L’échec de l’entreprise de colonisation

par Shaul Ariéli

Traduction Inès Gil pour LPM

Photo AFP. Malgré tous leurs efforts, les colons ne devraient pas constituer un effort à une solution à deux États.

Ha’Aretz, le 15 novembre 2015

http://www.haaretz.com/opinion/.pre... : The Settlement Enterprise has Failed

Les Juifs ne représentent que 13,5% de la population en Cisjordanie et ne possèdent que 4% des terres, ce qui signifie que les colons ont échoué à créer les conditions appropriées pour l’annexion de la Cisjordanie.

Pendant des années, l’opinion publique israélienne a été engagée dans un débat apparemment important sur l’avenir du conflit israélo-palestinien. Cependant, le débat a systématiquement porté sur le mauvais sujet : la question superficielle de savoir si les Palestiniens seraient oui ou non “un partenaire”. C’est une question à laquelle on ne peut pas apporter de réponse tranchée, et qui ne fait pas avancer le débat d’un pouce au-delà des positions de départ de chacune des parties.

Le non-dit de cette question en constitue en réalité la partie clé : Un “partenaire” pour faire quoi ? Pour quel plan exactement ? Sous quelles conditions ? Pour répondre à ces questions fondamentales, il nous revenir aux faits et aux chiffres.

On a pu constater au fil des ans l’extension de la colonisation juive en Cisjordanie, son utilisation des avant-postes illégaux et des petites colonies qui enfonçaient un coin dans des zones palestiniennes peuplées. Mais les chiffres, à eux seuls, donnent une image totalement différente.

Dans l’ensemble, la colonisation juive en Cisjordanie ne créée pas de présence dominante – ni en termes de population, par rapport à la population palestinienne (Les Juifs ne représentent que 13,5% de la population de la Cisjordanie), ni en termes de superficie de terres occupées par les colonies juives (4% de la Cisjordanie).

En outre, les colonies juives ne s’appuient pas sur une activité agricole locale, non plus que sur des activités industrielles ou de recherche et développement. En pratique, seuls environ 400 foyers juifs en Cisjordanie cultivent des terres agricoles (avec une main-d’œuvre palestinienne). La surface totale des terres agricoles appartenant à des Juifs en Cisjordanie est de 100 000 dunams (25 000 acres), soit 1,5% de la surface de la Cisjordanie – dont 85% se situent dans la vallée du Jourdain.

Il y a seulement deux zones industrielles importantes en Cisjordanie : Mishor Adumim et Barkan, et 95% des travailleurs y sont palestiniens. En outre, 60% de la main-d’œuvre juive en Cisjordanie se rend quotidiennement à l’intérieur d’Israël pour y travailler. Ces faits nous démontrent que l’entreprise de colonisation – gérée par une fraction de la population, les Juifs sionistes religieux messianiques – a échoué : elle n’a pas réellement créé les conditions appropriées à l’annexion de la Cisjordanie.

Même si le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait accepté la proposition du Premier ministre de l’époque, Ehud Olmert, selon laquelle Israël pourrait prendre 6,5% de la Cisjordanie dans le cadre d’un échange de terres – en dépit des dégâts pour la continuité territoriale et le tissu de la vie dans des dizaines de villages palestiniens – Israël est incapable d’offrir dans ses territoires une zone de taille similaire à celle des Palestiniens. Des recherches approfondies sur les propositions, à la fois officielles et officieuses, montrent qu’Israël ne peut renoncer à plus de 4% de son territoire – car cela causerait de graves dommages à l’infrastructure nationale et à des dizaines de communautés juives au sein de la Ligne verte.

Un échange territorial de 4% laisserait les 4/5 des Israéliens vivant actuellement en Cisjordanie sous souveraineté israélienne. Cela ne nécessiterait d’évacuer qu’environ 30 000 foyers. Israël peut-il absorber un tel nombre de personnes ? La réponse est oui. Israël a déjà réussi à absorber avec succès plus d’un million d’immigrants de l’ancienne Union soviétique.

Considérant que 60% des Israéliens vivant en Cisjordanie travaillent déjà en Israël, il faudrait seulement créer 4 000 nouveaux emplois chaque année pendant cinq ans. En comparaison, Israël a créé quelque 80 000 emplois par an au cours de la dernière décennie. Il faudrait bâtir également 30 000 nouveaux logements sur cinq ans. Or, le potentiel de création de logements supplémentaires d’Israël, basé sur la demande interne, est largement supérieur à ce montant. Le budget nécessaire à l’évacuation et à l’indemnisation des colons lui-même, en supposant qu’Israël ne recevrait pas d’aide internationale, ne nécessiterait qu’une augmentation de 2% du budget global de l’État.

À Jérusalem, il n’est pas d’autre choix que de créer deux capitales. Mais là encore, il y a de nombreuses façons d’y arriver. La plupart des propositions pour séparer Jérusalem-Est (le territoire annexé par Israël après la guerre des Six-jours de 1967) sont basées sur les divisions ethniques et démographiques qui existent déjà dans la ville : 12 quartiers juifs pour Israël ; 28 villages et quartiers arabes pour les Palestiniens. Il existe deux options pour une solution dans la Vieille Ville de Jérusalem : soit la souveraineté sera divisée en fonction de la réalité démographique, ce qui laisserait à Israël le Mur des Lamentations, le quartier juif, le quartier arménien et l’ensemble du mont Sion ; soit l’ensemble de la zone sera géré par une entité internationale, avec la coopération des deux parties.

En ce qui concerne les réfugiés, la question est beaucoup moins complexe qu’il n’y paraît – la seule nécessité est de s’entendre sur un nombre. Historiquement, les propositions israéliennes accepteraient un nombre de réfugiés s’élevant à environ 5 000, alors que les Palestiniens avancent le chiffre de 100 000 réfugiés. Quoi qu’il en soit, le nombre est négligeable en termes d’impact sur la démographie de la population israélienne. En outre, dans le cadre de tout accord global, plus de 300 000 habitants de Jérusalem-Est ne seraient plus considérés comme résidents israéliens.

Toutefois, une adéquation aux rapports de force politiques est nécessaire afin de rendre quelque accord que ce soit réalisable. Considérant les plateformes des différents partis politiques et les positions soutenues par le Premier ministre et d’autres membres du cabinet, une conclusion claire peut être tirée : Israël rejette la création d’un État palestinien. Au cours de la dernière campagne électorale, le Premier ministre Benyamin Nétanyahou a promis qu’on ne verrait pas d’État palestinien fondé durant son mandat. Et ses ministres à Jérusalem sont du même avis.

La Knesseth est apparemment plus équilibrée : En face des 44 députés qui rejettent la division (Likoud, Habayit Hayehudi et Yisrael Beiteinu), et des 23 "votes fluctuants" (Kulanu, Shas et United Torah Judaïsm), on compte 53 partisans de la partition (Union sioniste, Meretz, Yesh Atid et la liste commune). Mais certains d’entre eux posent des conditions à cette éventuelle partition comme, par exemple, une Jérusalem unifiée sous souveraineté israélienne ou le refus d’un quelconque droit au retour, conditions qui rendent plus difficile l’obtention d’un consensus.

Ainsi, du côté israélien, le soutien à deux États pour deux peuples dépend de quatre conditions cumulées : un changement dans la position du Premier ministre, une scission du Likoud, un changement dans la composition du gouvernement, et le respect des critères de l’opposition pour la partition. Autant dire que les chances d’y parvenir sont extrêmement minces.

La situation est différente, mais non moins complexe, du côté palestinien. Abbas se bat pour maintenir sa position au sein de l’Organisation de libération de la Palestine et dans son propre camp politique ; il est en opposition avec de nombreuses personnalités – y compris Mohammed Dahlan, Salam Fayyad, Yasser Abed Rabbo, Ahmed Qoreï (Abou Ala), Nabil Amr, Marwan Barghouti et Jibril Rajoub. En dehors du camp d’Abbas, il y a bien sûr le Hamas, qui gouverne à Gaza : même si ce mouvement fait parfois des déclarations pragmatiques, il refuse toujours absolument de reconnaître Israël, et se contente de conclure des accords à long terme. La capacité d’Abbas à forger un quelconque accord susceptible de rallier le soutien du public palestinien repose sur la légitimité internationale et pan-arabe, conformément aux paramètres fixés par la Ligue arabe, à ceux de Bill Clinton, ou aux négociations qui ont eu lieu en 2007 à Annapolis. Tous paramètres que Nétanyahou refuse d’accepter, en fonction notamment des implications pour les frontières israéliennes et le statut de Jérusalem.

Et comment réagit l’opinion publique ? Du côté palestinien, où il n’y a pas eu d’élections démocratiques depuis de nombreuses années, les gens sont partagés entre la terreur et l’opposition du Hamas, et la diplomatie d’Abbas. Les Palestiniens sentent que la diplomatie n’a pas atteint ses résultats et n’a pas rendu leur vie plus facile, ils se tournent donc vers la violence. Selon un nouveau sondage réalisé en septembre dernier au sein de la population palestinienne, 51% s’opposent à une solution à deux États et 48% la soutiennent.

Parmi les Israéliens, il faut admettre que le mouvement sioniste ne s’est jamais montré particulièrement enthousiaste à l’idée de partager le pays. Les Accords de partition de 1937 et 1947 étaient le résultat d’une prise en compte précise de la réalité démographique sur le terrain à l’époque – à savoir une minorité juive – ce qui avait empêché la création d’un État juif sur toute l’étendue du territoire.

Pour beaucoup, la guerre des Six Jours en juin 1967 fut l’occasion d’atteindre l’objectif du Grand Israël. Mais une fenêtre d’opportunité pour un accord avec les Palestiniens a été ouverte dans les années 1990, en raison de changements géopolitiques tels que l’effondrement de l’Union soviétique, de phénomènes régionaux comme la première guerre du Golfe et d’événements comme la première Intifada. Tout ceci a poussé les deux parties à une reconnaissance mutuelle et à la signature des Accords d’Oslo en 1993.

Aujourd’hui, la réalité est perçue par la plupart des Israéliens comme plus favorable. Elle leur permet de ne pas faire de concessions et de se contenter du statu quo – ou de « gérer le conflit », comme le gouvernement aime à le dire. La situation économique, la position des États-Unis et l’affaiblissement à la fois du Hamas et des États arabes voisins, garantissent la suprématie et la stabilité israélienne. Des changements de perception sont possibles si, et seulement si, les Israéliens intègrent le fait que le statu quo actuel pourrait menacer le caractère d’Israël dans l’avenir en tant qu’État démocratique – mais aussi et simultanément en tant qu’État juif.