La feuille de vigne

par Sayed Kashua

Ha’aretz, le 18 avril 2012

Kakh guiliti she-ani mishthatef bé-’haguigot ha-hâtzmaout shel Israel : http://www.haaretz.co.il/magazine/s...

Fig Leaf : http://www.haaretz.com/weekend/saye...

Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

llustration : Amos Biderman pour Ha’aretz le 18/04/2012

Yom Ha’tzmaouth, fête de l’Indépendance d’Israël synonyme de deuil pour les Palestiniens, est maintenant derrière nous, lenteur de la traduction aidant ... Mais nous ne saurions en laisser passer la date sans l’évoquer. Voici donc, une fois encore, le billet de Sayed Kashua, dont le questionnement identitaire et l’humour nous sont familiers, dans le magazine week-end de Ha’aretz. « Comment j’ai découvert que je participais aux réjouissances commémorant l’Indépendance d’Israël », nous conte-t-il à cette occasion.

Il me fallait finir les 33 cl de la bouteille achetée en détaxe avant de monter à bord. Il est interdit de prendre des liquides en cabine sur les vols pour les USA, et les haut-parleurs allaient bientôt appeler les derniers passagers à embarquer. Je bus encore une gorgée et secouai la tête, geste qui ne fit qu’ajouter à la brume qui m’enveloppait dans l’aquarium à fumée de l’aéroport Ben-Gourion.

« J’ai peur, dis-je, éprouvant le besoin de m’expliquer auprès de l’inconnue qui venait de s’attabler face à moi dans le carré fumeurs.

— Moi aussi », énonça-t-elle avec un accent d’Europe de l’Est en allumant une cigarette de ses mains tremblantes. « Je suis terrifiée à l’idée de voler », ajouta-t-elle, prenant une longue aspiration avant de frotter violemment ses mains l’une contre l’autre. « Mais il le faut, cela fait un an que je n’ai pas vu mes filles. Elles ne savent rien. » Elle se libéra un instant de ses angoisses, et sourit. « C’est une surprise. J’ai parlé à l’aînée il y a tout juste une demi-heure et n’ai pas fait la moindre allusion à ma visite.

Les choses vont bien pour son aînée, elle fait des études d’économie et travaille un peu dans une banque roumaine. La Roumanie et l’économie connaissent quelques problèmes, maintenant, mais elle s’en sort bien. C’est la cadette qui l’inquiète. Ses notes sont excellentes, ça a toujours été une enfant sage, mais là elle a tout lâché pour un cours de théâtre. Rien de ce que sa mère a dit n’y a fait. Elle aime le théâtre, point, et elle veut être actrice. Mais où va-t-elle trouver du travail ? « C’est dur, très dur, conclut la femme. Et vous ? Où est-ce que vous allez ?   – En Amérique », répondis-je. La femme se signa et dit qu’elle n’arriverait jamais à rester aussi longtemps assise en l’air, puis s’excusa aussitôt. « Tout ira bien », assura-t-elle, et elle demanda : « Pourquoi y allez-vous ?

– Je n’en sais rien », lâchai-je en aspirant une autre gorgée. Il y a une minute à peine, finir cette bouteille constituait un défi, mais maintenant qu’elle était presque vide je regrettais de ne pas en avoir acheté une autre. La travailleuse immigrée écrasa sa cigarette dans le cendrier, me souhaita bonne chance, se signa à nouveau et sorti du carré fumeurs.

J’aurais pu lui dire que j’allais faire une tournée de conférences de deux semaines d’un bout à l’autre des États-Unis. Que je ne passerai pas plus d’un jour par ville, que les deux semaines à venir je ne dormirai pas plus d’une nuit dans chaque hôtel, que j’avais douze vols différents à prendre, sans compter deux trains – tout cela pour la promotion de mon livre, maintenant publié en Amérique. Mais je n’étais plus très sûr moi-même de savoir pourquoi j’y allais.

Quelques jours plus tôt, j’avais trouvé dans ma boîte mail une pétition m’appelant à annuler l’une des conférences prévues à Boston. Ce matin-là, je m’étais réveillé, j’avais fait du café, ouvert l’ordinateur et découvert que, selon la pétition, j’allais prendre part aux cérémonies anniversaires de l’Indépendance d’Israël dans l’une des universités du cru. « Ce doit être une erreur » fut la première pensée qui me vint à l’esprit en lisant le texte de l’appel, déjà signé par plus de 50 étudiants et membres du corps enseignant de cette université.

Avant d’avoir pu approfondir, je reçus un appel de Radio A-Shams [basée à Nazareth] me demandant si j’étais prêt à débattre sur les ondes de ma participation aux cérémonies du jour de l’Indépendance à Boston. « ... oui, bafouillai-je. Quand ?

– Tout de suite, dit le producteur. Restez en ligne, Zoher Bahloul va vous prendre dans un petit instant. »

Bahloul, l’animateur, parlait sur l’autre ligne avec une fille décrite comme la militante à l’origine de la pétition. Elle racontait avoir reçu une invitation émanant d’un groupe qui se présentait comme les Amis d’Israël au sein d’une université bostonienne, où l’on voyait que je participais à une « semaine de festivités en l’honneur de l’Indépendance d’Israël », et qu’elle et ses amis m’appelaient à annuler ma conférence.

– « Nous avons Sayed Kashua en ligne », dit Bahloul, et je me secouai en entendant mon nom.

– « Je ne sais absolument pas de quoi il est question, dis-je. Je n’ai jamais entendu parler des Amis d’Israël, je n’ai jamais reçu aucune invitation de leur part, et c’est la première fois que j’entends dire que je participe à quelque célébration de l’Indépendance que ce soit. »

La militante affirma qu’elle avait l’invitation en main. Je dis que je voulais creuser les choses, que je serais heureux de voir de quoi il s’agissait, et que j’allais attendre le matin à New York pour joindre l’éditeur et la personne qui organisait les conférences. J’assurais qu’autant que je sache j’allais faire une tournée promotionnelle de conférences planifiée depuis des mois et que cela n’avait rien à voir avec une quelconque commémoration de l’Indépendance.

– « Et si vous vous rendez compte que vous participez en fait aux cérémonies de l’Indépendance ?

– Je n’y prendrai pas part, dis-je, je n’aime pas être manipulé. »

Ce fut une très longue matinée. J’envoyai des messages et j’attendis des réponses. Dans l’intervalle, je commençais à recevoir des mails d’amis, en Israël et ailleurs, exigeant des explications. « Je vous jure, c’est la première fois que j’entends parler de ça », était ma réplique standard.

Pendant ce temps, je subissais sur Facebook un tir de barrage à coup de calomnies, d’injures et d’accusations de trahison. Je me débrouillai pour entrer en contact avec la femme auteur de la pétition et elle me donna les coordonnées de la page Facebook des Amis d’Israël, qui en comptaient 184. On y disait que je venais célébrer le Jour de l’Indépendance d’Israël à l’université et l’on invitait le public à s’y joindre.

Avant que la moindre réponse me soit parvenue de la part des organisateurs des conférences – lesquels entendaient eux aussi parler des Amis d’Israël et d’un lien quelconque avec l’Indépendance d’Israël pour la première fois – cette même jeune militante prit conscience d’avoir peut-être commis une erreur en se fondant sur une page Facebook dont elle ignorait tout. Elle retira la pétition des sites appelant au boycott et s’excusa. Mais il était trop tard. Calomnies et accusations continuèrent d’aller bon train sur la toile, et je sombrai dans la dépression.

Sur un site, on disait que, bien que je ne m’apprête apparemment pas à participer aux cérémonies en l’honneur du jour de l’Indépendance, je n’en étais collaborais pas moins avec l’organisation [étudiante] Beith Hillel, connue pour ses positions ultra-sionistes. Sur un autre, que je venais représenter Israël, que j’étais une feuille de vigne, qu’on m’envoyait servir le pays à l’étranger afin de prouver à tous son caractère démocratique.

« Pourquoi ce voyage ? » La question résonnait dans mon esprit tandis que je vidais la bouteille et allumais une autre cigarette en espérant avoir le temps de la finir. Dans quel but ? Toutes les précautions que je prends dès qu’il s’agit de déplacements, de conférences et de manifestations [culturelles] servent-elles vraiment à quelque chose ? Y a-t-il un moyen de m’en sortir la tête haute ?

Et qu’est-ce ça veut dire, au juste, la tête haute ? Est-ce que le journal aussi me voit comme une feuille de vigne ? Et mon éditeur ? Et la télévision ? Devrions-nous exiger une égalité de traitement de la part des institutions gouvernementales ou les boycotter ? Et qu’en est-il des universitaires arabes en Israël, alors que l’on appelle au boycott dans le monde entier ? Eux aussi sont-ils des traîtres, coupables de collaboration ? Et les avocats inscrits au barreau israélien, et les professeurs au sein de l’éducation nationale ? Et les associations pour l’égalité des droits, et les députés arabes – ne sont-ils pas la plus grande feuille de vigne de toutes ?

Je ne sais comment me laver de tout ça, sans faire pour autant preuve d’hypocrisie. « Mon seul désir est d’écrire », murmurai-je à l’intention de l’homme venu s’asseoir face à moi pour fumer, lequel ne comprenait pas l’hébreu. « Dernier appel aux passagers du vol Delta pour New York... » L’annonce vibra dans le terminal. Je décidai que j’avais encore un peu de temps.