L’odeur de la peur

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 21 mars 2010
par Na’hum Barnéa

Quand Eli Yishaï, le ministre de l’Intérieur, a annoncé la semaine dernière alors que Joe Biden, le vice-Président américain, se trouvait en Israël pour apporter le soutien de « la Maison Blanche » à la reprise de négociations indirectes avec les Palestiniens, la décision de construire 1 600 appartements dans un quartier religieux à l’Est de Jérusalem, la seule excuse que Netanyahou ait pu donner était que cette annonce n’était pas prévue. De deux choses l’une, soit cela est vrai et cela prouve que Netanyahou ne maîtrise pas ses ministres et n’est pas capable de gérer son gouvernement, soit cela est faux et cela montre qu’il choisit de soutenir les positions de son extrême droite, même au prix de compromettre les relations d’Israël avec son principal allié. Nahum Barnea, un des principaux éditorialistes du principal quotidien israélien, Yediot Aharonot, semble penser que c’est plutôt le premier cas. Et si c’est vrai, cela met en doute la capacité de Netanyahou d’occuper le poste qui est le sien dans un pays où, sans doute plus qu’ailleurs, il est nécessaire d’avoir à sa tête un dirigeant capable de prendre des décisions et de les faire appliquer.

Yediot Aharonot, 14 mars 2010

http://www.ynetnews.com/articles/1,...

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Dimanche, le gouvernement s’apprêtait à approuver une décision que la plupart des ministres s’accordent à considérer comme honteuse, inutile et comme une perte de temps. Et une majorité écrasante de l’opinion pense de même. Néanmoins, cette décision allait être prise.

En apparence, une histoire sans importance. L’hôpital Barzilaï d’Ashkelon a besoin d’une salle pour les urgences. Or, des tombes anciennes, probablement de non-juifs, avaient été découvertes sur le site prévu pour la construction de cette salle. Les deux rabbins en chef étaient d’accord pour transférer ces tombes, mais c’était sans compter avec les rabbins ultra-orthodoxes, opposés à l’avis des rabbins en chef. Et Yaakov Litzman, vice-ministre de la santé, suit l’avis de ces rabbins-là.

Résultat : le gouvernement va dépenser quelque 25 millions de $ sur le budget de la santé pour construire la salle des urgences à quelques centaines de mètres de l’hôpital. De plus, il n’y aucune certitude que d’anciennes tombes ne soient pas découvertes sur le nouveau site, ce qui déclencherait une re-délocalisation, pour une troisième fois.

Le lecteur peut hausser les épaules et se dire qu’il ne s’agit que d’encore une histoire, parmi de nombreuses autres, sur les ultra-orthodoxes extrémistes. Car il y a une limite à la révolte ou au choc. Pourtant, elle ne traite pas seulement des ultra-orthodoxes, mais plutôt de la manière dont Netannyahou conduit son gouvernement. La partie émergée de l’iceberg. Une allégorie.

Après une année en fonction, essentiellement consacrée à sa survie politique, il y a lieu de se poser des questions sur la personnalité de Netannyahou. Est-il le Premier Ministre ou un invité ? En possède-t-il les capacités nécessaires de décision, quelle est sa vision du monde, quelles sont ses priorités ? Que veut cet homme, se demande-t-on en ce moment dans toutes les capitales mondiales ? Veut-il même quelque chose, à part retourner tous les soirs à sa résidence de Premier Ministre, entourée par une armée de gardes du corps ?

Ce problème de tombes de l’hôpital d’Ashkelon aurait pu être résolu à l’israélienne. Il y a quinze mois, Ashkelon connaissait la guerre. L’armée israélienne avait frappé Gaza et Ashkelon, y compris l’hôpital, subissait tous les jours des tirs de roquettes. Quelqu’un (le directeur de l’hôpital ou l’un de ses collaborateurs) aurait dû demander alors que des bulldozers évacuent les tombes, puis expliquer cette regrettable erreur en invoquant le besoin de l’hôpital de se fortifier.

La peur est mauvaise conseillère

C’est ainsi que depuis 61 ans, les problèmes de tombes sont résolus. Tour le monde aurait remercié le directeur du fond du cœur, même les politiciens ultra-orthodoxes. Mais malheureusement l’occasion a été manquée.

Maintenant, Netannyahou est face à ce dilemme. Le problème est qu’il a peur de secouer le bateau. Il a peur quand c’est Avigdor Lieberman qui cause des dommages colossaux à la position d’Israël dans le monde. Il a peur quand Eli Yishaï (dirigeant du Shass, ndt) met à mal nos relations avec l’administration américaine, ou quand les ultra-orthodoxes préfèrent la paix des morts à la santé des vivants.

"Ils ont peur !" Netanyahou a dit cela un jour, une veille d’élection perdue. Mais à la vérité, c’est lui qui a peur.

La peur est mauvaise conseillère. L’affaire de Jérusalem en offre un exemple aussi frappant que celle de l’hôpital. Depuis des mois, l’avocat de Netanyahou, Itzhak Molcho, était engagé dans de discrètes négociations sur Jérusalem avec le sénateur George Mitchell, émissaire d’Obama. Mais Netanyahou avait peur de fâcher la droite. Molcho affirma donc à Mitchell que le Premier Ministre était dans l’incapacité de déclarer un gel de la construction à Jérusalem-Est.

Eh même temps, Netanyahou avait peur de fâcher les Américains. Molcho promit donc à Mitchell qu’il n’y aurait pas d’annonce de constructions nouvelles à Jérusalem-Est. La semaine dernière, le résultat explosa à la figure du vice-président, Jo Biden.

Résultat : en ne voulant se fâcher avec personne, Netanyahou a fâché tout le monde : les Américains, la gauche, la droite et, pour finir, les ultra-orthodoxes. Tout le monde peut sentir sa peur. Or, il n’y a rien de plus dangereux pour un Premier ministre, que cette odeur : l’odeur de la peur.