La droite israélienne a des yeux, mais elle ne voit pas, elle a des oreilles, mais elle n’entend pas.

Ha’aretz
mis en ligne le 11 janvier 2011
par Carlo Strenger

Ha’aretz, le 10 janvier 2011

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[Face à l’isolement d’Israël sur la scène internationale, la droite essaie de faire porter le chapeau aux démocrates.]

Un jour viendra où les historiens se demanderont comment les dirigeants israéliens ont pu être aveugles à ce point ; comment pendant 43 ans, ils n’ont pas compris ce que Ben-Gourion avait saisi quelques semaines après la guerre des Six Jours : l’occupation de la Cisjordanie est une catastrophe pour Israël. Ils se demanderont ce que le gouvernement Netanyahou avait dans la tête quand il autorisa la démolition de l’hôtel Shepherd et l’expulsion des Palestiniens de Sheikh Jarrah et Silwan ; ils se demanderont ce qui arriva à la 18e Knesseth au sein de laquelle les parlementaires se disputèrent la palme de la loi antidémocratique.

Ils seront frappés par la cécité absolue de ces parlementaires et ministres qui ne furent pas capables d’appréhender la position d’Israël dans le monde ni d’avoir la moindre perspective sur le devenir de cet État. La seule chose qui semblait compter pour eux étant d’afficher leur patriotisme en ’judaïsant’ Jérusalem entre autres lieux ; d’arracher aux Palestiniens un édifice de plus ; de montrer leur ’judéité’ en proposant des lois anti-arabes et en attaquant des ONG qui essayaient de protéger la démocratie israélienne.

Le délire de cette "judaïsation" de Jérusalem a maintenant dépassé le stade où la communauté internationale refuse de continuer à se taire.

Il y a quelque temps, 26 anciens dirigeants de l’UE, dont beaucoup furent pendant leur mandat des amis fidèles d’Israël, ont réclamé des sanctions à l’encontre d’Israël.

Cette requête a été suivie par deux autres demandes de diplomates européens : reconnaître Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine et envoyer des observateurs à chaque fois qu’Israël veut démolir des bâtiments palestiniens.

Des signes inquiétants indiquent que la pression internationale va croissant. L’ombre de mesures concrètes en vue d’instaurer boycott et sanctions plane sur Israël. Il s’agirait de refuser aux Israéliens domiciliés en CisJordanie l’entrée dans les pays de l‘UE et d’interdire la commercialisation de tout produit israélien en provenance de Cisjordanie.

Le gouvernement actuel réagira comme d’habitude à ces mesures en déplorant la délégitimation de l’existence d’Israël et en niant tout rapport entre la politique d’Israël et les critiques venant de l’étranger à son égard. Avigdor Lieberman dira qu’Israël doit montrer sa fermeté face à la communauté internationale et qu’il ne cèdera pas aux pressions.

Rien, absolument rien ne semble pénétrer l’esprit des politiciens de l’extrême droite israélienne. Quand on leur parle, ils sont tout étonnés de l’isolement d’Israël. Ils vivent au fond d’un bunker où la plus élémentaire des vérités ne leur traverse même pas l’esprit : pour le monde entier, un État palestinien sur les frontières de 67 avec Jérusalem-Est pour capitale est une exigence non négociable.

Aussi ahurissant que cela puisse sembler, ils ne comprennent vraiment pas que ce qui se passe à Jérusalem-Est, de même que la poursuite ininterrompue des constructions dans les colonies, place Israël dans la position de celui qui refuse la paix. Même nos très distingués Premier ministre et ministre de la Défense, messieurs Netanyahou et Barak - qui vivent, dit-on, sur notre planète - ont totalement perdu contact avec le monde à l’extérieur des murs de la Knesseth. Les lamentations de Netanyahu, sur le mode c’est la faute des Palestiniens, et les déclarations de Barak affirmant que, sous son mandat de Premier ministre, Israël avait davantage construit dans les Territoires qu’en ce moment, indiquent que leurs horizons se limitent aujourd’hui exclusivement au désir de rester dans cette honteuse coalition quelques mois de plus.

J’aimerais savoir comment arrêter cette folie, mais les perspectives immédiates sont plutôt sombres. La nature humaine se montre assez rarement prompte à accepter la moindre notion de culpabilité ou de responsabilité. La droite au pouvoir refuse de se regarder dans un miroir et d’admettre que son attitude est un désastre pour Israël. Elle va avoir besoin d’un bouc émissaire auquel imputer la responsabilité des attaques virulentes dont Israël est l’objet à l’étranger.

Il est plus que probable que nous allons assister à une montée en charge des attaques contre les ONG, les universitaires, les hommes et femmes de lettres, ainsi que tous les citoyens qui depuis des années agissent pour éviter la catastrophe : qu’Israël devienne une ethnocratie intolérante. La Knesseth ira de plus en plus loin pour faire taire les voix critiques dans le pays et les présentera, contre toute évidence, comme responsables des sanctions. Ils feront tout pour éviter d’affronter simplement la réalité : ce sont leurs actes et non les critiques des démocrates israéliens qui expliquent l’isolement sans précédent d’Israël sur la scène internationale.

Je ne sais pas exactement quand, mais un jour viendra où Israël se réveillera de ce cauchemar nationaliste et raciste. En attendant qu’un gouvernement sain d’esprit soit élu, il appartient à la société civile israélienne de garder vivante la vision de ce qu’Israël peut devenir.

Aujourd’hui, cette vision morale et politique sur laquelle l’Israël de demain peut se bâtir reste vivace grâce à des juristes comme Ruti Gavison, des écrivains comme David Grossman, des philosophes comme Avishai Margalit, des politologues comme Zeev Sternhell, des institutions comme l’Israël Democracy Institute, des universitaires, des acteurs culturels issus du monde du théâtre, de la musique et du cinéma.

Un jour viendra où la rigueur morale et la sagesse politique de ceux qui ont su garder intacts leur esprit et leur cœur déterminera l’avenir d’Israël.

Un mot enfin à l’écrasante majorité des Juifs dans le monde qui se réclament des valeurs démocratiques, ainsi qu’aux nombreux amis non juifs d’Israël qui sont déçus par sa politique : Il est très difficile en ce moment d’être ami d’Israël, mais le fait est que nous n’avons jamais eu autant besoin de nos amis. Nous avons besoin d’eux pour nous aider à passer ce cap en attendant de retrouver une vision morale et politique viable pour son avenir.

Il faut garder en mémoire que tous les pays font des erreurs. La vague maccarthiste a balayé les États-Unis et obscurci leur horizon pendant quelques années, mais l’amour des Américains pour la liberté a finalement triomphé. Israël est une société fondamentalement attachée à la vie, à la liberté et la créativité. Voir le potentiel d’Israël, au-delà des erreurs de ses dirigeants, permet de garder vivace la certitude qu’Israël deviendra cette démocratie progressiste florissante, juste et créative que nous voulons qu‘il soit.