La conception, version 2003
Thème : Perspectives historiques Stratégie, défense, armée
Ha’aretz , mis en ligne le 25 septembre 2003par
"Yom Kippour approche, et c’est l’occasion de procéder à un examen de conscience et a un réexamen de la situation à la lumière du passé. Il n’est pas difficile d’en arriver à la conclusion que l’équipe dirigeante en Israël est victime du même syndrome de "conception" strategique que celle de 1973."
Yom Kippour approche, et c’est l’occasion de proceder a un examen de conscience et a un reexamen de la situation a la lumiere du passe. Il n’est pas difficile d’en arriver a la conclusion que l’equipe dirigeante en Israel est victime du meme syndrome de "conception" strategique que celle de 1973. Comme en 1973, l’equipe dirigeante a surestime la puissance militaire d’Israel. Aujourd’hui comme hier, Israel blame les erreurs des Americains. Dans les deux cas, l’Etat est dirige par un leader age et conservateur, qui ne croit rien de ce que disent les Arabes, et rejette tout changement et toute concession. La grande difference reside dans le resultat : au lieu d’une traversee au grand jour et reussie du canal (de Suez, ndt), Israel saigne dans une guerre d’usure sans fin avec les Palestiniens.
Cette conception version 2003 se fonde sur la conviction profonde que les Etats-Unis ont l’intention d’imposer par la force un changement du statu quo dans la region, et de renverser ou de mettre en etat de choc les regimes anti-israeliens de l’Irak, de la Syrie, de l’Iran et de l’Autorite palestinienne. Les dirigeants de l’Etat, et ceux de l’armee et des renseignements, ont fait des declarations tres importantes sur le fait que l’annee 2003 serait "l’annee de la decision" dans le conflit avec les Palestiniens. Ils s’attendaient a ce que l’occupation de l’Irak cree un effet domino dans toute la region, et a ce que les Arabes defaits, et sans option militaire, acceptent un diktat israelien ou Israel prolongerait son controle sur les territoires pour de longues annees (un "accord interimaire a long terme", comme l’appelle Ariel Sharon). Ils parlaient de l’internalisation du big bang a Bagdad, et des luttes de pouvoir internes a Ramallah qui allaient provoquer le depart de Yasser Arafat de la scene politique et la reprise du processus politique dans des conditions bien plus favorables a Israel.
Cette analyse a conduit a deux conclusions logiques, ou principes. D’abord, Israel ne devait faire preuve d’aucune initiative politique, d’aucune flexibilite, ne faire aucune concession, jusqu’a ce que les Arabes ressentent la douleur du baton americain et se depechent de se rendre de leur plein gre. La seconde conclusion etait que les Etats-Unis accorderaient une certaine legitimite a l’usage de la force par Israel dans les territoires, dans l’esprit de leurs propres actions en Irak. Ainsi est nee l’equation "Saddam egale Arafat", et la tentative malheureuse de couronner Mahmoud Abbas chef d’un regime fantoche. La seule voix discordante qui s’est elevee dans ce concert d’optimisme a ete celle du Shin Bet, qui a fait savoir qu’il n’y avait aucun lien entre les territoires et l’Irak, et qu’Arafat demeurait puissant. Mais la voix du Shin Bet s’est noyee dans l’euphorie generale.
Ces evaluations optimistes ont ete nourries par les contacts constants entre les officiels israeliens et les neo-conservateurs a Washington, qui croyaient aux memes scenarios, soutenaient Sharon avec enthousiasme, et nourrissaient Israel d’espoirs quant a des changements radicaux qui se produiraient le jour d’apres, afin qu’Israel ne se mette pas en travers de leur route en Irak. Le scepticisme qui regnait au Departement d’Etat a propos de la guerre etait percu en Israel comme une faiblesse "arabiste" caracteristique, et non comme des conclusions professionnelles decoulant d’annees d’exercice dans la region.
Aujourd’hui, ces evaluations apparaissent totalement erronees. Les Etats-Unis ont bien reussi a abattre Saddam, mais ils sont enlises dans une guerre d’usure en Irak. Le vieux Moyen-Orient est toujours en place. Arafat est toujours le leader des Palestiniens, la Syrie et l’Iran ont dit non aux Americains et s’en sont sortis sans une egratignure, l’Egypte et l’Arabie Saoudite ont refuse toute pression qui les poussait a se democratiser. L’Europe et les Nations Unies sont restees a l’ecart, et aujourd’hui, Bush les appelle a l’aide.
L’annee derniere, Israel a propose aux Americains un plan d’instauration d’un nouvel ordre dans la region apres la guerre en Irak. Il est interessant de noter qu’aucun officiel israelien n’a fait part aux Americains des dangers qui les attendaient, bien que chaque Israelien sache qu’au Moyen Orient, une victoire militaire n’est que le debut de la guerre et non sa fin, et qu’il est facile de conquerir mais difficile de se retirer, comme Israel l’a appris dans la guerre des Six Jours, la guerre du Liban, et dans le conflit actuel dans les territoires.
Alors que les "Jours terribles" de 5764 (annee juive, ndt) approchent, il est temps de proceder a une nouvelle evaluation. Au lieu de renoncer a tout effort politique et d’attendre que les Americains ecrasent les Arabes, pour Israel, la grande lecon de la guerre en Irak doit etre retenue : meme les super-puissances ont des limites a leur puissance, et parfois, un pays se doit de changer de politique, meme si cela implique de ravaler son orgueil d’antan.



