La piqûre

Thème : Humour, humeur, ironie

Ha’aretz
mis en ligne le 2 juillet 2006
par Sayed Kashua

fallait-il le talent d’un jeune romancier, arabe de surcroît, pour dire le désarroi de certains Israéliens devant ce qui se passe à Gaza ? Peut-être. Attention, ironie amère et deuxième degré

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Ha’aretz, 30 juin 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Je hais les semaines qui commencent comme ça ! Nous ne sommes que lundi, jour où je dois rendre cet article, et je ne sais pas quoi écrire. Vendredi, quand mon article paraîtra, je pourrais passer pour un parfait imbécile, à essayer de deviner comment une semaine qui a commencé ainsi pourrait finir. Bien sûr, ce n’est pas un édito politique, je pourrais ne pas tenir compte de ce qui se passe dans le monde et raconter une amusante histoire de famille, mais ce serait dangereux de faire cela cette semaine.

Peut-être que vendredi, Gaza n’existera plus, et alors, je ne vous raconte pas comment je me sentirai : un crétin. Le matin où le monde entier parlera de ce qu’était Gaza, je serai le seul à parler d’une dispute avec ma femme ou d’un tour au centre commercial. D’ailleurs, rien d’assez intéressant pour que je vous le raconte ne s’est passé chez moi, hormis le fait que je me suis fait piquer. Par une araignée, je crois. Ma jambe a enflé comme un ballon et je ne pouvais pas bouger. C’est une longue saga en elle-même, mais pas vraiment appropriée pour ces jours-ci.

Alors, pour être sûr, au cas où (Dieu nous en préserve) Gaza n’existerait plus, ou que l’armée israélienne en aurait dévasté la moitié, ou même qu’elle l’aurait envahie d’ici vendredi et fait prisonniers quelques dizaines de personnes, je vais écrire ce qui suit : le chef d’état-major, le ministre de la défense et le premier ministre doivent être jugés pour crimes de guerre. Tsahal, du haut en bas, est coupable. Le pays tout entier est coupable. La communauté internationale doit intervenir immédiatement pour arrêter le massacre des Palestiniens et pour apporter sa protection aux civils palestiniens innocents.

Juste pour vous faire comprendre que j’ai été piqué à un point très sensible, et que toute la zone sur un rayon de 5 cm est rouge et enflée, et que la rougeur et l’enflure se sont propagées aux veines adjacentes. Et ça, je peux vous dire, ça n’est pas beau à voir. "Va voir un médecin", a hurlé ma femme quand elle a vu que je commençais à boiter.

Et disons, Dieu nous en préserve, que d’ici vendredi, l’assaut israélien contre Gaza n’est pas lancé, que Tsahal montre une certaine retenue et tente de parvenir à un accord avec les Palestiniens par les canaux diplomatiques sur les conditions de libération du soldat kidnappé. Et disons, Dieu nous en préserve, que jeudi soir, ou vendredi matin, ils se rendent compte qu’il n’y a aucune chance de parvenir à un accord et que le feu vert est donné à une unité d’élite pour faire un raid sur la cachette où, d’après des sources fournies par le renseignement, le soldat est détenu.

Disons que l’opération ne se termine pas comme l’auraient souhaité les haut gradés, et que la tragédie israélienne devient plus grave encore qu’elle ne l’était au début de la semaine. Alors, vous, chers lecteurs, qui aimez survoler les écrits d’un "journaliste terroriste" qui a le culot de pérorer sur une piqûre d’araignée et une jambe enflée, regretterez que je ne sois pas mort de la piqûre. Et vous souhaiterez que la prochaine fois, une vipère particulièrement énorme se glisse depuis les hauteurs du Mont Hebron pour venir me piquer en plein cœur, et me causer une mort lente dans d’atroces souffrances. Et vous souhaiterez que le serpent ne s’arrête pas là, mais qu’il aille piquer tout le quartier, puis qu’il continue jusqu’à Beit Lahia et qu’il raye de la carte le camp de réfugiés tout entier.

Au cas où ce serait ce scénario qui prévaudrait le vendredi matin, alors je proclamerai ce qui suit : grand chagrin, terrible tragédie. Ce n’est pas la voie de l’islam. Tous les enfants musulmans savent combien notre religion et notre prophète (qu’il repose en paix) sont attentifs aux prisonniers de guerre. Même si les Palestiniens se sentent en danger, ils doivent d’abord se mettre eux-mêmes en danger et absolument pas sacrifier la vie du soldat, dont ils sont responsables, et eux seuls. On peut seulement espérer qu’au cours de l’action de représailles à venir, Tsahal et les dirigeants de ce pays démontreront de la retenue et y réfléchiront à deux fois avant de s’embarquer dans une quelconque action qui pourrait coûter la vie d’innocents habitants de Gaza. (Impossible d’espérer zéro victimes, mais au moins il faudrait qu’elles soient réduites au minimum, si possible. Et merci d’avance à Tsahal).

La douleur s’est aggravée et, ce matin, je ne pouvais plus bouger la jambe. "Ca pourrait finir en gangrène", me dit ma femme. "Il te faut un médecin." Ca m’a fait un petit peu plaisir de la voir si soucieuse de ma jambe, et même, je l’ai remerciée pour son inquiétude. Elle m’a répondu qu’elle se fichait de ma jambe. Le problème était que la gangrène pouvait se développer vers le haut. Vu l’emplacement de la piqûre (le haut de la cuisse), je ne me rue pas chez le médecin. J’ai horreur de l’idée de me déshabiller pour une simple piqûre. Et je suis certain que ça disparaîtra tout seul. "Porte des shorts", me dit-elle. Et puis, elle est partie.

Qu’arrivera-t-il d’ici vendredi ? Qu’écrire une semaine qui commence de cette façon ? Peut-être suis-je pessimiste, comme d’habitude. Peut-être que les négociations entre Israéliens et Palestiniens sur le soldat vont être super. Peut-être que l’officier israélien et son collègue palestinien vont découvrir qu’ils partagent un tas de choses. Ils boiront du café, ils rigoleront. Ils inviteront des copains à se joindre à eux, ils feront libérer le soldat. Et puisque, dans toute cette affaire, les Palestiniens se seront révélés de si bons gars qu’Israël, dans un geste de reconnaissance, libérera un millier de prisonniers, ou peut-être même tous. Et le soldat, peut-être lors de la conférence qui suivra sa libération, déclarera qu’en fait, il plaisantait avec ses ravisseurs, qu’ils se sont bien occupés de lui, et qu’il a mangé le meilleur houmous du monde.

Peut-être que d’ici vendredi, les deux côtés auront compris qu’il est possible de se parler. Peut-être se rendront-ils compte que les assassinats ciblés sont ridicules, et que les bombardements le sont encore plus. Et peut-être que le Hamas s’excusera pour les Qassam, et que le maire de Sderot, Eli Moyal, leur pardonnera et déclarera le jumelage de Sderot et de Dir al-Balah. Mahmoud Darwish écrira une chanson pour Kobi Oz, et ce sera un tube, un hymne à la paix. Si tout cela arrive d’ici vendredi, alors je me sentirai libre de vous raconter comment je me suis fait piquer samedi dernier et comment ma jambe a enflé.