamas entre 1997 et 2000, et des personnalités du Hamas comme [Sheikh Ahmed] Yassin et [Salah] Shehadeh. Cela a mené directement à la destruction de l’Autorité palestinienne, à la montée de l’influence iranienne et au désengagement unilatéral. L’approche du “gravage dans la conscience palestinienne et du “il n’y a pas de partenaire” a vidé de ses forces le centre palestinien, et le vide a fini par être rempli par le Hamas et d’autres groupes du front du refus. Le désengagement, par sa forme grossière, a mis dans le pétrin ceux avec qui il était possible de parvenir à un accord qui mettrait fin au conflit. Au bout du compte, cela pourrait mener à la fin d’Israël en tant qu’Etat juif et démocratique et à son glissement vers une situation bi-nationale désastreuse.

Q. Avez-vous essayé de parler de cela avec Barak ?

R. J’ai expliqué les dangers qu’impliquait cette déclaration, mais je me suis senti comme le petit Hollandais qui mettait le doigt dans la digue [pour colmater et endiguer l’eau, ndt], sauf que là, cela n’a servi à rien, l’eau s’est engouffrée et a tout submergé. L’ennui, c’est que, étant le facteur dominant sur le plan militaire, nous avons la puissance pour faire arriver les choses, corroborant ainsi a posteriori des conceptions fausses au départ. J’ai dit alors, et je le dis dans mon livre, qu’Arafat , et avec lui Mahmoud Abbas et l’écrasante majorité de l’opinion palestinienne, étaient ou sont des partenaires pour une solution à deux Etats sur la base des frontières du 4 juin 1967.
Leur raisonnement est que les Palestiniens ont déjà payé un prix intolérable en perdant 78% de leur territoire entre la Jordanie et la Méditerranée avec la création d’un Etat d’Israël dans les frontières de la ligne Verte. Les 22% restants, la Cisjoranie et la bande de Gaza, sont comme “l’agneau du pauvre” (Samuel II, 12), auquel ils doivent s’agripper, et advienne que pourra. D’autant que l’intérêt national palestinien s’appuie sur la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi qu’elle a été appliquée dans le cas de l’Egypte et ainsi qu’elle est interprétée par Israël dans les négociations avec la Syrie sur le Golan. Si Israël a des revendications justes et raisonnables, la charge de la preuve lui incombe, et là aussi, les changements interviendront dans le cadre d’échanges de territoires.

Les dangers du vide

Q. Vous avertissez Israël de sa possible liquidation en tant qu’Etat juif et démocratique. Mais en accédant aux exigences des Palestiniens qui demandent que soit reconnu le droit au retour, le résultat serait le même.

R. Fondamentalement, le marchandage a été et demeure le droit au retour contre le Mont du Temple, comme je l’ai expliqué à Barak en réagissant à son projet de plan pour Camp David. J’ai expliqué que le droit à l’existence du pauvre petit Etat palestinien dépendait de la possession du Mont du Temple et que, sans cela, Arafat ne renoncerait pas au droit au retour et qu’on pouvait s’attendre à l’échec des négociations. Bien qu’ayant présenté tous ces avertissements, je n’aurais jamais imaginé que Barak aurait exigé la souveraineté sur tout le Mont du Temple. Le résultat a été l’échec des négociations stratégiques, sans lesquelles aucun accord n’était possible.
Dans le projet de Barak, il y avait des lacunes extrêmement dangereuses, en particulier concernant la Vieille Ville de Jérusalem et le Mont du Temple. J’ai écrit qu’Arafat devait obtenir une amélioration du statu quo, ce qui lui aurait donné une souveraineté de facto sur le Mont du Temple : pas de drapeau israélien hissé, et une responsabilité israélienne en termes de sécurité éloignée des lieux. Arafat s’inquiétait d’une possible “hébronisation” du Mont du Temple (à Hébron, Israël a d’abord réparti les jours de culte au Tombeau des Patriarches, pour finir par s’emparer de la totalité des lieux). J’ai averti que ces lacunes pouvaient faire imploser la structure interne de l’accord proposé et causer l’échec des négociations. J’ai recommandé de laisser ouverte une troisième voie qui pourrait permettre de remettre les pourparlers sur les rails, par exemple en laissant se faire le 3e redéploiement prévu par les accords d’Oslo, et aussi de faire attention à ne pas laisser que deux possibilités : soit Arafat acceptait ce qu’Israël lui dictait, soit nous avions le “big bang”.

Q. Pensez-vous que Mahmoud Abbas signerait un accord de paix sans le droit au retour ?

R. L’initiative de paix arabe, telle qu’elle a été adoptée à Beyrouth en mars 2002 en tant que plan du monde arabe, stipule : “Une solution juste au problème des réfugiés palestiniens en accord avec la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies.” Le droit au retour n’est pas mentionné explicitement et la résolution 194 est de facto vidée de sa substance par le fait que la solution dépend de l’accord d’Israël (qui dispose donc d’un droit de veto) et qui doit ne s’appliquer que dans le cadre de l’Etat palestinien [1]. Pour cela, les Palestiniens ont besoin de territoires pour accueillir certains des réfugiés. Il est impossible d’exiger d’eux des coupes claires dans le territoire de Cisjordanie et à la fois exiger qu’ils résolvent le problème du retour à leurs seuls dépens.
Cette initiative a été présentée par Nabil Sha’ath au secrétaire d’Etat américain Colin Powell du temps d’Arafat, et Abbas a recommencé en présence de du président Bush lors de sa visite à Washington en juillet 2003. Depuis juillet 2002, tous les sommets arabes réitèrent la proposition, année après année. Avec cette initiative, Israël dispose d’une base bien meilleure, dont nous n’aurions pas osé rêver ces dernières décennies, pour reprendre les négociations et parvenir à un accord à deux Etats.

Q. Qu’arrivera-t-il si Israël n’en profite pas ?

Si nous ne nous engageons pas dans cette voie, le conflit national aura également la dimension d’un conflit pour les droits civiques. L’exigence de droits civiques pour les Palestiniens se renforcera et trouvera du soutien dans la communauté internationale. Si cette exigence est satisfaite, cela signera la fin du sionisme et de l’Israël que nous connaissons. Il n’est pas surprenant que l’opposition palestinienne emmenée par le Hamas, ainsi que le Hezbollah et l’Iran, soient violemment opposés à l’initiative arabe. Paradoxalement, les plus extrémistes des Arabes et des Palestiniens souhaitent voir toutes les colonies rester en place, car cela empêche toute possibilité de division territoriale, et les différences entre les habitants des territoires occupés et les Arabes d’Israël s’estomperont. Résultat : Bogey, à partir d’un point complètement opposé, se retrouve sur la même ligne qu’Azmi Bishara (député arabe de la liste Balad).

Le grand paradoxe

Q. Pensez-vous que le Hamas finira par accepter l’existence d’Israël ?

R. Mes analyses sur le Hamas et sur les dilemmes auxquels il est confronté ont pour source les écrits du Hamas et se fondent essentiellement sur la théorie de Max Weber, le “père des sciences sociales”. Weber a analysé le conflit interne auquel est soumis un mouvement entre une idéologie radicale et son sens de la responsabilité envers sa population. Cette tension existe aujourd’hui, bien que le Hamas soit déjà moins hostile à une fitna (guerre civile), car cela ne serait pas perçu comme un torpillage d’une occasion politique, cette occasion n’étant pas présente.
La marge de manoeuvre du Hamas se restreint à la seule “gestion de conflit”. Ceci posé, il ne peut accepter un cessez-le-feu ou une trêve que si cela lui offre un répit d’une durée plus ou moins longue. De cette façon, le Hamas réconcliie son adhésion à ses valeurs religieuses avec sa responsabilité envers la population. Mais sa marge de manoeuvre s’arrête là : il ne peut pas franchir le Rubicon et atteindre le modèle de la résolution du conflit. Le Hamas se dira toujours en faveur d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, mais n’ajoutera jamais “à côté de l’Etat d’Israël et dans le cadre d’un accord avec lui.” Car un accord politique, que la majorité de l’opinion palestinienne souhaite, est le grand ennemi du Hamas. Itzhak Rabin avait compris la menace que représentait le Hamas. Ce fut, je pense, le facteur principal qui a déclenché son changement d’attitude à l’égard de l’OLP. Il a fini par se rendre compte que s’il ne parvenait pas à un accord avec l’OLP, il se retrouverait face au Hamas. Il est allé à Oslo “plus par haine de Haman que par amour pour Mardochée’, comme on dit. D’où son attitude ambivalente vis-à-vis d’Arafat.

Q. Vous dites dans votre livre que les accords d’Oslo ont été une grave erreur.

R. Et cette opinion s’est renforcée à la suite du massacre de Goldstein en février 1994 [quand un colon, Baroukh Goldstein, a abattu 29 fidèles musulmans dans la mosquée du Tombeau des Patriarches à Hebron], et je l’ai aussi fait savoir à Rabin. Lors d’une réunion que nous avons eue chez lui avec quelques experts, deux ou trois semaines après le massacre, je lui ai dit que la poursuite du processus d’Oslo allait augmenter les frictions et éroder ce qui restait de confiance chez les Palestinens. J’ai suggéré de passer directement au stade des négociations sur un statut définitf, alors que plus grande partie de la Cisjordanie était encore entre nos mains, et de ne pas attendre qu’Israël soit privé de ses atouts territoriaux en appliquant des accords intérimaires. Mes informations sur les débats au sein du Hamas indiquaient que ceux qui défendaient les attentats suicides contre des civils à l’intérieur d’Israël (en représailles au massacre, oeil pour oeil, dent pour dent) prenaient le dessus. J’ai pensé que des pourparlers sur un accord final les dissuaderaient, car ils seraient perçus par l’opinion palestinienne comme ceux qui feraient échouer toute possibilité de parvenir à un Etat palestinien.
Rabin a écouté très attentivement et et fit immédiatement la remarque que, lors d’un entretien téléphonique avec Arafat avant notre réunion, il avait lui-même proposé l’idée de passer directement à un accord définitif. A la fin de la réunion, j’ai compris que, même si Rabin trouvait l’idée logique, elle n’était pas réalisable, compte tenu de la politique intérieure. Il faisait la distinction entre politique politicienne et diplomatie. Au cours de la réunion, j’ai vu de quoi il parlait. Vers minuit, on l’informa que sa coalition gouvernementale n’avait pas la majorité à la Knesset et il dit qu’il devait se dépêcher pour voter une proposition de loi.
Dès lors, nous étions pris dans un cercle vicieux. Plus l’opposition intérieure se renforçait en Israël, après le massacre de Goldstein, l’assassinat de Rabin et les attentats suicides palestiniens, plus les attentes des deux côtés du processus d’Oslo diminuaient, et moins les deux côtés étaient prêts à payer le prix de conflits et de schismes internes. Des deux côtés, on a préféré amadouer l’opposition intérieure plutôt que l’affronter. Ce choix a coûté très cher aux deux côtés, ce qui a condamné le processus d’Oslo : d’un côté, doublement du nombre des colons pendant les années Oslo, de l’autre la politique dite “des portes à tambour” (arrestations de Palestiniens suspects d’actes terroristes par les services de sécurité de l’Autorité palestinienne, puis libérations immédiates, ndt).

Q. En tant que conseiller pour les affaires palestiniennes auprès du chef du Shin Bet pendant cette période, comment expliquez-vous le fait qu’il y a eu une diminution rapide des attentats précisément au moment où Benjamin Netanyahou était premier ministre ?

R. Le terrorisme a effectivement décliné de façon spectaculaire à cette époque, non pas grâce à Netanyahou, mais malgré Netanyahou. Pendant son mandat, à partir de 1997, une coopération militaire s’était mise en place entre notre appareil de sécurité et l’appareil palestinien. Cela a été possible parce que, très paradoxalement, il y avait encore pendant son mandat une attente politique qui a permis à l’Autorité palestinienne de rallier l’opinion publique contre quiconque tentait de torpiller le processus politique, à sa voir le Hamas et le Jihad islamique. Le fait que Netanyahou avait signé l’accord sur Hebron et l’accord de Wye Plantation faisait encore rougeoyer la braise politique. Tant que l’Autorité palestinienne a pu envoyer à son opinion le message que l’espoir existait encore, elle a pu combattre le terrorisme et agir efficacement contre le Hamas. Voilà ce qui explique le calme qui a régné durant cette période.
Le Hamas se souvient de cela comme d’une période sombre, où ils ont été à deux doigts de la fitna. Les archives des frères Awadallah, qui dirigeaient la branche militaire du Hamas en Cisjordanie (archives saisies par Israël en 1998) montrent clairement l’efficacité des services palestiniens de sécurité. Les archives comprennent une lettre de Sheikh Yassin ordonnant au Hamas en Cisjordanie de n’utiliser sous aucun prétexte des armes à feu contre l’Autorité palestinienns, même s’ils étaient menacés par des armes. La situation du Hamas auprès de l’opinion palestinienne était si fragile que Sheikh Yassin a cru qu’une fitna initiée par l’Autorité palestinienne aurait le soutien de la population dans son ensemble, alors qu’une fitna à l’initiative du Hamas porterait un coup fatal à l’organisation.

Q. L’establishment israélien de la défense porte le déclin du terrorisme, ces deux dernières années, au crédit des assassinats ciblés, de la clôture de sécurité et des check points.

R. Je n’ai jamais été contre la liquidation de “bombes à retardement”, ni contre des actions contre qui veut nous tuer. Mais quiconque avance des preuves tirées de ces deux dernières année prend l’histoire à l’envers et transforme l’effet en cause. Après que nous avons appliqué à la lettre l’approche “pas de partenaire” dès le début de la 2e Intifada, un vide s’est créé qui a bénéficié au Hamas et au Jihad islamique. Je n’en ai pas après les niveaux opérationnels. Ils font ce qu’ils savent faire. Mais j’aurais espéré des chefs du renseignement qu’ils soient bien conscients de la différence entre tactique et stratégie, et qu’ils laissent une marge de la manoeuvre à la diplomatie au lieu de la réduire à la paralysie. C’est la différence entre des responsables du renseignement et les niveaux subalternes. Sinon, à quoi servent-ils ?

Q. A quoi faites-vous allusion ?

R. Par exemple, dans une interview à Haaretz, Amos Yadlin, directeur du renseignement militaire, s’est focalisé sur les menaces sécuritaires auxquelles le pays était confronté, mais a totalement passé sous silence le perte d’interlocuteur pour résoudre la question des deux Etats et le glissement d’Israël vers une situation bi-nationale. Et il n’a mentionné à aucun moment l’initiative de paix arabe. J’en veux beaucoup à l’échelon politique qui fait de l’action militaire l’alpha et l’omega, nous plongeant ainsi de manière irréversible dans une situation bi-nationale catastrophique. La menace principale n’est pas militaire, mais il n’empêche qu’elle est grave et existentielle. En l’absence de cadre diplomatique concret, les actions militaires peuvent affaiblir le Hamas sur le plan matériel, mais elles le renforcent politiquement et symboliquement. Avi Dichter, quand il dirigeait le Shin Bet, insistait beaucoup pour avoir des “résultats immédiats et visibles”. Je pensais que toute action militaire devait être examinées sous l’angle de ses conséquences.

Q. Quel serait le résultat de cet examen ?

Un débat sur les conséquences pourrait nous dissuader d’effectuer des opérations militaires susceptibles de mener à des situations irréversibles. Mais non. Les choses deviennent sens dessus-dessous et les échelons opératifs, par le seul poids cumulatif de leurs actions tactiques, mènent, presque par inadvertance, à la pire des situations stratégiques pour Israël. J’ai suggéré de mettre en place une équipe chargée d’étudier les assassinats pas si ciblés que cela, équipe qui, en plus d’étudier les résultats immédiats attendus, en examinerait aussi les répercussions sur le plan stratégique. Ma proposition a été rejetée, puis, le 14 janvier 2002, s’est produit l’assassinat de Raed Karmi [dirigeant du Tanzim], qui n’était pas à l’époque une “bombe à retardement” et qui respectait le cessez-le-feu. La conséquence fut que le Fatah rejoignit les rangs des kamikazes et cela força Israël à mener l’opération Rempart [printemps 2002] qui détruisit les infrastructures du gouvernement palestinien. Cela ouvrit la voie au Hamas qui remplit le vide, et aussi à la fin de ma collaboration avec le Shin Bet.