La Paix Maintenant, ici et là-bas

par Grégory Haïk

 

1. La Paix Maintenant en France

1.1. L’association

Les Amis de La Paix Maintenant est une association française dont le but est le soutien politique et financier au mouvement israélien Shalom Akhshav - La Paix Maintenant.

L’association française est un mouvement laïc, composé de juifs, de chrétiens, de musulmans et d’athés. Elle s’adresse à toutes les composantes de la communauté nationale. Créée dans le début des années quatre-vingt, elle a connu un regain d’activité au moment du déclanchement de l’Intifada Al Aqsa à l’automne 2000. L’effondrement du processus diplomatique a en effet sucité, en France, un mouvement de solidarité avec les partisans israéliens du Camp de la Paix, alors en difficulté sur le plan politique.

En novembre 2003, l’association compte environ 700 adhérents à jour de cotisation, et 2500 contacts sur la liste de diffusion.

1.2. Les positions

Le mouvement défend l’idée d’une coexistence pacifique entre Israéliens et Palestiniens dans le cadre de "deux Etats pour deux peuples" vivant côte à côte dans des frontières sûres et reconnues. Nous apportons notre soutien à toutes les initiatives israélo-palestiniennes fondées sur la reconnaissance des deux légitimités nationales en vue de la fin définitive du conflit et de la réconciliation israélo-arabe.

Forts de notre solide implantation parmi les membres de la communauté juive de France, nous travaillons auprès d’eux afin de les convaincre que la sécurité, et à terme l’existence même de l’Etat d’Israël passe par le retrait des territoires occupés, que l’expérience nationale n’aura abouti que lorsque les frontières d’Israël seront reconnues par ses voisins, que la poursuite de l’occupation, la répression du mouvement national palestinien et l’oppression du peuple palestinien sont aux antipodes de la tradition humaniste du peuple juif.

Du fait de notre engagement sans concession pour la fin de l’occupation, contre la politique de colonisation des territoires palestiniens et pour la création d’un Etat palestinien sur la base des frontières de 67, notre mouvement appelle l’ensemble de la communauté nationale à soutenir le projet de "Deux Etats pour deux peuples" et détourne nos concitoyens de ceux qui font de l’hostilité à Israël un fond de commerce politique. Le respect des deux légitimités qui s’affrontent est un des piliers de notre capacité à rassembler.

1.3 L’action militante

Notre travail est essentiellement axé sur l’information et la mobilisation.

- 160 articles de presse traduits entre janvier et novembre 2003, principalement de la presse israélienne, mais aussi palestinienne et américaine.

- Organisation de conférences (Dror Etkes, Dan Bitan, Denis Charbit, universitaires, journalistes, politiques).

- Chroniques radio toutes les 2 semaines, en ligne sur notre site.

- Pétitions en 2003 : pour la feuille de route (1600), pour AN (1600), contre le mur dans l’AQU (2000).

- Organisation de concerts pour la paix - soutien à Neve Shalom village judéo-arabe.

- Implication dans le débat citoyen : appel à la manifestation pour la République et la laïcité (6 mai 2003).

- Manifestation de solidarité avec le peuple israélien le 7 avril 2002 sous la bannière "Deux Etats pour la paix".

- Membre du réseau de soutien politique et financier à La Paix Maintenant, avec des homologues en Belgique, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, au Canada et au Brésil.

2. La Paix Maintenant en Israël

2.1. Un mouvement populaire pour le règlement du conflit

La Paix Maintenant est un mouvement extraparlementaire créé en 1978 par 348 officiers de réserve et soldats combattants pour presser Menachem Begin, premier ministre d’alors, de signer la paix avec l’Egypte. Cette démarche rompt avec une règle tacite des militaires israéliens, qui n’avaient jusqu’alors pas pris position es qualité dans le débat politique.

Le mouvement regroupe des sympathisants, adhérents, militants et députés du Meretz, des Travaillistes, du Shinoui, et dans une moindre mesure de partis de droite.

Depuis plus de vingt ans, La Paix Maintenant est un des piliers du Camp de la Paix en Israël. S’il est impossible de résumer en quelques phrases son action depuis sa création, les dates suivantes donnent un aperçu de sa capacité militante et de ses prises de position :

Le 6 juillet 1982, un mois après le début de la guerre du Liban, La Paix Maintenant rassemble 100 000 personnes dans une manifestation pour un cessez-le-feu au Liban, pour l’ouverture de négociations avec les Palestiniens et demandant la démission du ministre de la défense Ariel Sharon.

Le 25 septembre 1982, après les massacres de Sabra et Chatila perpêtrés par les milices chrétiennes libanaises sur le territoire libanais contrôlé par l’armée israélienne, La Paix Maintenant coordonne une manifestation monstre de 400 000 personnes pour le retrait immédiat du Liban, pour la constitution d’une commission d’enquête sur les massacres, et pour la démission du gouvernement.

En ce qui concerne l’actualité, le 4 novembre 2003, La Paix Maintenant et les autres mouvements du Camp de la Paix rassemblent 100 000 manifestants à Tel Aviv pour la commémoration de l’assassinat d’Yitzhak Rabin. C’est le signe incontestable du réveil de la gauche israélienne après la traversée du désert qu’elle a effectuée depuis le début de l’Intifada.

Enfin, La Paix Maintenant lutte quotidiennement contre la politique israélienne dans les territoires, notamment par le biais de l’observatoire de la colonisation.

2.2. L’observatoire de la colonisation

L’observatoire de la colonisation est une structure affiliée à La Paix Maintenant. Elle a pour mission d’informer les Israéliens sur l’application au jour le jour de la politique de colonisation : elle dresse la carte des implantations, assure un suivi des mouvements de population juive dans les colonies, y effectue des sondages d’opinion, et analyse les conséquences de la politique menée dans les territoires.

Le 15 octobre 2003, Dror Etkes, directeur de l’observatoire, s’adressait en ces termes à la commission sénatoriale des Etats-Unis sur le Proche-Orient : "Je veux être très clair : il y va de l’intérêt supérieur d’Israël de se séparer des colonies et des territoires occupés que les colons voudraient voir annexés à l’Etat".

L’observatoire des colonies s’adresse à l’opinion israélienne. Son travail consiste à faire mesurer aux Israéliens les risques qu’ils encourent si la politique de colonisation se poursuit. En conséquence, les arguments développés par l’observatoire sont choisis dans le sens de la plus grande résonnance dans la population israélienne : ils sont fondés sur les valeurs nationales d’Israël, et non sur la compassion, la compréhension ou le soutien à l’égard des Palestiniens et de leur cause nationale. Ainsi, l’observatoire mise sur la démonstration de l’impact négatif de la colonisation sur le caractère juif de l’Etat d’Israël, sur la démocratie israélienne, sur l’économie israélienne, sur la sécurité des Israéliens, et enfin sur le processus de paix.

Avant d’aller plus loin, rappelons que - contrairement à ce que l’on entend fréquemment - il n’existe aucune équivalence morale entre la politique de colonisation israélienne et la pratique des attentats terroristes par les groupes palestiniens. Construire des infrastructures pour les Juifs en territoire palestinien est un comportement auto-destructeur, mais il faut se garder de comparaisons douteuses entre colonisation et terrorisme. Gardons à l’esprit que le terrorisme palestinien aveugle, systématique et revendiqué contre les civils israéliens de l’intérieur ou des colonies est considéré par les grandes organisations humanitaires, dont Médecins du Monde, comme un crime contre l’Humanité.

2.2.1. L’impact sur le caractère juif d’Israël :

En Israël vivent environ 5 millions de Juifs. Un million d’Arabes sont citoyens d’Israël, un autre million vit dans la bande de Gaza, et 2,5 millions en Cisjordanie.

Entre la rive occidentale du Jourdain et la mer méditerrannée, le nombre d’habitants juifs ne dépasse le nombre de Palestiniens que d’environ 500 000 âmes. Vue la différence de croissance démographique, les Juifs seront à moyen terme minoritaires. Sans une séparation politique d’avec les Palestiniens, la réussite de l’expérience nationale du peuple juif est compromise.

2.2.2. L’impact sur la démocratie israélienne :

Les colonies mettent gravement en danger le caractère démocratique d’Israël. Le maintien sous souveraineté israélienne d’une population palestinienne privée de droits civiques ne peut à l’évidence pas constituer une solution permanente compatible avec les principes élémentaires de la démocratie. De plus, ces principes démocratiques sont battus en brèche par les conséquences matérielles de la présence d’implantations juives en Cisjordanie et à Gaza (routes de contournement, entraves à la libre circulation, destruction de ressources agricoles des villages arabes). L’égalité de tous devant la loi - ce que nous appelons en France la République - ne s’applique évidemment pas dans les territoires.

2.2.3. L’impact sur l’économie israélienne

La puissance publique israélienne dépense plus pour les habitants des colonies que pour ceux d’Israël. C’est la conséquence budgétaire de la politique d’encouragement à la colonisation des territoires. Une étude du quotidien Haaretz, publiée à l’automne 2003, examine les différences de traitement budgétaire entre les Israéliens vivant de part et d’autre de la ligne verte. L’enquête affirme que les dépenses supplémentaires à destination des colons s’élèvent à 556 millions de dollars américains chaque année. En outre, le quotidien estime à 500 millions de dollars le surcoût engagé dans le maintien de la sécurité des colonies.

Après trois ans d’Intifada, Israël est plongé dans la récession économique la plus dure de son histoire. La société israélienne paye les conséquences de cette récession par des coupes budgétaires très importantes, touchant toutes les fonctions de l’Etat, y compris la défense. Pourtant, des sommes considérables continuent d’être englouties pour implanter des Israéliens en Cisjordanie et à Gaza, alors que des ministres du Likoud admettent, encore sous couvert de l’anonymat, qu’il faudra un jour démanteler l’essentiel de ces colonies.

2.2.4. L’impact sur la sécurité des Israéliens

Du fait de l’hostilité entre les deux peuples, la protection des colonies est devenue l’une des principale charge de l’armée israélienne. Au fur et à mesure de la déterioration du conflit et de l’augmentation de la population juive civile dans les zones les plus exposées aux attaques palestiniennes, l’armée doit mobiliser toujours plus conscrits et de réservistes. Cette engagement militaire détourne l’armée de sa mission essentielle, qui est de protéger Israël contre les menaces extérieures. De plus, la topographie des implantations - certaines d’entre elles sont situées de sorte à séparer les centres de population palestinienne les uns des autres - constitue un véritable casse-tête pour l’armée.

2.2.5. L’impact sur le processus de Paix

Pendant les années Oslo (1993-2000), le nombre d’habitants dans les colonies israéliennes en Cisjordanie et à Gaza a doublé, passant d’environ 100 000 habitants à environ 200 000, alors même qu’Yitzhak Rabin s’était engagé aurpès de Yasser Arafat à geler la colonisation jusqu’au règlement définitif initialement prévu en 1999. Aujourd’hui, en novembre 2003, le nombre de colons est d’environ 230 000, sans compter les résidents israéliens de Jérusalem-Est (200 000 personnes). La poursuite de cette politique pendant les négociations de paix était vue par les gouvernements travaillistes de cette période (Rabin, Peres, Barak) comme un moyen temporaire de faire taire la droite : en faisant le pari que les négociations allaient aboutir, ils ont laissé s’accroître le nombre d’Israéliens implantés dans les Territoires, en attendant de les déplacer à nouveau vers Israël une fois la paix signée. Mais d’une part ces dirigeants ont perdu leur pari, d’autre part ils ont négligé les conséquences désastreuses de cette politique sur le cours même des négociations. Ils ont miné la confiance de leurs partenaires palestiniens, qui n’ont pas accepté l’argument selon lequel il ne s’agissait que d’un mouvement tactique pour des raisons de politique intérieure israélienne. Enfin, cette politique a renforcé la popularité des dirigeants palestiniens rejectionnistes et gravement porté atteinte à celle de ceux qui ont soutenu les Accords d’Oslo.

Si la politique de colonisation n’est pas le seul point de désaccord entre Israéliens et Palestiniens, sa poursuite est néanmoins incompatible avec des négociations sérieuses en vue du règlement définitif du conflit.

2.3. Sortir des territoires est possible

L’observatoire de la colonisation mène régulièrement des enquêtes dans les colonies. Ces enquêtes sont destinées d’une part à dresser le tableau socio-politique des Juifs vivant dans les territoires palestiniens, et d’autre part à questionner les colons sur leur réaction à une éventuelle décision de retrait.

L’enquête menée en juillet 2002, au milieu de l’Intifada Al Aqsa, interrogeait les colons sur leurs motivations à habiter dans les colonies. Il en ressort que si 23% sont motivés par des raisons de nationalisme religieux (20%) ou sécuritaire (3%), l’écrasante majorité des personnes interrogées, à savoir 77%, sont motivées par des raisons liées à la "qualité de vie" dans les colonies. On peut s’étonner, en France, que des Juifs aillent s’installer dans "l’oeil du cyclone" pour de telles raisons. En effet, d’ici on ne s’imagine pas que les colonies sont agréables à vivre... Mais il faut lire ces résultats à la lumière de la politique gouvernementale d’incitation financière à destination des Israéliens qui s’installent au-delà de la ligne verte : une très large majorité des "colons" sont en réalité des familles israéliennes qui ont voulu profiter de ces avantages économiques.

De plus, à la question de la nécessité d’obtenir un accord de paix avec les Palestiniens, les colons sont plus timorés que les Israéliens vivant dans les frontières internationales, mais répondent toutefois par l’affirmative : 55% d’entre eux pensent qu’un tel accord de paix est nécessaire, contre 69% dans Israël au sens strict.

L’enquête poursuit sur la réaction des habitants concernant une éventuelle décision de retrait. Elle montre que 68% des colons obéiraient sans autre discussion à une décision gouvernementale de retrait de leur colonie. Parmi les 32% restant, 26% s’opposeraient par "les moyens légaux", 6% s’opposeraient "par tous les moyens", et seuls 2% "répondraient par la force" à cette désision. Et encore, parmi ces 2%, nul n’est capable de dire combien d’entre eux adoptent cette posture aujourd’hui, sans pour autant qu’ils agissent comme ils le prétendent le moment venu. Ainsi, cette étude montre que le risque de "guerre civile" au sein de la société israélienne dans le cas d’une décision de retrait des colonies est largement surévalué. Si les démantèlements des colonies du Sinaï en 1982 (par Ariel Sharon) ont laissé d’amers souvenirs, notamment du fait des scènes télévisées où les colons les plus fanatiques se sont opposés dans la colonie de Yamit - rudement mais sans arme - à l’armée, les études suggèrent que l’opposition au démantèlement sera politique, et non paramilitaire.

En conclusion, ces études montrent que sortir des colonies est matériellement possible compte tenu de l’attitude légaliste de leurs habitants et que cela ne mènera pas nécessairement à une guerre civile au sein d’Israël. De plus, elle mettent en lumière que la vision extérieure que l’on peut avoir des habitants israéliens des territoires est largement déformée. Beaucoup, en France et plus largement en Europe, les considèrent comme les fauteurs de guerre. C’est simplement oublier qu’il s’agit en grande partie d’une population civile qui s’est faite bernée, dans une certaine mesure, par une politique absurde et dangeureuse de leurs gouvernements successifs, et que c’est au gouvernement israélien d’assumer ses propres erreurs et celles de ses prédécesseurs en fournissant une compensation financière pour reloger ses citoyens floués.

3. Passer à l’action dans les campus

Le 16 décembre 2002, l’Université Paris 6 votait en Conseil d’Administration une motion demandant le non-renouvellement des accords de coopération universitaire liant l’Union Européenne et Israël (dans le cadre du 6e Programme-Cadre de Recherche et de Développement Technologique - PCRDT). Si certains y ont vu un moyen "pacifique" pour soutenir la cause palestinienne, d’autres ont interprêté cette motion comme une incitation au boycott universitaire d’Israël. L’UEJF et les Amis de La Paix Maintenant ont manifesté le 6 janvier 2003 contre cette motion. Le débat qui a suivi cette mobilisation a révélé la profondeur du gouffre qui sépare les opinions au sujet du Proche Orient, et le climat dans les universités françaises s’est depuis franchement dégradé. Les étudiants et les membres du corps enseignant sont en quelque sorte sommés de se positionner soit du côté d’un Israël fasciste, raciste, et colonialiste, soit du côté des Palestiniens terroristes, antisémites et négationistes. C’est à l’évidence un débat vicié, où les spécialistes de l’anathème, de l’invective, de la condamnation morale et de la provocation donnent le ton. Pour ne rien arranger, ce climat limite les remises en question et finit par agacer ceux qui se sentent peu concernés.

En réponse à cette situation, les Amis de La Paix Maintenant ont cherché à lancer un mouvement étudiant. Ce mouvement, les Etudiants pour La Paix Maintenant, a été créé par des jeunes et des étudiants de l’association. Sa première réunion s’est tenue en mars 2003. Il compte aujourd’hui une soixantaine de personnes, essentiellement en région parisienne, mais aussi à Grenoble, Toulouse et Poitiers. Nous regroupons notamment des étudiants de Paris 1, Jussieu, Paris 8, Nanterre, de l’IEP, et de l’ENS.

En constituant un réseau militant sur les campus, nous entendons faire partager nos idées, contribuer à une meilleure information du public, et lutter contre la polarisation des opinions qui mène à l’importation du conflit en France.

Références

- Les Etudiants pour La Paix Maintenant http://www.lapaixmaintenant.org/etu...
- Sites de La Paix Maintenant : - En France : http://www.lapaixmaintenant.org - Aux USA : http://www.peacenow.org - En Israël : http://www.peacenow.org.il
- Déposition de Dror Etkès devant le sénat américain http://www.lapaixmaintenant.org/art...
- Dossier colonies des Amis de La Paix Maintenant http://www.lapaixmaintenant.org/art...
- Publications de Médecins du Monde http://www.medecinsdumonde.org/2mis...
- "The extra civilian price tag : at least NIS 2.5 billion a year By Moti Bassok and Haaretz Staff", dossier spécial colonies du quotidien Haaertz : article en anglais sur le site d’Haaretz
- Le Rêve brisé : Histoire de l’échec du processus de paix au Proche-Orient (1995-2002) , Charles Enderlin, Fayard.
- Victimes, histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Benny Morris, Complexe.