La guerre civile israélienne

par Zvi Bar’el

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Des Arabes Israéliens participant à une marche pro-palestinienne à Sakhnin, dans le nord d’Israël, le 13 octobre 2015 / Photo Reuters.

Ha’Aretz, le 21 octobre 2015

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Le chapô de La Paix Maintenant

Comme l’écrit ici Zvi Bar’el : « Leur citoyenneté de [pure] forme n’empêche pas les Arabes citoyens d’Israël de sombrer dans un statut inférieur à celui, même, des demandeurs d’asile. » Une description qui fait frissonner à la (pré)-vision du gouffre où sombrerait un jour un État binational – quels que soient en son sein le rapport démographique et le statut respectif des citoyens en fonction de leur ethnie ou leur religion.

On notera au passage le retour inattendu d’une pincée de sémantique marxiste... Mais point n’est besoin en Israël de prôner la lutte de classes pour être la proie de menaces, voire d’attentats, de la part d’ultras – et nous ne parlons pas ici des extrémistes palestiniens isolés ou organisés, mais des jusqu’au-boutistes juifs, ultra-nationalistes religieux ou non, colons ou non, au delà et en deçà de la Ligne verte.

Le président Rivlin, pourtant partisan de conserver les Territoires et homme de droite s’il en est, mais fervent défenseur de la démocratie, s’est vu menacer de mort par le frère du meurtrier d’Ytz’hak Rabin. Il ne fait décidément pas bon s’identifier autrement que comme le fer de lance de la colonisation... Et a fortiori, la louche réglementaire de racisme travaillant la société au corps, d’être arabe ou immigré de la mauvaise couleur. [T.A.]

L’article de Zvi Bar’el

La nouvelle guerre des rues a mis en lumière quatre sortes d’Israéliens : les colons, les Arabes israéliens, les Juifs israéliens et les travailleurs étrangers. Les habitants palestiniens des Territoires [occupés comme la Cisjordanie ou assiégés comme la Bande de Gaza] ne sont pas inclus dans ces catégories, bien entendu ; ils ont leur propre catégorie : “Terroristes”. Le couteau solitaire, ou les balles, ne font peut-être pas de distinction, mais le mode israélien de classement instaure des gradations, dicte la peine et la colère et marque la stratification des classes.

« Crève, pourriture », hurla le rabbin au « sujet étranger » (un demandeur d’asile, un travailleur étranger, un ouvrier immigré à la peau sombre) à la station centrale d’autobus de Beer-Sheva. Cette “pourriture”, Haftom Zarhum d’Érythrée, répondait aux critères de la populace qui le tabassa à mort. Ça arrive. Une erreur. Une erreur humaine. Personne ne lui avait demandé de venir en Israël.

Zarhum faisait partie de la caste israélienne des intouchables, la lie de la lie. Son assassinat – non sa mort en elle-même, mais le fait d’avoir été floués – suscita une grande fureur. C’était une mort du type le plus inférieur. Il n’y avait pas la moindre gloire à en tirer, et elle n’ajoutait rien à l’esprit victimaire des Israéliens. Elle n’appelait pas de “réponse sioniste appropriée”, et sûrement pas la construction d’une nouvelle implantation. Il est probable que le gouvernement israélien ne publiera pas d’oraison funèbre.

Un peu au-dessus de Zarhum sur la liste, mais pas trop, viennent les Arabes israéliens. Mais ce sont des citoyens, donc ça complique un peu les choses. Les relations entre Juifs et Arabes israéliens, telles qu’elles se sont révélées ces dernières semaines, montrent que leur citoyenneté formelle n’empêche pas les Arabes citoyens d’Israël de sombrer dans un statut inférieur, même, à celui des demandeurs d’asile. Si les « sujets étrangers » sont un « cancer » qu’il faut extirper au bistouri du cœur de la nation, les Arabes israéliens lui sont un couteau dans le dos. Un éternel couteau. « La femme au couteau d’Afula » et « le terroriste bédouin de ’Hura » ne sont que les dernières illustrations de ce concept.

Le temps des bons Arabes versus les mauvais est révolu. Personne ne peut plus rien dire du genre : « Certains de mes meilleurs amis sont arabes. » Les Arabes israéliens ont un nouveau rôle [à tenir] – ce sont eux qui forgent le nationalisme israélien.

Grâce à eux, des lois raciales sont votées et l’apartheid à l’israélienne fleurit. Ils offrent à la droite une raison d’être, et au secteur juif [de la société] un ennemi de l’intérieur qui attise le patriotisme et renforce l’unité du peuple.

Même si l’on rend un jour les Territoires, les Arabes israéliens seront toujours là, si bien qu’on pourra conserver le racisme. Ils sont bien plus nécessaires à l’ethos juif que les colons à l’ethos palestinien, qui tire sa force de l’occupation.

Si les sujets étrangers et les Arabes israéliens marquent les limites de l’enclave juive en Israël, la limite entre Juifs de l’intérieur [1] et Juifs des Territoires est floue. Demeurent cependant quelques différences fondamentales. Lorsqu’un colon est tué, on peut s’attendre à ce qu’un pan de terre soit voué à sa mémoire, qu’il s’agisse d’un avant-poste sauvage ou d’un quartier nouveau dans une implantation. La famille d’un Juif israélien “ordinaire” devra, elle, se contenter d’un versement de la Sécurité sociale.

Ces deux catégories reposent sur une seule et unique différence de classe. Les colons croient être ceux qui légitiment les nouvelles frontières de l’État, ce qui les autorise par conséquent à dicter la « réponse sioniste appropriée » [2].

Yossi Dagan, à la tête du Conseil de Samarie, a annoncé qu’il resterait devant la résidence officielle du Premier ministre jusqu’à ce que Binyamin Nétanyahou « reconnaisse le droit des résidents de Judée et de Samarie à vivre et se développer, et se charge de donner une réponse sioniste appropriée à ce terrible meurtre : construction et sécurité ». La mort d’un colon se mue ainsi en mission nationale, tandis que la mort d’un Juif “ordinaire” ne lui vaut que le titre sans gloire et aux résonances diasporiques de “victime”.

Ainsi, tandis que ceux qu’obnubile la sémantique militaire soupèsent le mot “intifada” et tentent d’évaluer le bond fait par les Palestiniens, ils échouent à voir la vraie guerre, la guerre civile israélienne dans laquelle le couteau détermine une nouvelle hiérarchie de classe.

NOTES

[1] Litt. “de l’État”. Barrière de sécurité aidant, on pourrait presque dire intra muros, comme pour Paris à l’intérieur des boulevards dits des Maréchaux, construits au XIXe siècle sur la dernière ceinture de remparts de la ville. À ceci près que les privilégiés, ici, se trouvent extra-muros, à condition d’être juifs... [NdlT]

[2] En clair la force, et les représailles (dites Tag Mé’hir), dont ils se chargent de longue date. Voir la campagne d’intimidation dont Shalom Akhshav, et particulièrement ’Haguit Ofran qui dirigeait le dérangeant Observatoire des Colonies ont été l’objet dès 2011 (Pour en savoir plus > http://www.lapaixmaintenant.org/Le-...) ; ou, toujours dans notre univers, l’attentat à l’explosif dont Ze’ev Sternhell a miraculeusement réchappé. Mais la violence, depuis, a monté de plusieurs crans. On se souvient, après l’enlèvement de trois élèves d’une yeshivah du Goush Etzion, dont on finit par retrouver les corps à l’issue de longues recherches, de l’assassinat “en représailles” d’un adolescent palestinien de Jérusalem, brûlé vif dans les forêts environnantes. [NdlT]