La "jeunesse des collines"

Thème : Colonisation, yesha

Ha’aretz
mis en ligne le 25 octobre 2002
par Daniel Ben Simon

La visite de Yossi Sarid (leader du Meretz, opposition de gauche) à la colonie de Mitzpe Assaf était peut-être une sottise, ou peut-être un acte de salubrité publique. La nouvelle de sa venue s’est propagée très rapidement dans les colonies des alentours, alors que les habitants des colonies sauvages sur les collines avaient du mal à en croire leurs yeux. Pour eux, avoir Sarid chez eux, c’était comme permettre à un porc d’entrer dans un lieu de culte

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

La visite de Yossi Sarid (leader du Meretz, opposition de gauche, ndt) à la colonie de Mitzpe Assaf près de Beit El était peut-être une sottise, ou peut-être un acte de salubrité publique. La nouvelle de son arrivée (avec son collègue député du Meretz Mossi Raz) s’est propagée très rapidement dans les colonies des alentours, alors que les habitants des colonies sauvages sur les collines avaient du mal à en croire leurs yeux. Pour eux, avoir Sarid chez eux, c’était comme permettre a un porc d’entrer dans un lieu de culte.

Les journalistes se pressaient autour de Sarid, attendant ses déclarations, tandis qu’une foule de gardes du corps l’entourait. Il paraissait satisfait à la vue des caravanes délabrées disséminees sur la rocaille, qui semblaient devoir glisser et dévaler la pente à tout moment. Sarid portait un gilet pare-balles, et un instant, on aurait pu le confondre avec l’un des coordinateurs de la sécurité des colonies des environs. Les gardes du corps gardaient l’oeil sur tout incident qui pouvait survenir. Craignaient-ils les villageois palestiniens ou des colons ? Le petit nombre de colons venus sur les lieux continuait à fixer Sarid avec haine et insistance.

Yehoshua Mor-Yossef, porte-parole de Yesha (conseil des colonies de Cisjordanie et de Gaza), qui habite près d’Ofra, fut appelé d’urgence sur les lieux. Plus tôt, lui et ses collègues du conseil avaient envisagé soit d’essayer de faire capoter la visite, soit de l’ignorer. Ils ont choisi la deuxième option. "N’avons-nous pas assez de probèmes pour nous occuper encore de Sarid ?", demanda-t-il.

Les événements de ces derniers jours ont laissé à Mor-Yossef une très mauvaise impression. D’abord, il s’est retrouvé face aux "jeunes des collines" et a senti que sa sécurité était menacée. C’était après qu’il eut condamné la violence de leur comportement pendant l’évacuation de Havat Gilad.

Mor-Yossef préférait les décrire comme des jeunes gens qui manquent d’encadrement idéologique, mais qui sont prêts à tout pour atteindre leurs buts. Il a tenté d’obtenir un compromis entre l’armée et les colons. Mais l’un des jeunes colons, brandissant un tuyau métallique, s’est approché de lui, un air de meurtre dans les yeux, et lui a demandé : "c’est toi Yehoshua Mor-Yossef ?" , et le colon l’a secoué violemment. "Non !" a répondu Mor-Yosef, tremblant de tout son corps. Le jeune voyou a laissé tomber sa proie et s’est détourné. Mor-Yossef est sûr que ce mensonge lui a sauvé la vie. "Si j’avais reconnu mon identité, il m’aurait fendu la tête avec ce tuyau", dit Mor-Yosef, qui a encore du mal à surmonter le choc.

Après le départ de Sarid, Avi Prizant monta dans sa voiture pour une réunion urgente avec le ministre de l’Education à Jérusalem. Prizant est le responsable de l’éducation dans la colonie de Beit El, où étudient plus de 3.000 élèves. Ceux qui ont suivi le cursus de Beit El fournissent le gros des troupes de la "jeunesse des collines", devenue l’élément le plus dangereux et le plus extrémiste dans les territoires.

Prizant les connait bien, et les considère comme de bons fils qui sont sortis de la voie tracée par leurs parents. Ce matin-là, il était monté sur la colline pour essayer de calmer l’ardeur anti-colons de Sarid.

"Ces jeunes gens ont vécu deux années très dures, et ont admirablement résisté face aux difficultés. Pour leur bravoure, ils méritent une médaille, et des privilèges. Ensemble, faisons tout pour que les scènes terribles de Havat Gilad ne se reproduisent pas", dit Prizant à Sarid. Le leader de l’opposition resta impassible. Puis Prizant se rendit à la réunion au ministère de l’Education, où à l’ordre du jour était la question du traitement des jeunes des collines, pour expliquer leurs difficultés et les dilemmes auxquels ils sont actuellement confrontés.

Les représentants officiels des colons vivent un cauchemar. Pendant longtemps, ils ont craint que leurs jeunes se laissent aller à des actions incontrôléees. Mais cette panique est tempérée par une admiration pour l’audace de cette jeune génération, et pour son dévouement sans concession à la cause. Les anciens revivent ces jours d’extase messianique, où ils parcouraient les collines de Judée et de Samarie, menés par des rêveurs excentriques comme Moshe Levinger, Hana Porat et Daniella Weiss, qui prenaient de force des terres pour y établir leur nouvelle demeure. Les jeunes essaient de prouver qu’ils ont au moins autant d(audace que leurs aînés, en démontrant une foi aveugle, une haine totale pour les autorités et un mépris absolu de la loi. "Durant toutes ces années, nous sommes arrivés à rendre notre jeunesse plus forte, tant qu’elle étudiait, mais aujourd’hui, la situation est difficile", dit Prizant.

Incontrôlables

Après avoir craint pour sa vie, Mor-Yossef n’accepte aucune excuse, et ne pense pas que ces jeunes soient momentanément sortis du bon chemin. Il les considère au contraire comme un danger pour l’entreprise de colonisation dans les territoires. "Qui sont ces jeunes des collines ?", demande-t-il tout en conduisant sa voiture vers Migron, une autre colonie sauvage récemment établie sur une colline. "Il y a parmi eux des éléments criminels, résultats de mutations en termes d’enseignement, et qui sont devenus incontrôlables. Il y a aussi des jeunes exclus du système, et qui errent d’un endroit à l’autre jusqu’à se retrouver complètement en marge. Ceux-là sont un problème, et en cas de heurt, ce sont eux qui prennent le dessus", explique Mor-Yosef.

Jusqu’il y a quinze jours, tout allait bien. Les colons installaient leurs colonies sauvages sur les collines dénudées, l’armée le savait et fermait les yeux. Les représentants de La Paix Maintenant continuaient à fournir des informations montrant une croissance inquiétante de ces colonies sauvages, la gauche faisait du scandale, et on envoyait des réservistes pour protéger les colons, comme d’habitude. Et, ainsi, 106 nouvelles colonies sauvages se sont créées ces cinq dernières années, avec les encouragements des premiers ministres Netanyahou, Barak et Sharon.

"Ces colonies sauvages sont comme une partie d’échecs entre les Palestiniens et nous. Ils font un coup, nous les controns par un autre. Ils construisent, et nous construisons en retour. Celui qui construit le plus aura gagné la bataille pour la terre d’Israël. Autant que je me souvienne, il n’existe pas un seul point d’implantation en Judée et Samarie qui ne soit pas devenu une colonie existante. Il n’y a pas de cause plus juste que de s’établir sur une terre libre", explique encore Mor-Yosef.

La colonie de Migron a été créée d’une manière peu scrupuleuse. Il y a trois ans, un groupe de colons a grimpé la colline qui surplombe Ofra et Beit El au nord, et Jérusalem au sud. Ils en ont fait un site de fouilles archéologiques, puis s’y sont installés. Itaï Harel, fils d’Israël Harel, l’un des fondateurs d’Ofra, a passé six mois sur la colline, s’efforcant de créer des faits accomplis sur le terrain. Il y a six mois, les premières caravanes sont arrivées, une route a été construite et 30 familles se sont installées. L’endroit a eu du succès auprès des colons, à cause de l’orientation idéologique de ces jeunes, et de la position géographique particulière de la colonie. "Pas de danger qu’une telle colonie soit évacuée", dit Sharon Harel, l’un des fondateurs. "Si cet endroit est évacué, il y aura une guerre mondiale".

Harel a dans les vingt ans, il est célibataire et habite sa propre caravane. "Je suis la nouvelle génération de ceux qui coloniseront la terre d’Israël. Tout, en Judée et en Samarie, était des colonies sauvages. Ce que nous y faisons, c’est écrire l’Histoire, et c’est pourquoi je n’ai aucun doute que Migron deviendra un jour une colonie permanente. Peut-etre l’Etat évacuera-t-il une ou deux colonies, mais du point de vue historique, nous gagnerons. Nos actions ne seront pas vaines, notre but est de coloniser la totalité de la terre d’Israël", dit-il.

Pour Harel, les débats sur la légalité des colonies sont une plaisanterie. Pour lui, en Israël, la politique et la loi ont toujours été mêlées. "Ce qui est illégal aujourd’hui sera légal demain, tout ça est une affaire de politiciens", dit-il. Il a observé de près les incidents de Havat Gilad. "C’est très douloureux, et personnellement, cela me choque", dit-il, expliquant que toute l’affaire fait partie d’un grand complot. "Ceux qui veulent aujourd’hui démanteler les colonies sauvages voudront démanteler les autres demain, mais cela n’arrivera pas. Dans cinq ans, Migron sera devenue une colonie permanente, aussi grande qu’Ofra. Nous avons une longue liste d’attente de gens qui désirent venir vivre ici", dit-il.

A l’entrée de la colonie, on trouve un panneau de bois sur lequel est inscrit : "Une colonie de peuplement a été établie, en dépit de grandes difficultés, avec la foi en l’éternité d’Israël. Nous savons que l’unité de la nation, la foi et la terre apporteront la paix et la rédemption".

L’équilibre de la peur

L’establishment des colons est confronté a un sérieux dilemme. Comment faire avancer la rédemption du peuple d’Israël, par la persuasion pacifique ou par la violence ? Les colons les plus extrémistes pensent que ce n’est qu’en adoptant une conduite violente et imprévisible qu’ils pourront dissuader l’Etat de démanteler des colonies dans le futur. Les plus modérés préfèrent s’adresser à l’opinion publique.

Pendant des années, ces deux écoles ont divisé les colons, aucune n’ayant pris le pas sur l’autre. Le problème, pour une part, est que les colons ne savent pas très bien qui viser, le gouvernement ou l’opinion publique. Certains disent que seule une pression exercée de facon intensive sur les politiciens peut assurer leur avenir, tandis que d’autres préfèrent une approche plus sophistiquée en termes de relations publiques, pour convaincre l’opinion que les colonies doivent rester.

Les événements de Havat Gilad ont émis des ondes de choc vers la communauté des colons modérés, mais ont causé une grande satisfaction parmi les extrémistes. Ceux-ci ont vu la détermination des jeunes, comparée aux hésitations de l’armée et de la police, et se sont rendu compte que l’équilibre de la peur ne penchait pas pour le gouvernement. Il disent que si les jeunes ont pu faire cela sur une colline, il suffit d’imaginer ce qui arriverait dans le cas de toute une colonie. "Pour eux, il s’agit d’une lutte à mort", dit l’un d’eux. "Il faut comprendre ce que le lien à la terre fait à quelqu’un".

Les dangers de la documentation

S’il y a quelqu’un qui n’est ni surpris ni inquiet de la confrontation à Havat Gilad, c’est bien Dror Etkes, responsable à La Paix Maintenant de la surveillance de la colonisation.

"Ce démantèlement est un grand bluff. Ce n’est qu’un exercice de relations publiques de Ben-Eliezer dans l’optique des primaires du Parti travailliste. Cela fait deux ans qu’il reçoit des rapports sur l’activité de colonisation, et il n’a rien fait. A chaque fois, nous lui avons fourni une documentation détaillée sur les nouvelles colonies, les containers, le nombre de colons. A chaque fois, il a choisi de ne rien faire. Focaliser le combat sur Havat Gilad est mauvais. La totalité des actions illégales dans les territoires devient aujourd’hui la norme", dit Etkes. Il y a quinze jours, Etkes a survolé les territoires pendant trois heures, pour observer l’expansion des colonies illégales. Il détaille ses observations : "il y a aujourd’hui 106 nouvelles colonies, seules huit ont été évacuées", dit-il avec colère.

Informer sur l’activité de colonisation sur le terrain peut être dangereux. Il y a quelques semaines, Etkes entrait dans la colonie de Yitzhar. En quelques minutes, sa route fut bloquée. Sommé de décliner son identité, il se présenta comme journaliste. Les esprits s’échauffèrent, et sa voiture fut cernée. Les jeunes se mirent à lui jeter des pierres, puis à le battre. Soudain, un homme apparut, masqué de noir, et s’approcha de lui. "J’ai tout à coup senti que ma vie était en danger, je n’avais jamais rien ressenti de tel. Ce fut une expérience très désagréable. J’ai commencé à fuir, ils m’ont poursuivi jusqu’à la sortie de la colonie", dit Etkes. Etkes a grandi dans un environnement religieux, mais il y a quelques années, il est devenu laïque, et a entamé une âpre lutte contre les colonies. Son rêve est qu’un jour, elles soient toutes démantelées, et qu’un Etat palestinien voie le jour. Etkes : "Si cela n’arrive pas, nous deviendrons un mélange d’Iran et de l’ancienne Afrique du Sud, un pays qui combine le sectarisme religieux et l’apartheid".

 

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Yossi Sarid