La seule et unique frontière : la ligne Verte

Thème : Frontières, ligne Verte

Ha’aretz
mis en ligne le 15 juillet 2005
par Ran Cohen

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Ha’aretz, 12 juillet 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il y a quelques semaines, je participais à un débat sur le désengagement devant un groupe d’étudiants, dans l’une de nos universités. Quand je parlai de la nécessité d’évacuer les territoires occupés, une jeune femme me demanda : "où vous arrêterez-vous ? Quelle est la frontière quand on parle de rendre des territoires ? Et si l’on vous demande d’évacuer votre maison à Mevasseret Zion [1], penserez-vous encore que c’est légitime ?" Dans une interview à la radio, Avi Farhan un habitant d’Elei Sinaï (colonie au nord de la bande de Gaza), décrivait sa colonie par ces mots : "nous sommes situés dans la partie nord de la bande de Gaza, très près des kibboutz Zikkim, Carmia et Yad Mordekhaï" [2].

Pendant près de 40 ans, malgré d’énormes investissements, les Israéliens ne sont pas précipités en masse pour peupler les colonies et ont préféré, pour la plupart d’entre eux, rester à l’intérieur des frontières d’Israël. Mais, bien que l’entreprise de colonisation ait échoué à faire des territoires occupés et des colonies une partie légitime de l’Etat d’Israël, elle a réussi au moins une chose : avec les encouragements ou l’accord tacite de tous les gouvernements, elle a brouillé la ligne Verte (frontière d’avant la guerre de 1967), qui constitue de fait la seule et unique frontière qui puisse être clairement tracée, et la seule frontière sur la base de laquelle il soit possible de parvenir à un accord acceptable pour les deux parties, et qui soit internationalement reconnue.

Il est clair qu’aujourd’hui, au moins dans certaines zones de la Cisjordanie (Maale Adoumim, certains quartiers de Jérusalem et le "Bloc d’Etzion"), la ligne Verte ne constituera plus une frontière mutuellement acceptée. Il sera très difficile, sinon impossible, de les évacuer, et Israël devra donner d’autres territoires en échange. Pour ce qui concerne le reste de la Cisjordanie, la seule chance de parvenir à un accord de paix dépend de la distinction que feront les Palestiniens et les Israéliens entre un territoire israélien souverain et légitime et un territoire occupé, dont le statut reste à définir. Imaginons un instant ce qu’il en serait de cette distinction mentale entre Israël et les territoires si des colonies n’y avaient pas été érigées. Le retour de l’imaginaire à la réalité révèle un succès, surprenant et inquiétant, du projet de colonisation : saper la perception qu’a le public israélien de la ligne Verte en tant que frontière de paix mutuellement acceptée entre Israël et son voisin palestinien. Ce n’est pas un hasard si, sur ordre de tous les ministres de l’Education, la ligne Verte a disparu des cartes dans les écoles israéliennes.

Il est étrange de constater que le combat politique autour du désengagement est mené essentiellement par des éléments de l’opposition et non par le gouvernement d’Israël. Ariel Sharon est entouré de nombreux conseillers, porte-parole, stratégistes et conseillers en communication, mais il semble qu’ils soient surtout occupés à le sortir de tel ou tel scandale ou au bras de fer hebdomadaire avec Benjamin Netanyahou, et non à expliquer à l’opinion les avantages du désengagement. A gauche non plus, on ne soutient pas fortement le plan, et l’on privilégie la critique, ou, malheureusement, les réserves. Or, à la fois l’entourage du Premier ministre et les gens de gauche font une grave erreur en n’expliquant pas au peuple le gros avantage du désengagement : l’évacuation des colonies juives.

Au cours de la décennie durant laquelle se sont déroulées les négociations entre Israël et les Palestiniens (entre Oslo et Camp David), les questions dont on a dit qu’elles constituaient un problème ont été les réfugiés, le droit au retour et le statut de Jérusalem, avec d’autres problèmes comme la distribution d’eau et les accords de sécurité. Personne n’a soulevé le problème des colonies, dont la solution paraissait évidente. Personne n’avait prévu qu’il deviendrait LE problème qui pourrait empêcher de parvenir à un accord définitif, et qu’une décision apparemment simple comme l’évacuation de la bande de Gaza de 3% des colons juifs des territoires (évacuation de surcroît bénéficiant d’un large consensus) rencontrerait une opposition aussi forte.

Oui, l’étudiante qui m’a demandé "jusqu’où ? Quelle est la frontière ?" a été surprise par ma réponse simple. La frontière, c’est la ligne Verte, la seule frontière possible et raisonnable entre nous et nos voisins, même si elle devra subir quelques ajustements mutuellement acceptés. Et, non, Avi Farhan n’a pas cillé, et sa remarque n’a pas provoqué de convulsions chez ses auditeurs quand il n’a pas dessiné la ligne, pourtant profonde et catégorique, qui sépare Elei Sinaï et les autres colonies de la bande de Gaza des localités qui se trouvent à l’intérieur des frontières d’Israël. Et il faut que cela s’arrête avant qu’il soit trop tard.

Nous nous trouvons à une croisée des chemins historique. Jamais auparavant une seule colonie juive n’a été évacuée. Ce désengagement est le premier test d’un démantèlement de ces colonies qui sont comme un os dans la gorge au milieu d’un territoire palestinien étranger. Il faut donc que le désengagement s’effectue à la lettre, complètement et à la date prévue, avant qu’une génération nouvelle n’apparaisse qui n’aura pas connu 1967, et avant que nos enfants et petits-enfants soient condamnés à vivre par le glaive pour toujours, sans comprendre même pourquoi.

Ran Cohen est député du Yahad-Meretz (gauche)