La force secrète des colons

Thème : Colonisation, yesha Économie, infrastructures

Ha’aretz
mis en ligne le 5 juillet 2002
par ’Hannah Kim

Trad., chapô et notes : Tal Aronzon pour LPM

Ha’Aretz, le 2 juillet 2002

Le chapô de La Paix Maintenant

Nous poursuivons avec cet article la publication de notre dossier sur les colonies. Au terme d’une analyse économique et sociale, ’Hannah Kim s’y interrogeait sur la capacité des politiques à prendre leurs responsabilités pour rendre l’évacuation possible.

Car « cela demeure un vrai mystère », note ici ’Hannah Kim : « Comment la position favorable à l’évacuation des implantations, très majoritaire dans l’opinion israélienne, est-elle restée dénuée d’expression politique ? »

Peut-être le travail engagé par le mouvement Shalom Akhshav [La Paix Maintenant] afin de faciliter la réinsertion des colons dans le cadre des frontières antérieures à la guerre des Six Jours constitue-il un début de réponse.

L’article de ’Hannah Kim

Cela demeure un vrai mystère : comment la position favorable à l’évacuation des implantations, très majoritaire dans l’opinion israélienne, est-elle restée dénuée d’expression politique ? Pourquoi l’État d’Israël en est-il venu, avec le temps, à psalmodier le mantra de la droite – Haïfa égale Naplouse, Hédéra égale Hébron – jusqu’à ce que la prophétie s’accomplisse, mue par sa propre dynamique ? Comment Ariel Sharon peut-il défendre – lui aussi, oui – une politique allant résolument à l’encontre des sentiments de la plupart des Israéliens, qui sont prêts à quitter les Territoires, et qui le souhaitent ?

Il se pourrait que la réponse à ces questions tienne à l’évolution des mécanismes du pouvoir socio-économique depuis 1967. Cela fait longtemps que les Territoires ont cessé de représenter un enjeu purement idéologique. On peut comparer le rôle du lobby des colonies dans les allées du pouvoir et l’exceptionnelle vitalité d’Aroutz Sheva, la station de radio des colons, à l’influence exercée dans les années cinquante et soixante par le mouvement kibboutzique et la presse engagée de l’époque. On ne les aimait pas vraiment, mais ils menaient la danse. Le lobby des colons peut d’ores et déjà s’enorgueillir d’avoir fait – et défait – plusieurs Premiers ministres.

Au fil des ans, les Territoires sont devenus une entreprise prospère, partie intégrante de l’économie israélienne. Des résidents de l’intérieur [1] sont employés dans les zones industrielles et l’État salarie plus de la moitié des colons dans la fonction publique. Les Territoires constituent désormais une région de production vivrière qui fournit Israël en confiserie, agro-alimentaire, laitages, vins, cosmétiques, meubles, produits de nettoyage, emballage, textiles, maroquinerie, plastiques, matériaux de construction, composants électriques et électroniques, services d’imprimerie et produits industriels multiples. Au moment où l’État d’Israël voit ses services sociaux au bord de la faillite, un service public exemplaire s’épanouit dans les Territoires : crèches à tarifs réduits, haute tenue de jardins d’enfants et de classes à effectifs réduits. Les ministres des Finances et de l’Éducation, en perpétuel désaccord, se sont entendus sur un point il y a quelques mois : on ne touchera pas aux budgets finançant cette année une journée scolaire plus longue et des programmes d’études spécifiques dans les implantations.

La même chose se vérifie sur le marché de l’immobilier, qui a connu une crise prolongée – sauf dans les implantations. En août dernier, sous le gouvernement d’union nationale, des lotissements ont été vendus permettant la construction de 772 unités de logement dans les colonies - soit 73% du total des ventes de terrains constructibles dans le pays [2].

Ce trust économique colossal – sans même parler des forts coûts de sécurité – devrait faire détester les colons par les habitants de l’intérieur, et soulever la colère des pauvres et des opprimés. L’antagonisme est peut-être présent, mais il ne trouve pas d’expression politique. Cela n’aurait-il à voir qu’avec l’influence du lobby des colons ?

Nul doute qu’existe une autre raison. La Grande-Bretagne n’a quitté les Indes qu’après avoir mis en place un système de réformes sociales à l’intérieur de ses propres frontières, à partir de 1942. Cela incluait la création d’un service de santé publique, l’adoption de lois sur l’assurance maladie et la sécurité sociale, ainsi que d’importantes réformes dans le domaine de l’éducation. Trois ans plus tard, la Grande-Bretagne commençait à se libérer de ses colonies, dont la Palestine.

Il est évident qu’il nous faut, pour nous libérer des Territoires, doter notre société d’un sérieux système de sécurité sociale. En d’autres termes, mettre en œuvre une politique à l’opposé des choix économiques ayant prévalu ces dix dernières années, qui ont sonné le glas de la prospérité à l’intérieur de la ligne Verte [3] et le déclin des classes moyennes, encore coupées aujourd’hui des plus démunis et peu désireuses de s’engager dans un nouveau contrat social. Il en va de même pour le Parti travailliste, maintenant réduit à l’état d’inutile auxiliaire de la politique économique de Sharon.

Ce n’est pas un hasard si les Juifs ultra-orthodoxes et les habitants de cités en voie de développement ont migré en nombre vers les implantations, attirés par le bas prix des terrains et de la construction. Comme ce n’est pas un hasard si la police et l’armée se sont faites l’instrument de mobilité sociale des classes les plus pauvres, au moment même où les classes moyennes s’en détournaient. Le soutien des classes les plus démunies à la situation de fait a ainsi été entretenu par des compensations en termes de moyens d’existence, de logement bon marché et de mobilité sociale.

Aussi est-il superflu de demander aux colons d’accepter de quitter leurs maisons de leur plein gré. Cela ne dépend pas d’eux. De toute façon, la majorité des colons est prête à l’évacuation en échange d’une indemnisation correcte. Dans une série d’entretiens et de réunions à caractère officieux, qui se sont récemment tenus à l’université de Haïfa, plusieurs membres du mouvement sioniste religieux ont reconnu avoir conscience que le temps dans les Territoires leur était compté.

Cela n’est peut-être pas pour tout de suite, ni même pour demain, mais cela va venir très vite. Et ils se montraient très désireux de conclure un nouveau contrat social avec la société israélienne, un contrat qui se traduirait par la constitution d’une société plus "juive", plus traditionnelle, à l’intérieur de la ligne Verte [3].

Mais qui va mener ce débat avec eux ? Qui est prêt à soutenir des réformes sociales mettant à mal la politique de baisses fiscales ? Y a-t-il quelqu’un qui puisse rompre l’alliance des colons, des ultra-orthodoxes et des Orientaux ? Le Parti travailliste ou le nouveau parti de Yossi Sarid et Yossi Beilin y sont-ils préparés ? Que ceux qui ne connaissent pas la réponse lèvent la main.

Notes

[1] Le texte oppose Israël, dans ses frontières antérieures à la guerre des Six jours, aux Territoires. Pour plus de clarté, nous avons parfois traduit "Israël" par "intérieur". [NdlT]

[2] En Israël et dans les Territoires. [NdlT]

[3] Frontière antérieure à la guerre des Six jours. [NdlT]